
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
À la fin des années 1970, le Moyen-Orient était une arène de tensions où les superpuissances jouaient leurs cartes. L’Union soviétique, avec son expansionnisme, semblait avancer inexorablement, tandis que l’Occident peinait à suivre, contraint de colmater les brèches ouvertes par Moscou.
En Afrique – Zaïre, Angola, Tchad, Éthiopie –, les Soviétiques gagnaient du terrain. En 1978, le vent de la contagion s’étendit à l’Asie et au Moyen-Orient. En Afghanistan, un coup d’État porta au pouvoir Mohamed Taraki, un homme proche du Kremlin, marquant un précédent inquiétant : pour la première fois depuis 1945, un pays frontalier de l’URSS basculait dans le camp communiste. Au Yémen du Sud, un autre bouleversement suivit : Salem Roubaya Ali fut renversé et exécuté, remplacé par Abdel Fattah Ismail, considéré comme un fidèle serviteur de Moscou. Pour les services de renseignement français, le dessein était limpide : l’URSS visait le cœur du Moyen-Orient – Iran, Irak, Arabie saoudite – pour étrangler les piliers de la résistance occidentale.
Dans ce contexte explosif, la France, sous l’impulsion d’Alexandre de Marenches, chef du SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage), entreprit une démarche audacieuse pour contrer l’influence soviétique, en particulier en Irak. Marenches, visionnaire inquiet, avait identifié dès 1977 le danger d’une hégémonie soviétique dans cette région stratégique. Il voyait l’Occident sur la défensive, incapable de répondre efficacement à l’offensive de Moscou. Mais il discerna aussi une opportunité : l’Irak, dirigé par un Saddam Hussein encore vice-président mais déjà maître incontesté du pays, pouvait être arraché à l’orbite soviétique.
Dès le milieu des années 1970, Marenches effectuait des voyages réguliers à Bagdad, accueilli avec tous les honneurs. Son objectif était clair : ouvrir une brèche dans le monopole soviétique sur les fournitures d’armes à l’Irak. Les Irakiens, loin d’être des alliés idéologiques de l’URSS, achetaient des armes russes par nécessité, faute d’autres fournisseurs. La France saisit cette ouverture. Dès 1967, Paris avait commencé à vendre des équipements militaires à Bagdad, et dans les années 1970, l’Irak représentait un quart des approvisionnements pétroliers français. En 1972, la nationalisation de l’Iraq Petroleum Company envoya un signal clair : les intérêts français seraient prioritaires. Georges Pompidou, alors président, approuva la vente de matériel militaire, bien que les chasseurs Mirage fussent initialement exclus. En 1974, un contrat majeur fut signé avec Thomson-CSF pour un système de couverture radar, suivi en 1975 par un accord de coopération nucléaire. En 1977, la France officialisa la vente de soixante-douze Mirage F1 à l’Irak.
Marenches, bien que le SDECE ne fût pas directement impliqué dans ces négociations, joua un rôle clé en éclairant le gouvernement français sur la situation irakienne. Il comprit que Saddam Hussein, sunnite dans un pays majoritairement chiite, maintenait son pouvoir par une poigne de fer, tout en cherchant à diversifier ses alliances pour échapper à la dépendance envers Moscou. L’Irak, conscient de la menace soviétique pesant sur la région, améliorait ses relations avec l’Iran et l’Arabie saoudite, ses voisins stratégiques. Cette convergence d’intérêts face à un ennemi commun offrait à la France une fenêtre d’opportunité.
Cependant, il serait exagéré de parler d’un véritable basculement de l’Irak dans le camp occidental. Bagdad poursuivait une politique indépendante, ancrée dans les principes du parti Baath socialiste arabe. Les Français, sous l’impulsion de Marenches, jouaient un jeu subtil : des considérations mercantiles – la vente d’armes et l’accès au pétrole – se mêlaient à une stratégie géopolitique visant à affaiblir l’influence soviétique. Jacques Chirac, alors Premier ministre, scella cette relation en 1974 lors d’une visite à Bagdad, où des contrats d’une valeur colossale furent signés.
Ce rapprochement, bien que limité, marqua une étape cruciale. La France, en s’appuyant sur une diplomatie pragmatique et une vision stratégique, réussit à ouvrir une brèche dans le mur soviétique au Moyen-Orient. Mais, comme souvent dans ces jeux de pouvoir, mesurer l’impact réel de ces manœuvres reste une tâche ardue. Ce qui est certain, c’est que l’Irak de Saddam Hussein, grâce à l’audace française, commença à regarder au-delà de l’URSS, redessinant les équilibres d’une région au bord du précipice.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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