DÉCRYPTAGE – Libye orientale, l’ordre de Haftar et la paix armée qui fige le pays

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Benghazi retrouve la sécurité, mais au prix d’un État personnel
À Benghazi, la guerre n’est pas terminée : elle s’est simplement transformée en ordre. Voilà le fait politique essentiel qui se dégage de la Libye orientale quinze ans après la chute de Mouammar Kadhafi. La ville d’où partit en 2011 la révolte qui allait renverser le régime est aujourd’hui le laboratoire d’un pouvoir personnel, militaire et familial construit par Khalifa Haftar. Les familles reviennent sur le front de mer, les enfants jouent, les parents parlent de la sécurité retrouvée comme d’un bien enfin restitué. Pourtant, cette normalité a un prix très élevé : la stabilité de Benghazi ne coïncide pas avec la reconstruction de la Libye, mais avec la consolidation d’un pouvoir séparé, armé et de plus en plus dynastique.
Le point décisif est précisément celui-ci. Haftar n’a pas reconstruit un État national : il a édifié un système de contrôle territorial qui fonctionne comme un État parallèle. Il domine l’ensemble de la Cyrénaïque, une partie importante du Fezzan et, à travers des alliances, des appareils militaires et des réseaux économiques, contrôle environ les trois quarts du pays. Il tient une part décisive des ressources pétrolières, dispose de forces armées plus disciplinées que le chaos de la Tripolitaine et a imposé dans l’est libyen une forme de sécurité qui, pour beaucoup de citoyens épuisés par des années de guerre civile, vaut davantage que n’importe quelle promesse démocratique.
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La sécurité comme source de légitimité
La force de Haftar naît du souvenir du chaos. Après l’effondrement du régime, Benghazi fut dévorée par la fragmentation armée, la pénétration djihadiste et les assassinats de magistrats, d’activistes, d’officiers et d’intellectuels. Lorsque Haftar lança l’Opération Dignité en 2014, il se présenta comme le sauveur de la Cyrénaïque face au terrorisme. En ce sens, sa victoire ne fut pas seulement militaire, mais psychologique et sociale. Il offrit à la population orientale ce que Tripoli n’était pas capable de garantir : l’ordre, la hiérarchie, la prévisibilité.
C’est là que se situe sa véritable légitimation. Non pas dans les urnes, qui continuent à manquer, mais dans la peur du retour au désordre. La population accepte les restrictions, la militarisation et la personnalisation du pouvoir parce qu’elle associe le pluralisme libyen de l’après-Kadhafi à la guerre de tous contre tous. Haftar a compris avant les autres que, dans une société traumatisée, la sécurité vaut plus que la représentation.
L’échec militaire à l’ouest et le succès stratégique à l’est
Sur le plan militaire, Haftar a perdu la bataille décisive, celle de Tripoli en 2019-2020. L’intervention turque en soutien au gouvernement occidental, avec l’usage déterminant des drones, a stoppé son avancée et démontré que la Libye ne pouvait pas être unifiée par une simple marche sur la capitale. Mais cette défaite tactique ne s’est pas transformée en défaite stratégique. Au contraire, le maréchal a compris que le temps travaillait pour lui.
Depuis, il a renforcé son contrôle sur l’est et le sud, élargi son arsenal grâce à des fournitures qui continuent d’arriver malgré l’embargo des Nations unies, intégré des milices dans son dispositif et transformé l’Armée nationale libyenne en une structure de pouvoir qui est à la fois force armée, instrument politique et levier économique. Dans ce cadre, la Cyrénaïque et le Fezzan ne sont pas seulement des territoires : ils constituent une profondeur stratégique, un accès aux frontières avec l’Égypte, le Soudan, le Tchad, le Niger et l’Algérie, un contrôle des trafics et des routes, un verrou sur les zones énergétiques et les voies sahariennes.
Du point de vue militaire, le modèle Haftar possède donc sa propre rationalité : il renonce, pour l’instant, à la conquête totale du pays, mais consolide une souveraineté de fait qui lui permet de négocier en position de force avec toutes les puissances régionales et internationales.
Le pétrole finance le consensus, mais ne suffit pas à créer la prospérité
Sur le plan économique, le système oriental vit une contradiction profonde. D’un côté, les chantiers, les projets de reconstruction, les nouvelles infrastructures, le port de Derna reconstruit, les routes, les ponts, les hôpitaux et les immeubles résidentiels offrent l’image d’une Libye qui repart. Benghazi est transformée en vitrine du pouvoir haftérien, en manifeste de béton et de grues censé démontrer l’efficacité du commandement militaire. De l’autre, tout cela repose sur des bases fragiles : des finances publiques opaques, des dépenses peu contrôlées, deux gouvernements concurrents, une monnaie dévaluée et une économie qui reste dépendante presque exclusivement du pétrole.
C’est ici qu’apparaît le nœud géoéconomique central. Le contrôle du territoire oriental permet à Haftar d’exercer une pression décisive sur la principale richesse nationale, c’est-à-dire le brut. La Libye demeure un acteur important pour l’approvisionnement énergétique de la Méditerranée et, ce n’est pas un hasard, représente pour l’Italie l’un des fournisseurs les plus significatifs. Cela confère au maréchal un poids bien supérieur à la reconnaissance formelle dont il dispose. Même sans être le chef légitime d’une Libye unifiée, Haftar est déjà l’un des véritables décideurs du destin énergétique libyen.
Mais c’est précisément là que se voit aussi la limite de son modèle. Le pétrole permet d’acheter du consensus, de financer la reconstruction, d’attirer des entreprises et de soutenir le pouvoir familial. Il ne suffit pas, en revanche, à créer un développement équilibré ni à reconstruire des institutions partagées. La dévaluation du dinar, l’absence de transparence dans l’attribution des marchés et la concentration de la dépense entre les mains du clan transforment la croissance en instrument politique, non en processus national.
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Une dynastie armée à la place d’une transition
L’autre donnée décisive est la transformation du système Haftar en succession familiale annoncée. Les fils du maréchal, en particulier Saddam et Khaled, apparaissent de plus en plus souvent dans les lieux du pouvoir, au sein des appareils militaires, dans les grands projets d’infrastructure et dans les relations extérieures. Nous ne sommes plus face au simple primat d’un général, mais à la construction d’une dynastie militaire qui cherche à transférer le commandement du père aux fils.
Cette évolution est politiquement logique mais stratégiquement dangereuse. Logique, parce qu’en l’absence d’institutions solides, le pouvoir personnel cherche naturellement sa continuité dans la famille. Dangereuse, parce qu’une succession n’est jamais automatique. La légitimité de Haftar découle d’une combinaison irrépétable de guerre, d’âge, de rôle de commandant et de victoire contre le djihadisme. Ses fils disposent d’instruments coercitifs, mais pas nécessairement du même capital symbolique. Au contraire, le profil de Saddam Haftar, alourdi par de très graves accusations sur le terrain des droits humains et impliqué dans des circuits économiques opaques, risque de rendre le système qu’il devrait hériter plus fragile, non plus solide.
La Libye figée et le retour de la géopolitique méditerranéenne
Sur le plan géopolitique, la Libye est aujourd’hui un pays figé, non pacifié. Le cessez-le-feu a stabilisé la ligne de front, mais il a aussi cristallisé le partage des influences étrangères. À l’ouest pèse la Turquie, à l’est continuent de peser l’Égypte, les Émirats, la Russie et d’autres acteurs qui, ouvertement ou indirectement, ont investi sur le maréchal. En ce sens, la Libye n’est plus seulement une crise intérieure : c’est un point d’intersection entre sécurité méditerranéenne, routes migratoires, contrôle énergétique, influence africaine et compétition entre puissances régionales.
Haftar a compris qu’il n’a pas besoin de conquérir tout de suite Tripoli pour compter. Il lui suffit de gouverner l’est comme un quasi-État efficace, d’imposer sa centralité dans les dossiers énergétiques et sécuritaires, de se rendre indispensable aux interlocuteurs étrangers et d’attendre que l’usure du camp rival fasse le reste. C’est une stratégie patiente, fondée non sur la légitimité démocratique mais sur la force accumulée.
Le vrai risque : la stabilité sans État
La vérité, alors, est que Benghazi va mieux, mais pas la Libye. La sécurité de la Cyrénaïque est réelle, mais c’est une sécurité armée, personnelle, réversible. Ce n’est pas le prélude à une réunification, mais le signe d’une séparation de plus en plus structurelle. Le modèle Haftar fonctionne tant que le commandement reste solide, que le pétrole continue de financer le système et que les parrains extérieurs en reconnaissent l’utilité. Mais si l’un de ces trois piliers vacille, l’ensemble de l’édifice peut se fissurer.
C’est pourquoi le succès du maréchal est à la fois évident et incomplet. Il a rétabli l’ordre là où régnait l’effondrement. Mais il l’a fait en remplaçant la perspective d’un État partagé par celle d’un pouvoir familial militarisé. La Libye orientale n’est pas l’avenir du pays : elle est le symptôme le plus clair de son long gel politique.
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