DÉCRYPTAGE – Mearsheimer à Athènes : Quand le réalisme redevient la clé de lecture du monde

DÉCRYPTAGE – Mearsheimer à Athènes : Quand le réalisme redevient la clé de lecture du monde

lediplomate.media — imprimé le 16/06/2026
Mearsheimer
Capture d’ecran

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

La théorie n’est pas un luxe intellectuel, mais la boussole de la puissance

John Mearsheimer commence par une affirmation qui peut sembler provocatrice : aucune politique étrangère n’existe sans théorie. Même les responsables politiques qui prétendent agir uniquement sur la base du pragmatisme s’appuient en réalité sur une représentation du monde. La question n’est donc pas de savoir si l’on utilise une théorie, mais laquelle.

Selon lui, les grandes décisions occidentales depuis la fin de la guerre froide — l’intégration économique de la Chine, l’élargissement de l’OTAN, la promotion de la mondialisation ou encore la croyance dans la diffusion universelle de la démocratie libérale — reposaient sur des hypothèses théoriques qui se sont révélées erronées. Le problème n’est pas que ces théories aient été immorales ou naïves, mais qu’elles expliquaient mal le fonctionnement réel des relations internationales.

Pour Mearsheimer, toute théorie simplifie nécessairement la réalité. Le monde est trop complexe pour être appréhendé dans son intégralité. Une théorie sélectionne certains facteurs jugés déterminants et en écarte d’autres. Aucune théorie n’est parfaite, mais certaines permettent de comprendre davantage de phénomènes que d’autres. Le réalisme appartient à cette catégorie.

Le réalisme face aux illusions du libéralisme

Le réalisme offensif repose sur quelques postulats fondamentaux. Le système international est anarchique : il n’existe aucune autorité supérieure capable de protéger les États. Ceux-ci disposent de capacités militaires offensives. Les intentions réelles des autres États ne peuvent jamais être connues avec certitude. La survie constitue l’objectif suprême et les dirigeants agissent généralement de manière rationnelle pour la préserver.

À partir de ces hypothèses émerge un univers profondément concurrentiel. Les États vivent dans l’incertitude et la peur. Ils doivent constamment se préparer à l’éventualité qu’une autre puissance devienne hostile.

À l’inverse, les théories libérales mettent l’accent sur l’interdépendance économique, les institutions internationales et la diffusion de la démocratie. Elles considèrent que l’augmentation des échanges commerciaux réduit les risques de conflit et que les démocraties tendent à entretenir des relations pacifiques entre elles.

Pour Mearsheimer, cette vision a conduit l’Occident à commettre plusieurs erreurs stratégiques majeures.

La Chine : l’erreur fondamentale de Washington

L’exemple le plus important est celui de la Chine. Pendant plusieurs décennies, les élites américaines ont considéré que l’intégration de Pékin dans l’économie mondiale favoriserait sa transformation progressive en partenaire responsable.

Le raisonnement était simple : le capitalisme conduirait à la prospérité, la prospérité à l’ouverture politique, et l’ouverture politique à la démocratie. Une Chine démocratique deviendrait alors naturellement pacifique.

Mearsheimer rejetait cette analyse dès les années 1990. Selon lui, toute grande puissance qui s’enrichit cherche à transformer sa richesse en puissance militaire. Une fois devenue suffisamment forte, elle tente de sécuriser son environnement régional et de réduire l’influence des puissances extérieures.

À ses yeux, la montée en puissance chinoise rendait donc inévitable une confrontation stratégique avec les États-Unis.

Les dirigeants chinois pouvaient bien proclamer leurs intentions pacifiques. Le réalisme considère que les intentions sont impossibles à mesurer sur le long terme. Les capacités matérielles, en revanche, sont visibles : croissance économique, industrie, technologie, armée, flotte, missiles, infrastructures stratégiques. Ce sont elles qui déterminent l’équilibre des puissances.

Le siècle des humiliations et la logique de la puissance

Mearsheimer insiste sur un facteur souvent sous-estimé en Occident : la mémoire historique chinoise.

La Chine conserve le souvenir du « siècle des humiliations », période durant laquelle elle fut dominée par les puissances occidentales et par le Japon. Pour les dirigeants chinois, éviter le retour à cette vulnérabilité constitue un impératif stratégique.

Dans cette logique, Pékin cherche naturellement à devenir la puissance dominante en Asie orientale, comme les États-Unis dominent l’hémisphère occidental.

Taiwan occupe une place centrale dans cette stratégie. Pour les dirigeants chinois, il ne s’agit pas uniquement d’une question identitaire ou nationale, mais d’un enjeu fondamental de sécurité et de crédibilité géopolitique.

L’OTAN et l’Ukraine : la crise annoncée

La même logique s’applique à la Russie.

Mearsheimer rappelle que plusieurs réalistes, dont George Kennan, avaient averti dès les années 1990 que l’élargissement de l’OTAN vers l’Est provoquerait inévitablement une réaction russe.

Selon lui, les grandes puissances considèrent leur voisinage immédiat comme une zone d’intérêt vital. Les États-Unis appliquent cette logique depuis près de deux siècles à travers la doctrine Monroe, qui refuse toute présence militaire significative de puissances extérieures dans l’hémisphère occidental.

Pourquoi la Russie aurait-elle accepté ce que Washington n’accepterait jamais pour lui-même ?

Pour Mearsheimer, la crise ukrainienne doit être comprise avant tout comme le résultat d’un affrontement géopolitique entre deux visions incompatibles de la sécurité européenne.

Survie contre prospérité

La différence fondamentale entre réalisme et libéralisme peut être résumée en deux mots : survie et prospérité.

Les théories libérales placent la prospérité au centre de leur raisonnement. Elles considèrent que l’enrichissement mutuel réduit les incitations à la guerre.

Le réalisme place la survie au sommet de la hiérarchie des priorités. Lorsqu’un État estime que sa sécurité est menacée, il est prêt à sacrifier une partie de sa prospérité économique.

L’exemple historique majeur est celui de l’Europe avant 1914. Le continent connaissait alors un niveau remarquable d’intégration économique. Pourtant, cela n’a pas empêché l’éclatement de la Première Guerre mondiale.

Lorsque les dirigeants allemands ont estimé que le rapport de forces évoluait contre eux, les considérations de sécurité ont prévalu sur les avantages économiques de la paix.

Selon Mearsheimer, ce mécanisme reste valable aujourd’hui.

Le retour de la géoéconomie

L’une des parties les plus importantes de son analyse concerne la transformation du système international depuis la fin du moment unipolaire américain.

Durant les années 1990 et 2000, la mondialisation semblait avoir marginalisé la géopolitique. Les économistes occupaient le devant de la scène et les questions de sécurité paraissaient secondaires.

Cette période est terminée.

Depuis l’émergence de la Chine comme grande puissance, l’économie et la sécurité sont devenues indissociables. Les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les réseaux numériques, les terres rares, les chaînes logistiques mondiales et les technologies avancées sont désormais des instruments de puissance.

La concurrence sino-américaine est autant économique que militaire.

Pour Mearsheimer, lorsque les logiques de sécurité et les logiques économiques entrent en collision, ce sont presque toujours les impératifs stratégiques qui l’emportent.

Le débat entre réalistes

Au cours des échanges avec le public athénien, Mearsheimer revient également sur les divisions internes du réalisme.

Les réalistes défensifs considèrent que les États cherchent principalement à garantir leur sécurité et qu’ils peuvent souvent se satisfaire d’un équilibre stable.

Mearsheimer défend au contraire le réalisme offensif. Selon lui, les grandes puissances sont constamment incitées à maximiser leur puissance afin de réduire leur vulnérabilité.

Cette divergence n’est pas simplement académique. Elle produit des recommandations stratégiques très différentes concernant la Chine, la Russie ou l’équilibre mondial.

Trump, la Chine et l’hémisphère occidental

Interrogé sur la stratégie américaine récente, Mearsheimer reconnaît que certains documents stratégiques publiés sous Donald Trump reprennent des éléments compatibles avec son analyse.

La priorité accordée à la Chine correspond à la logique réaliste. En revanche, il critique les multiples interventions américaines dans des conflits périphériques qui détournent Washington de son principal défi stratégique.

À ses yeux, les guerres du Vietnam, d’Afghanistan ou d’Irak illustrent les dangers de l’ingénierie politique et des interventions idéologiques.

Une grande puissance doit concentrer ses ressources sur les enjeux décisifs plutôt que se disperser dans des opérations secondaires.

L’Europe sous protection américaine

L’un des passages les plus controversés concerne l’Europe.

Selon Mearsheimer, la paix européenne depuis 1945 ne résulte pas principalement de l’Union européenne, mais de la présence militaire américaine.

L’OTAN a joué le rôle de garant ultime de la sécurité continentale. Elle a empêché le retour des rivalités historiques entre les grandes puissances européennes et créé les conditions nécessaires au développement économique.

Autrement dit, la prospérité européenne a été rendue possible par une architecture de sécurité dominée par Washington.

Intelligence artificielle, drones et permanence de la puissance

Concernant les nouvelles technologies, Mearsheimer adopte une position prudente.

Les drones, l’intelligence artificielle et les systèmes autonomes modifient profondément les opérations militaires. Toutefois, ils ne changent pas la structure fondamentale du système international.

Selon lui, une seule innovation technologique a réellement transformé les relations entre grandes puissances depuis le XIXe siècle : l’arme nucléaire.

Les autres innovations modifient les moyens de la compétition, mais non sa logique fondamentale.

Le retour tragique de l’Histoire

La conclusion de Mearsheimer est sans ambiguïté.

Le monde contemporain ne se dirige pas vers une gouvernance mondiale harmonieuse fondée sur le commerce et les institutions. Il revient à une configuration classique où les grandes puissances rivalisent pour leur sécurité, leur influence et leur survie.

La Chine cherche à dominer l’Asie orientale. Les États-Unis veulent préserver leur statut d’hégémon régional et empêcher l’émergence d’un rival comparable. La Russie refuse l’encerclement stratégique. L’Europe découvre les limites de sa dépendance sécuritaire.

Pour Mearsheimer, ce n’est pas une anomalie de l’Histoire. C’est l’Histoire elle-même qui reprend son cours.

Le réalisme n’offre ni consolation morale ni promesse d’un avenir pacifié. Il rappelle simplement une vérité ancienne : dans un monde sans arbitre suprême, la puissance demeure la monnaie fondamentale des relations internationales, et la quête de sécurité continue de façonner les décisions des États, quelles que soient les idéologies ou les technologies du moment.


#JohnMearsheimer, #Realisme, #Geopolitique, #RelationsInternationales, #Chine, #EtatsUnis, #Russie, #Ukraine, #OTAN, #Taiwan, #Puissance, #Strategie, #SecuriteInternationale, #RealismeOffensif, #PolitiqueEtrangere, #Geoeconomie, #GuerreUkraine, #XiJinping, #DonaldTrump, #Washington, #Pekin, #Moscou, #Diplomatie, #MondeMultipolaire, #Hegemonie, #ConflitInternational, #IntelligenceArtificielle, #Drones, #SemiConducteurs, #Mondialisation, #Europe, #UnionEuropeenne, #DoctrineMonroe, #Souverainete, #Geostrategie, #EquilibreDesPuissances, #GiuseppeGagliano, #LeDiplomateMedia, #PolitiqueMondiale, #AnalyseGeopolitique

gagliano

Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
Ouvrages en italien
 
Découvrez ses ouvrages en italien sur Amazon.
https://www.amazon.it/Libri-Giuseppe-Gagliano/s?rh=n%3A411663031%2Cp_27%3AGiuseppe+Gagliano
 
Ouvrages en français
https://www.va-editions.fr/giuseppe-gagliano-c102x4254171
 
Liens utiles
 
Biographie sur le site du Cestudec
http://www.cestudec.com/biografia.asp
 
Intelligence Geopolitica
https://intelligencegeopolitica.it/
 
Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis
https://centrostudistrategicicarlodecristoforis.wordpress.com/?_gl=1*1nwazl2*_gcl_au*MTY0MDE3Njc2LjE3Mjg3NDI3NTM

▼ Lire la biographie complète
Retour en haut