
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Une guerre qui n’aurait pas dû surprendre
Dans son dernier entretien récemment accordé au Figaro, le célèbre professeur émérite de relations internationales à l’université de Chicago, John Mearsheimer, ne dit rien de radicalement nouveau, mais il rappelle ce que l’Occident a choisi d’oublier. La guerre en Ukraine ne surgit pas du néant ni d’une pulsion expansionniste soudaine de la Russie. Elle est le résultat d’une longue série de décisions occidentales, depuis l’élargissement progressif de l’Otan vers l’Est jusqu’à la transformation de l’Ukraine en avant-poste stratégique face à Moscou. Affirmer que Vladimir Poutine n’a jamais envisagé de conquérir toute l’Ukraine n’est pas une provocation prorusse : c’est un constat de réalisme stratégique. Occuper un pays grand comme la France, hostile et soutenu militairement par l’Occident, relèverait du suicide politique et militaire.
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Le seuil de l’escalade
Les véritables ruptures, comme le souligne Mearsheimer, se situent ailleurs. L’incursion ukrainienne dans la région russe de Koursk et les attaques contre les bombardiers stratégiques russes marquent un changement de niveau. Pendant la guerre froide, frapper directement le territoire de la « mère Russie » ou sa triade nucléaire aurait été un tabou absolu. Aujourd’hui, ce tabou a été brisé. Cela ne réduit pas le risque d’escalade, cela le multiplie. Car si Moscou a jusqu’ici toléré des coups indirects, toucher aux capacités nucléaires stratégiques atteint le cœur même de la dissuasion.
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Évaluation militaire : La logique de la défense offensive
Sur le plan militaire, la stratégie russe demeure cohérente : consolider le contrôle des régions jugées vitales – Crimée, Donbass, corridor terrestre vers la mer Noire – et empêcher l’intégration militaire de l’Ukraine dans l’Alliance atlantique. Il ne s’agit pas d’une guerre de conquête totale, mais d’une guerre de négation stratégique. L’Ukraine, à l’inverse, mène une guerre d’usure structurellement dépendante du soutien occidental. Sans flux continus d’armes, de renseignement et de couverture politique, Kiev ne tient pas. Ce déséquilibre structurel explique l’influence décisive de Washington sur les choix opérationnels ukrainiens.
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Scénarios économiques : Le coût de l’obstination
Sur le plan économique, le conflit produit un double paradoxe. La Russie, malgré les sanctions, a réorienté ses exportations énergétiques et renforcé ses liens avec l’Asie et le Sud global. L’Europe, en revanche, paie un prix élevé en termes d’énergie, de compétitivité industrielle et de fragmentation politique. La guerre permanente devient un facteur d’appauvrissement structurel, non seulement pour l’Ukraine mais pour l’ensemble du continent européen, tandis que les États-Unis parviennent à reporter une partie des coûts sur leurs alliés.
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Géopolitique et géoéconomie : L’Occident face à la réalité
L’idée d’une défaite stratégique totale de la Russie appartient au registre de la propagande, non à celui de l’analyse. Moscou reste une puissance nucléaire, énergétique et territoriale. Penser la contraindre sans accepter un compromis revient à prolonger indéfiniment le conflit. Mearsheimer le dit avec un réalisme brutal : la seule issue passe par la reconnaissance des intérêts russes, non par leur diabolisation. Cela ne signifie pas légitimer l’usage de la force, mais admettre que l’ordre international ne repose pas sur des aspirations morales, mais sur des équilibres de puissance.
Le nœud politique
Le véritable problème pour l’Occident n’est pas Poutine. C’est l’incapacité d’admettre que la stratégie suivie depuis 2014 a échoué. Continuer à l’ignorer, c’est pousser l’Europe vers une guerre longue, coûteuse et politiquement déstabilisante. Accepter la réalité exige au contraire un choix impopulaire : négocier, concéder, redessiner l’architecture de sécurité européenne. Tout le reste relève de la rhétorique.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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