Le Japon face au défi chinois et à la domination numérique

Le Japon face au défi chinois et à la domination numérique

lediplomate.media — imprimé le 17/06/2026
François Souty, PhD
Intervenant en géopolitique à Excelia Business School, La Rochelle et Paris-Cachan
Intervenant en droit et politique de la concurrence de l’UE à la Faculté de droit de Nantes
Le Japon face au défi chinois et à la domination numérique
Le Japon face au défi chinois et à la domination numérique

Par François Souty

François Souty, PhD en histoire économique, ancien chargé d’affaires internationales à la Direction générale de la concurrence de la Commission européenne (2021-2024), a été membre du Comité d’experts de l’OCDE sur la politique de la concurrence de 1996 à 2024. Il enseigne les institutions européennes et la géopolitique au groupe Excelia Business School (La Rochelle-Paris Cachan) ainsi que le droit et la politique de la concurrence européenne à la Faculté de droit de l’Université de Nantes. Il est responsable de la section économie chez Le Diplomate Media.

« Japan succeeded not by copying the West, but by adapting Western technology to its own institutional and social ethos. »

Michio Morishima, Why Has Japan « Succeeded »? Western Technology and the Japanese Ethos, Cambridge University Press, 1982.

Résumé exécutif

L’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en 2001 a profondément transformé l’environnement économique et stratégique du Japon. Première grande puissance industrielle asiatique développée, le Japon a été confronté, avant les États-Unis et l’Union européenne, à l’émergence d’un considérable concurrent chinois bénéficiant d’une combinaison inédite de capacités manufacturières, démographiques, de soutien public, de montée en gamme technologique et d’intégration aux chaînes de valeur mondiales. Dans le même temps, l’essor des grandes plateformes numériques américaines a déplacé une partie croissante de la création de valeur vers les données, les logiciels, les infrastructures numériques et l’intelligence artificielle. Le Japon s’est ainsi trouvé placé au cœur d’une double contrainte : préserver sa compétitivité industrielle face à la Chine tout en limitant sa dépendance technologique à l’égard des États-Unis.

Contrairement à une lecture souvent centrée sur le déclin relatif de l’économie japonaise depuis les années 1990, on défend l’idée que le Japon a progressivement élaboré une réponse originale à ces transformations. Sans renoncer à son insertion dans l’économie mondiale ni adopter les méthodes du capitalisme d’État chinois, il a réorienté sa politique industrielle vers les technologies critiques, les équipements de pointe, les matériaux avancés, la robotique, les semi-conducteurs et les infrastructures numériques. Cette évolution a conduit à une redéfinition progressive du rôle de l’État, davantage orienté vers la préservation des capacités technologiques stratégiques que vers le soutien aux industries traditionnelles.

L’article montre également que cette transformation ne concerne pas seulement la politique industrielle au sens classique. Elle s’accompagne d’une évolution de la politique de concurrence, de la gouvernance des données et de la régulation de l’économie numérique. Confronté à la domination des grandes plateformes américaines et à la montée des acteurs chinois, le Japon a cherché à développer une approche intermédiaire conciliant ouverture économique, innovation, protection des données et souveraineté technologique. Le concept de Data Free Flow with Trust (DFFT), promu par le gouvernement japonais, illustre cette volonté de construire une voie distincte tant du modèle américain que du modèle chinois. Puis l’émergence progressive d’une véritable doctrine de sécurité économique est ensuite mise en évidence. Les tensions sino-américaines, les perturbations des chaînes d’approvisionnement, la pandémie de Covid-19 et l’accélération de la compétition technologique mondiale ont conduit le Japon à intégrer plus étroitement les questions industrielles, numériques et sécuritaires. L’adoption de l’Economic Security Promotion Act de 2022, les investissements dans les semi-conducteurs, le soutien au colossal projet Rapidus, le développement de l’intelligence artificielle industrielle et le renforcement des dispositifs de cybersécurité témoignent de cette évolution vers un modèle dans lequel la sécurité économique devient un objectif central de l’action publique.

Cela conduit ainsi à considérer le Japon comme l’un des premiers laboratoires du « capitalisme stratégique » contemporain. Situé entre le capitalisme d’État chinois et le capitalisme numérique américain, le modèle japonais repose sur une articulation originale entre concurrence, politique industrielle, innovation technologique et sécurité économique. Cette trajectoire éclaire plusieurs débats aujourd’hui au cœur des politiques publiques occidentales, notamment ceux relatifs à la résilience des chaînes de valeur, à la souveraineté technologique, à la régulation des plateformes numériques et à la maîtrise des technologies critiques.

Enfin, l’expérience japonaise offre des enseignements particulièrement précieux pour l’Union européenne. À l’heure où les institutions européennes cherchent à concilier compétitivité, autonomie stratégique, transition numérique et respect des principes de concurrence, l’exemple japonais montre qu’il est possible d’intégrer ces objectifs au sein d’une même stratégie de long terme. En ce sens, le Japon apparaît moins comme une puissance en déclin que comme un précurseur des réponses que les grandes économies développées tentent désormais d’apporter aux rivalités géoéconomiques du XXIe siècle.

Introduction

L’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en décembre 2001 constitue sans doute l’un des événements les plus structurants de l’histoire économique contemporaine.[1] Plus qu’une simple étape du processus de mondialisation engagé à la fin du XXe siècle, elle inaugure une nouvelle séquence de l’économie mondiale marquée par l’intégration progressive de plusieurs centaines de millions de travailleurs dans les chaînes de valeur internationales, l’accélération des échanges commerciaux, l’intensification de la concurrence industrielle et le déplacement progressif du centre de gravité de l’économie mondiale vers l’Asie.

Au cours des décennies précédentes, le Japon occupait une position singulière dans cette géographie de la puissance. Première économie développée du continent asiatique, deuxième économie mondiale jusqu’en 2010, puissance exportatrice majeure et référence incontournable en matière de politique industrielle, il apparaissait comme l’exemple le plus abouti de ce que Chalmers Johnson avait qualifié d’« État développeur » (Developmental State).[2] Fondé sur une coopération étroite entre l’administration économique, les institutions financières et les grands groupes industriels, ce modèle avait permis au Japon de reconstruire son économie après 1945 puis de devenir l’une des principales puissances technologiques mondiales.

Or, c’est précisément cette puissance industrielle qui se trouve confrontée avant toute autre économie développée à l’émergence de la Chine comme acteur économique systémique. Dès les années 2000, les entreprises japonaises doivent faire face à l’apparition d’un concurrent dont les avantages ne reposent plus seulement sur les coûts salariaux mais également sur des capacités industrielles, technologiques, financières et organisationnelles soutenues par une stratégie publique de long terme.[3] Dans plusieurs secteurs emblématiques – électronique grand public, télécommunications, construction navale, panneaux photovoltaïques, batteries ou encore équipements industriels – les groupes japonais voient progressivement émerger des concurrents chinois capables de remettre en cause des positions parfois construites sur plusieurs décennies.

Cependant, l’ascension chinoise n’est pas le seul défi auquel le Japon doit faire face. Au même moment, une seconde transformation majeure affecte l’économie mondiale : l’émergence d’un capitalisme numérique dominé par les grandes plateformes américaines.[4] Tandis que la Chine devient progressivement l’un des principaux centres manufacturiers de la planète, les États-Unis consolident leur position dans les infrastructures numériques, les logiciels, les systèmes d’exploitation, le cloud computing, les plateformes numériques, les données et, plus récemment, l’intelligence artificielle.

Cette situation confère au cas japonais un intérêt particulier. Alors que de nombreux travaux ont analysé séparément la montée de la Chine, l’évolution de la politique industrielle japonaise ou encore la domination des grandes plateformes américaines, peu d’études ont cherché à comprendre comment ces phénomènes se sont combinés pour transformer en profondeur les instruments de l’action publique japonaise. Plus encore, nombre d’analyses continuent d’aborder le Japon sous l’angle du ralentissement économique ou du déclin relatif, alors même que certaines des réponses élaborées par Tokyo préfigurent aujourd’hui des débats devenus centraux dans les économies occidentales : souveraineté technologique, sécurité économique, résilience des chaînes de valeur, contrôle des investissements étrangers, gouvernance des données, régulation des plateformes numériques et cybersécurité.[5]

À bien des égards, le Japon apparaît ainsi comme la première grande économie développée confrontée aux principaux défis géoéconomiques du XXIe siècle. Les interrogations auxquelles Tokyo a dû répondre dès le début des années 2000 occupent désormais une place centrale dans les stratégies déployées aussi bien à Washington qu’à Bruxelles. Elles rejoignent également les débats relatifs à la souveraineté numérique, à la gouvernance internationale des données et aux nouvelles formes de puissance technologique.[6]

La présente étude s’inscrit dans le prolongement d’un cycle de recherches consacré aux transformations contemporaines des politiques de puissance économique.[7] Plusieurs de nos publications récentes ont ainsi porté sur l’évolution de la politique industrielle chinoise, sur la mutation de la politique chinoise de la concurrence, sur les nouvelles orientations de la politique américaine de concurrence dans le contexte de l’America First Economics, sur la régulation des marchés numériques à travers le Digital Markets Act européen, ainsi que sur les enjeux liés à l’intelligence artificielle, à la gouvernance du cyberespace et à la compétitivité européenne à la lumière du rapport Draghi.[8]

Malgré la diversité apparente de ces sujets, une même interrogation traverse l’ensemble de ces analyses : comment les grandes puissances économiques tentent-elles aujourd’hui de concilier ouverture des marchés, innovation technologique, concurrence, sécurité économique et préservation de leur autonomie stratégique ? Cette question se retrouve désormais au cœur des débats relatifs à l’articulation entre politique industrielle et politique de concurrence,[9] ainsi qu’à l’émergence de nouvelles formes de capitalisme stratégique dans les économies développées.[10]

Sous cet angle, le Japon constitue un observatoire particulièrement fécond. Bien avant les États-Unis et l’Union européenne, il a été confronté à la nécessité de repenser simultanément sa politique industrielle, sa politique de concurrence, sa stratégie numérique et ses mécanismes de sécurité économique. Son expérience permet ainsi d’éclairer plusieurs des questions qui structurent désormais les débats occidentaux : faut-il adapter les règles de concurrence aux impératifs géoéconomiques ? Comment préserver l’innovation sans sacrifier la souveraineté technologique ? Comment protéger les infrastructures critiques, les données et les technologies sensibles tout en maintenant un haut degré d’ouverture économique ? Comment éviter enfin une dépendance excessive à l’égard des chaînes de valeur chinoises comme des infrastructures numériques américaines ?

La question centrale de cette étude peut dès lors être formulée de la manière suivante : comment le Japon a-t-il transformé sa politique industrielle, sa politique de concurrence et sa stratégie de sécurité économique afin de préserver son autonomie technologique face à la double pression exercée par la montée industrielle de la Chine et la domination numérique des États-Unis ?

L’hypothèse défendue ici est que le Japon n’a ni adopté le modèle du capitalisme d’État chinois ni cherché à reproduire le modèle des grandes plateformes américaines. Il a progressivement élaboré une voie originale fondée sur la préservation des technologies critiques, la résilience des chaînes de valeur, l’intégration croissante des politiques industrielle et numérique ainsi que sur l’émergence d’une véritable doctrine de sécurité économique.

Pour comprendre la portée de cette mutation, il faut partir du choc géoéconomique provoqué par l’ascension chinoise et des fragilités qu’elle a révélées au sein du modèle japonais hérité de l’après-guerre (I). On analysera ensuite les réponses élaborées par Tokyo à travers la transformation progressive de sa politique industrielle, de sa politique de concurrence et de sa stratégie numérique, dans un contexte marqué par la montée en puissance simultanée de la Chine manufacturière et des plateformes américaines (II). On montrera que ces évolutions ont progressivement débouché sur la construction d’un véritable État de sécurité économique, au sein duquel la maîtrise des technologies critiques, la résilience des chaînes de valeur, l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs et la cybersécurité deviennent des instruments centraux de la puissance nationale (III). Ceci permettra de mettre en évidence l’émergence de l’État de sécurité économique japonais combinant semi-conducteurs, IA et cybersécurité (IV) et de souligner que le Japon est en réalité devenu le précurseur d’un nouveau capitalisme stratégique dont il conviendrait de tirer le bilan et les principaux enseignements stratégique (V). Le cas japonais apparaît ainsi comme l’une des premières tentatives de réponse systémique aux nouvelles rivalités géoéconomiques du XXIe siècle, sans la puissance militaire américaine et que les Européens mériteraient davantage de reconnaître.

I. Le choc chinois et la remise en question du modèle japonais (2001-2010)

L’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce en décembre 2001 ouvre une nouvelle phase de l’histoire économique asiatique. Pour le Japon, il ne s’agit pas seulement de l’apparition d’un concurrent supplémentaire au sein de l’économie mondiale, mais d’une transformation beaucoup plus profonde de l’environnement dans lequel s’était déployée sa puissance industrielle depuis l’après-guerre. En l’espace de quelques années, l’intégration accélérée de la Chine aux chaînes de valeur mondiales modifie les équilibres économiques régionaux, redistribue les avantages comparatifs au sein de l’Asie orientale et remet en cause plusieurs positions acquises de longue date par les entreprises japonaises.

Ce choc intervient dans un contexte déjà marqué par les fragilités internes de l’économie japonaise. Après l’éclatement de la bulle financière et immobilière au début des années 1990, le pays peine à retrouver les rythmes de croissance qui avaient caractérisé les décennies précédentes. Le ralentissement de la productivité, le vieillissement démographique, la persistance de tendances déflationnistes ainsi que certaines rigidités institutionnelles affaiblissent progressivement les ressorts du modèle de développement construit au cours de la période de haute croissance.

Loin de résulter d’un événement unique, la remise en question du modèle japonais procède ainsi de la rencontre entre des transformations externes et des vulnérabilités internes. D’un côté, l’ascension de la Chine bouleverse l’organisation industrielle de l’Asie et fait émerger un concurrent d’une ampleur sans précédent ; de l’autre, les limites du cadre économique hérité de l’après-guerre apparaissent avec une netteté croissante. Comprendre les réponses élaborées ultérieurement par Tokyo suppose donc d’analyser d’abord la nature de ce double défi.

Dans cette perspective, il convient d’examiner successivement comment l’entrée de la Chine à l’OMC a contribué à recomposer l’économie politique asiatique (A), comment cette évolution s’est traduite par une érosion relative de plusieurs positions industrielles japonaises (B), avant d’étudier les limites croissantes du modèle économique hérité du MITI et de la période de haute croissance (C).

A. L’entrée de la Chine à l’OMC et la recomposition de l’économie politique asiatique

Il est désormais reconnu d’évidence que l’accession de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce le 11 décembre 2001 constitue l’un des principaux tournants de l’histoire économique contemporaine.[11] Rarement dans l’histoire économique depuis la révolution industrielle, une décision institutionnelle internationale aura produit, dans un délai aussi court, des effets aussi profonds sur les équilibres industriels mondiaux, les flux commerciaux, les stratégies d’investissement et l’organisation des chaînes de valeur. Si la mondialisation économique était déjà largement engagée depuis les années 1980, l’intégration de la Chine au système commercial multilatéral lui confère une dimension nouvelle en mettant à la disposition de l’économie mondiale un réservoir de main-d’œuvre, de capacités industrielles et de marchés intérieurs sans véritable équivalent historique.[12]

L’adhésion chinoise à l’OMC n’est cependant pas un simple événement commercial. Elle marque l’aboutissement d’un processus engagé par les réformes de Deng Xiaoping à partir de 1978 et accéléré au cours des années 1990 sous l’impulsion de Jiang Zemin et Zhu Rongji.[13] L’objectif poursuivi par Pékin consiste alors à utiliser l’ouverture internationale comme un levier de modernisation industrielle, de transfert technologique et de montée en gamme productive. À la différence des trajectoires suivies précédemment par le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan, la Chine entreprend cette intégration alors même qu’elle dispose déjà d’une population dépassant 1,2 milliard d’habitants et d’un potentiel manufacturier considérable.[14]

Les effets de cette intégration apparaissent rapidement spectaculaires. Entre 2001 et 2010, les exportations chinoises sont multipliées par plus de cinq tandis que la Chine devient successivement le premier exportateur mondial de biens manufacturés puis la deuxième économie mondiale.[15] Dans le même temps, les investissements directs étrangers affluent massivement vers le territoire chinois, attirés par une combinaison exceptionnelle de faibles coûts de production, d’infrastructures en rapide modernisation, de stabilité politique relative et d’accès privilégié aux marchés internationaux.[16]

Cette dynamique transforme profondément l’organisation économique de l’Asie orientale. Alors que le modèle régional reposait traditionnellement sur une division relativement hiérarchisée du travail, souvent décrite à travers le paradigme du « vol d’oies sauvages » (flying geese pattern), la Chine devient progressivement le principal centre d’assemblage manufacturier du continent.[17] Les économies asiatiques continuent de fournir des composants, des équipements, des technologies ou des capitaux, mais la Chine s’impose comme le nœud central autour duquel s’organisent désormais les chaînes de valeur régionales, ce qui est stratégiquement observé de près par le Japon.[18]

Pour le Japon, cette évolution revêt en effet une importance particulière. Dans un premier temps, nombre d’entreprises japonaises bénéficient directement de l’essor chinois. Les investissements productifs se multiplient, les exportations de biens intermédiaires progressent et les groupes industriels japonais participent activement à la construction des nouvelles chaînes de valeur asiatiques.[19] Une forme de complémentarité semble alors s’installer entre la puissance technologique japonaise et les capacités manufacturières chinoises, à laquelle vont hélas totalement échapper les entreprises européennes.

Cependant, cette relation se révèle progressivement plus complexe. À mesure que les politiques industrielles chinoises favorisent l’acquisition de technologies, le développement des capacités locales d’innovation et l’émergence de champions nationaux, la complémentarité initiale laisse place à des formes croissantes de concurrence.[20] Ce qui apparaissait au début des années 2000 comme un simple déplacement géographique des capacités de production se transforme progressivement en un défi stratégique pour l’industrie japonaise elle-même.

L’entrée de la Chine à l’OMC inaugure ainsi une nouvelle phase de l’économie politique asiatique. Elle ne se limite pas à renforcer l’interdépendance régionale ; elle modifie les rapports de puissance au sein de l’Asie orientale et remet en question la position dominante qu’occupait le Japon depuis plusieurs décennies. Le choc auquel l’économie japonaise est confrontée ne résulte donc pas seulement de l’intensification de la concurrence internationale. Il procède plus fondamentalement de l’émergence d’un acteur dont la taille, la vitesse de développement et l’ambition technologique conduisent progressivement à redéfinir l’ensemble de la hiérarchie économique régionale.

B. L’érosion relative de la puissance industrielle japonaise

Les transformations engendrées par l’intégration de la Chine à l’économie mondiale ne se traduisent pas immédiatement par un affaiblissement général de l’industrie japonaise. Au contraire, dans un premier temps, de nombreuses entreprises bénéficient directement de l’expansion des chaînes de valeur régionales et de la croissance rapide du marché chinois.[21] Toutefois, au cours des années 2000, plusieurs évolutions convergentes révèlent progressivement que l’essor de la Chine ne constitue pas seulement une opportunité économique mais également un défi structurel pour certains des fondements de la puissance industrielle japonaise.

Le premier secteur concerné est celui de l’électronique grand public. Pendant plusieurs décennies, les entreprises japonaises avaient occupé une position dominante dans les téléviseurs, les équipements audios, les appareils photographiques, les composants électroniques et de nombreux produits destinés au grand public.[22] Des groupes tels que Sony, Panasonic, Sharp, Toshiba ou NEC avaient largement contribué à faire du Japon l’une des références mondiales de l’innovation technologique. À partir des années 2000, cette domination est cependant progressivement remise en cause par l’émergence simultanée d’acteurs sud-coréens puis chinois capables de combiner coûts de production compétitifs, montée en gamme technologique et soutien public actif.[23] La crise rencontrée par plusieurs grands groupes japonais dans l’électronique de consommation apparaît alors comme l’un des premiers signes visibles du déplacement des équilibres industriels asiatiques.

Les télécommunications offrent une illustration comparable. Alors que les entreprises japonaises avaient longtemps figuré parmi les pionnières des technologies mobiles et des équipements de réseau, elles peinent progressivement à transformer leurs innovations domestiques en standards mondiaux.[24] Dans le même temps, les groupes chinois, bénéficiant d’un vaste marché intérieur et d’investissements massifs en recherche et développement, renforcent rapidement leurs positions dans les équipements de télécommunications. L’ascension spectaculaire de Huawei à partir du milieu des années 2000 illustre cette évolution plus générale des rapports de force technologiques en Asie.[25]

L’industrie navale constitue un autre exemple particulièrement révélateur. Longtemps premier constructeur mondial de navires, le Japon voit sa position progressivement contestée puis dépassée par la Corée du Sud avant que la Chine ne s’impose à son tour comme un acteur majeur du secteur.[26] L’expansion des capacités chinoises, soutenue par des politiques industrielles ambitieuses et par la croissance exceptionnelle du commerce maritime mondial, contribue à réduire la part relative des constructeurs japonais sur plusieurs segments du marché international.[27]

Au-delà de ces secteurs emblématiques, les années 2000 sont marquées par une pression croissante sur l’ensemble des activités manufacturières standardisées. Les avantages comparatifs qui avaient largement soutenu l’expansion industrielle japonaise durant les décennies précédentes s’érodent progressivement sous l’effet de la mondialisation productive, de la montée en puissance des économies émergentes et de la diffusion accélérée des technologies industrielles.[28] Les entreprises japonaises conservent certes des positions solides dans de nombreux domaines, mais elles ne peuvent plus compter sur les mêmes écarts technologiques que par le passé pour préserver leurs parts de marché.

Cette évolution ne signifie toutefois pas un effacement industriel du Japon. Plusieurs travaux ont souligné que l’économie japonaise conserve des avantages considérables dans les équipements de production, les machines-outils, les matériaux avancés, les composants électroniques spécialisés, la robotique industrielle ou encore la chimie fine.[29] La montée de la Chine affecte davantage les segments exposés à la concurrence des coûts ou à la standardisation technologique que les domaines reposant sur une forte intensité de connaissances, des savoir-faire accumulés et des capacités d’innovation incrémentale.

C’est précisément cette distinction qui apparaît progressivement au cours des années 2000. Tandis que certaines industries emblématiques perdent leur position dominante, d’autres conservent une compétitivité remarquable. Le défi auquel le Japon est confronté ne réside donc pas dans une disparition de ses capacités industrielles, mais dans la nécessité de redéfinir les fondements de son avantage comparatif. La question n’est plus de savoir comment préserver une suprématie manufacturière générale, mais comment concentrer les ressources nationales sur les segments technologiques les plus stratégiques et les plus difficiles à reproduire.

Ainsi, loin d’annoncer un déclin irrémédiable, l’érosion relative observée dans plusieurs secteurs agit comme un révélateur. Elle met en lumière la nécessité d’une adaptation du modèle économique japonais à un environnement où la concurrence ne porte plus seulement sur les volumes de production, mais sur la maîtrise des technologies, des chaînes de valeur et des capacités d’innovation. Cette prise de conscience prépare les réorientations industrielles qui se développeront au cours de la décennie suivante.

C. Les limites du modèle hérité du MITI

L’ascension de la Chine ne saurait à elle seule expliquer les interrogations qui traversent l’économie japonaise au cours des années 2000. Si le choc concurrentiel venu de l’extérieur joue un rôle déterminant, il intervient dans un contexte marqué par l’affaiblissement progressif de plusieurs des ressorts qui avaient soutenu la croissance exceptionnelle du Japon pendant la seconde moitié du XXe siècle.[30] L’émergence de la Chine agit ainsi moins comme la cause unique des difficultés japonaises que comme le révélateur d’évolutions structurelles déjà à l’œuvre depuis plus d’une décennie.

Le point de départ de cette remise en question se situe généralement dans l’éclatement de la bulle immobilière et financière au début des années 1990. Après plusieurs décennies de croissance rapide, l’économie japonaise entre dans une longue période de ralentissement caractérisée par une faiblesse persistante de la demande intérieure, une déflation durable, des investissements hésitants et une croissance nettement inférieure à celle observée pendant la période de haute expansion.[31] La notion de « décennie perdue », au singulier,  s’impose alors dans les analyses économiques avant d’être progressivement remplacée par celle de « décennies perdues », au pluriel, tant les difficultés apparaissent prolongées.[32]

Au-delà des fluctuations conjoncturelles, cette situation révèle l’épuisement partiel de certains mécanismes qui avaient assuré le succès du modèle japonais d’après-guerre. Le système construit autour du ministère du Commerce international et de l’Industrie (MITI), de la NEDO qui lui était rattachée,[33] des grandes banques, des groupes industriels intégrés et d’une forte coordination entre acteurs publics et privés avait démontré une remarquable efficacité dans un contexte de rattrapage technologique et d’industrialisation accélérée.[34] En revanche, son adaptation à une économie mondialisée, financiarisée et dominée par les technologies numériques se révèle plus complexe.

Les transformations de l’environnement international réduisent progressivement l’efficacité de certains instruments traditionnels de politique industrielle. La libéralisation financière, les disciplines multilatérales issues du système commercial international, l’internationalisation des chaînes de valeur et la montée des investissements transnationaux limitent les marges de manœuvre dont disposaient les autorités japonaises pendant les décennies de forte croissance.[35] Le modèle du « Developmental State », conçu pour favoriser le rattrapage industriel, se trouve confronté à des défis différents de ceux qu’il avait historiquement permis de surmonter.

À ces difficultés institutionnelles s’ajoute un défi démographique d’une ampleur exceptionnelle. Dès les années 1990, le Japon devient l’un des premiers grands pays développés confrontés simultanément à un vieillissement rapide de sa population, à une baisse de la natalité et à une diminution progressive de la population active.[36] Alors que la croissance japonaise avait longtemps reposé sur une augmentation continue des ressources humaines disponibles, l’économie doit désormais faire face à une contraction progressive de son potentiel démographique.

Les conséquences économiques de cette évolution sont multiples. Le ralentissement de la population active réduit mécaniquement certaines perspectives de croissance, accentue les tensions sur le marché du travail et renforce les contraintes pesant sur les finances publiques à travers l’augmentation des dépenses sociales et de santé.[37] Cette situation conduit progressivement les décideurs japonais à rechercher de nouveaux moteurs de compétitivité fondés davantage sur l’innovation, l’automatisation, la robotisation et la montée en gamme technologique que sur l’expansion quantitative des facteurs de production.

La question de la productivité occupe également une place centrale dans les débats économiques de l’époque. Malgré l’excellence de plusieurs secteurs industriels, la diffusion des gains de productivité demeure alors inégale dans l’ensemble de l’économie japonaise.[38] Les services, en particulier, apparaissent souvent moins performants que leurs équivalents américains. Plusieurs études soulignent également les effets potentiellement négatifs d’une segmentation persistante du marché du travail, d’une faible mobilité professionnelle et de certaines rigidités organisationnelles héritées de la période de haute croissance.[39]

Parallèlement, la révolution numérique met en évidence de nouvelles vulnérabilités. Alors que le Japon demeure un leader mondial dans de nombreux domaines industriels, il peine davantage à faire émerger des acteurs capables de rivaliser avec les géants américains du numérique ou avec les futures plateformes chinoises.[40] Ce décalage entre excellence manufacturière et faiblesse relative dans certains segments de l’économie numérique constitue l’une des caractéristiques majeures de la période.

Toutefois, il serait erroné d’interpréter ces évolutions comme les signes d’un déclin général et irréversible. Plusieurs travaux récents ont montré que les années 2000 correspondent également à une phase de recomposition profonde du capitalisme japonais.[41] Derrière les difficultés visibles de certains secteurs se sont développées des transformations souvent moins spectaculaires mais potentiellement décisives : recentrage des entreprises sur leurs compétences fondamentales, internationalisation accrue des stratégies industrielles, montée en puissance des technologies de niche, renforcement des capacités de recherche et développement, ainsi que repositionnement progressif sur les segments les plus sophistiqués des chaînes de valeur mondiales.[42]

C’est précisément dans cette tension entre continuité et adaptation que se situe la véritable signification de la période 2001-2010. Le modèle hérité du MITI n’est ni abandonné ni intégralement préservé. Il entre dans une phase de transformation progressive au cours de laquelle les instruments traditionnels de la puissance économique japonaise sont réévalués à la lumière d’un environnement profondément modifié. Le défi n’est plus celui du rattrapage industriel qui avait marqué l’après-guerre, mais celui de la préservation d’un avantage technologique dans un monde désormais structuré par la concurrence chinoise, la domination numérique américaine et l’accélération des innovations technologiques.

Ainsi, au terme de cette première décennie du XXIe siècle, les autorités industrielles et économiques japonaises prennent progressivement conscience qu’une simple adaptation marginale ne suffira pas. La préservation de la puissance économique nationale exige une redéfinition plus profonde des politiques publiques, des priorités industrielles et des instruments de l’action de l’État. C’est cette réorientation stratégique qui s’affirmera progressivement à partir des années 2010 et qui constitue le cœur de la politique industrielle japonaise contemporaine, rapidement et fortement réactive, ce que ne fera pas l’Europe jusqu’à 2025 voire 2026.

II. La réinvention de la politique industrielle japonaise : de la compétitivité à la souveraineté technologique

Au tournant des années 2010, les autorités japonaises prennent progressivement conscience que les difficultés rencontrées depuis deux décennies ne relèvent ni d’un simple ralentissement conjoncturel ni d’une adaptation temporaire aux effets de la mondialisation. L’ascension de la Chine, l’accélération des transformations technologiques, la montée en puissance des plateformes numériques américaines ainsi que les fragilités révélées par la longue stagnation économique imposent une réflexion plus profonde sur les fondements de la compétitivité nationale.[43]

Cette prise de conscience ne conduit cependant pas à une remise en cause radicale de l’ouverture économique du pays. Contrairement à certaines interprétations parfois avancées, le Japon ne choisit ni la voie du protectionnisme ni celle d’un interventionnisme étatique comparable au capitalisme d’État chinois. Il entreprend plutôt une transformation progressive de ses instruments de politique économique afin de préserver ses avantages technologiques dans un environnement devenu plus concurrentiel et plus incertain.[44] L’objectif n’est plus seulement de soutenir la croissance ou les exportations, mais de sécuriser les capacités industrielles considérées comme essentielles à la prospérité future du pays.

Cette évolution s’accompagne d’une redéfinition du rôle de l’État. Héritier du MITI, le ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (METI) ne cherche plus principalement à orienter l’ensemble du développement industriel national comme durant la période de haute croissance. Son action tend davantage à identifier les technologies critiques, à renforcer les écosystèmes d’innovation, à favoriser les coopérations public-privé et à préserver les segments stratégiques des chaînes de valeur mondiales.[45] La notion même de politique industrielle évolue ainsi vers une approche davantage centrée sur la résilience technologique, l’innovation et la sécurité économique.

Parallèlement, le Japon prend progressivement conscience que la compétition économique du XXIe siècle ne se joue plus uniquement dans les secteurs industriels traditionnels. Les données, les infrastructures numériques, les plateformes, l’intelligence artificielle et les réseaux de communication deviennent à leur tour des facteurs essentiels de puissance économique. Face à la domination croissante des acteurs américains et à l’émergence rapide des géants technologiques chinois, Tokyo cherche à élaborer une stratégie originale conciliant ouverture, innovation et souveraineté numérique.[46]

Cette réorientation conduit également à une réflexion renouvelée sur le rôle de la politique de concurrence. Longtemps conçue principalement comme un instrument destiné à garantir le bon fonctionnement des marchés, celle-ci est progressivement mobilisée dans une perspective plus large intégrant les impératifs d’innovation, de compétitivité et de résilience économique. Sans abandonner les principes fondamentaux de l’économie de marché, les autorités japonaises s’efforcent d’adapter leur cadre réglementaire à un environnement marqué par la concentration technologique, les effets de réseau et la montée des rivalités géoéconomiques.[47]

L’évolution observée au Japon apparaît ainsi comme l’une des premières tentatives de réconciliation entre les principes traditionnels de l’économie ouverte et les exigences nouvelles de la souveraineté technologique. Bien avant que ces débats ne s’imposent aux États-Unis ou à l’Union européenne, Tokyo expérimente déjà les instruments qui caractériseront plus tard les politiques de sécurité économique mises en œuvre dans les principales économies développées.

Dans cette perspective, il convient d’examiner successivement le retour d’un État stratège centré sur l’innovation, les technologies critiques et les chaînes de valeur stratégiques (A), puis la construction progressive d’une politique numérique visant à préserver la place du Japon dans l’économie des données, des plateformes et de l’intelligence artificielle (B), avant d’étudier la manière dont la politique de concurrence est progressivement adaptée aux impératifs de compétitivité, d’innovation et de résilience industrielle (C).

A. Le retour de l’État stratège : METI, innovation et technologies critiques

La décennie 2010 marque une inflexion majeure dans l’histoire économique contemporaine du Japon. Après plusieurs années dominées par les politiques de stabilisation macroéconomique et les réformes structurelles destinées à répondre aux conséquences de l’éclatement de la bulle des années 1990, les autorités japonaises engagent progressivement une réflexion plus ambitieuse sur les fondements de la compétitivité nationale.[48] Cette évolution ne traduit pas un retour au dirigisme industriel caractéristique de certaines phases de l’après-guerre, mais l’émergence d’une nouvelle conception de l’action publique centrée sur l’innovation, les technologies critiques et la résilience des chaînes de valeur.

Cette transformation s’inscrit dans un contexte international profondément renouvelé. L’ascension de la Chine ne se limite plus à l’expansion des capacités manufacturières. À travers les plans successifs de modernisation industrielle, les investissements massifs en recherche et développement et l’émergence de champions nationaux dans les secteurs stratégiques, Pékin affiche désormais l’ambition explicite de devenir l’une des principales puissances technologiques mondiales[49] Dans le même temps, la domination croissante des entreprises américaines dans les infrastructures numériques, les logiciels, les plateformes et les données confirme que la compétition économique mondiale se déplace progressivement vers la maîtrise des technologies les plus avancées.[50]

Face à cette double évolution, le Japon entreprend de redéfinir ses priorités industrielles. L’objectif n’est plus de soutenir l’ensemble de l’appareil productif national mais de concentrer les ressources publiques sur les secteurs considérés comme déterminants pour la compétitivité future du pays. Cette réorientation marque une rupture importante avec certaines approches antérieures. Là où la politique industrielle classique cherchait à favoriser le développement général de filières industrielles entières, la nouvelle stratégie japonaise privilégie les segments les plus sophistiqués des chaînes de valeur mondiales, ceux dans lesquels les barrières technologiques demeurent élevées et les avantages compétitifs plus durables.[51]

Le ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (METI), héritier du célèbre MITI, joue un rôle central dans cette transformation. Toutefois, sa fonction a profondément évolué. Il ne s’agit plus principalement d’orienter les investissements privés ou de protéger des secteurs nationaux de la concurrence internationale. Son action consiste davantage à identifier les technologies critiques, à coordonner les écosystèmes d’innovation, à soutenir les investissements de long terme et à renforcer la position du Japon dans les domaines considérés comme stratégiques pour l’avenir.[52]

Cette approche apparaît clairement dans les différentes stratégies nationales adoptées au cours des années 2010. Les autorités japonaises mettent progressivement l’accent sur la robotique avancée, les matériaux de nouvelle génération, les équipements de précision, les biotechnologies, les technologies quantiques, les infrastructures numériques ainsi que les semi-conducteurs.[53] Dans chacun de ces domaines, l’objectif poursuivi n’est pas uniquement économique. Il s’agit également de préserver des capacités technologiques jugées essentielles à l’autonomie stratégique du pays.

Le cas des semi-conducteurs illustre particulièrement cette évolution. Après avoir dominé le secteur mondial dans les années 1980, le Japon avait progressivement perdu plusieurs positions dans les segments les plus visibles de l’industrie des puces électroniques. Pourtant, les entreprises japonaises demeurent des acteurs majeurs dans de nombreux maillons critiques de la chaîne de valeur : matériaux ultra-spécialisés, équipements de production, produits chimiques de haute pureté et composants indispensables à la fabrication des semi-conducteurs avancés.[54] La prise de conscience croissante du caractère stratégique de ces technologies conduit progressivement les autorités à renforcer leur soutien à cet écosystème industriel.

Cette logique se retrouve également dans le développement de la robotique et de l’automatisation industrielle. Confronté au vieillissement démographique et à la diminution de la population active, le Japon voit dans ces technologies un moyen de préserver sa compétitivité tout en répondant aux contraintes structurelles de son économie.[55] La robotique n’est donc pas seulement envisagée comme un secteur industriel prometteur ; elle devient un instrument central d’adaptation à la transition démographique.

L’un des aspects les plus originaux de cette nouvelle politique industrielle réside toutefois dans sa volonté d’articuler innovation technologique et transformation sociale. Lancée sous le gouvernement Abe, la stratégie dite de « Society 5.0 » illustre cette ambition.[56] Présentée comme une nouvelle étape du développement économique et social, elle vise à intégrer les technologies numériques, l’intelligence artificielle, les données massives (big data) et les objets connectés dans l’ensemble des activités économiques et sociales. Contrairement à certaines visions purement technologiques de la transformation numérique, l’approche japonaise cherche explicitement à faire de l’innovation un levier de résolution des défis démographiques, territoriaux et sociaux auxquels le pays est confronté.[57]

Progressivement, la politique industrielle japonaise cesse ainsi d’être uniquement une politique de compétitivité pour devenir également une politique de résilience et de souveraineté technologique. Les notions de technologies critiques, de dépendances stratégiques et de sécurité économique occupent une place croissante dans les réflexions des décideurs publics. Bien avant que ces concepts ne s’imposent au cœur des débats européens ou américains, les autorités japonaises commencent à considérer que certaines capacités industrielles doivent être préservées non seulement pour leur contribution à la croissance, mais aussi pour leur importance dans la préservation de l’autonomie nationale.[58]

Cette évolution ne constitue pas un retour au modèle du MITI tel qu’il existait durant les décennies de haute croissance. Elle témoigne plutôt de l’émergence d’un État stratège adapté aux réalités du XXIe siècle : moins directif, davantage fondé sur la coordination, l’innovation et les partenariats public-privé, mais tout aussi conscient de l’importance des technologies comme instruments de puissance. C’est cette logique qui préparera ultérieurement l’émergence d’une véritable doctrine japonaise de sécurité économique.

B. La montée en puissance de la politique numérique : données, plateformes, intelligence artificielle et cybersécurité

La réorientation de la politique industrielle japonaise ne saurait être comprise sans prendre en compte la transformation profonde de l’économie mondiale sous l’effet de la révolution numérique. Au cours des années 2010, les données, les logiciels, les infrastructures de communication, les plateformes numériques et les technologies d’intelligence artificielle deviennent progressivement des facteurs essentiels de création de valeur, d’innovation et de puissance économique.[59] Pour le Japon, cette évolution présente un défi particulier. Alors même que le pays demeure l’une des principales puissances industrielles du monde, il apparaît relativement moins bien positionné dans plusieurs segments stratégiques de l’économie numérique dominés par les grands groupes américains ou, de plus en plus, par les entreprises technologiques chinoises.[60]

Cette situation conduit progressivement les autorités japonaises à élargir leur conception de la politique industrielle. Longtemps centrée sur les capacités manufacturières et les technologies physiques, celle-ci intègre désormais les infrastructures numériques, les flux de données et les technologies informationnelles parmi les ressources stratégiques indispensables à la compétitivité nationale. La question n’est plus seulement de préserver des capacités de production, mais également de garantir l’accès aux ressources numériques qui conditionnent l’innovation contemporaine.[61]

L’un des traits les plus remarquables de l’approche japonaise réside dans son refus d’adopter les modèles extrêmes représentés respectivement par les États-Unis et la Chine. D’un côté, la domination des grandes plateformes américaines illustre la capacité exceptionnelle d’innovation du capitalisme numérique mais soulève également des interrogations croissantes en matière de concentration économique, de dépendance technologique et de contrôle des données. De l’autre, le modèle chinois associe développement numérique, intervention étatique et contrôle politique étroit des infrastructures informationnelles.[62] Le Japon cherche progressivement à construire une troisième voie conciliant ouverture économique, protection des libertés individuelles, innovation technologique et sécurité nationale.

Cette orientation apparaît avec une particulière netteté dans la promotion du concept de Data Free Flow with Trust (DFFT). Présentée pour la première fois par le Premier ministre Shinzo Abe lors du sommet du G20 d’Osaka en 2019, cette initiative vise à favoriser la libre circulation internationale des données tout en garantissant un niveau élevé de confiance, de sécurité et de protection juridique.[63] Dans un contexte marqué par la fragmentation croissante du cyberespace mondial, le Japon tente ainsi de promouvoir un cadre de gouvernance numérique capable de préserver les bénéfices de l’ouverture tout en répondant aux préoccupations liées à la souveraineté numérique.

Cette démarche reflète une conviction plus générale : contrairement à certaines visions opposant mondialisation et souveraineté, les autorités japonaises considèrent que la compétitivité future du pays dépend de sa capacité à demeurer pleinement intégré aux flux internationaux de connaissances, d’innovations et de données.[64] L’objectif poursuivi n’est donc pas la fermeture numérique mais la construction d’un environnement de confiance permettant au Japon de participer activement à l’économie mondiale des données.

Parallèlement, les autorités japonaises accordent une attention croissante au développement de l’intelligence artificielle. Dès la seconde moitié des années 2010, plusieurs stratégies nationales identifient l’IA comme une technologie générale susceptible de transformer l’ensemble des secteurs économiques, des services publics et des activités industrielles.[65] Cette orientation s’inscrit directement dans la vision de Society 5.0, qui envisage l’intégration des technologies numériques avancées dans l’ensemble des activités économiques et sociales.

L’approche japonaise de l’intelligence artificielle présente néanmoins plusieurs spécificités. Contrairement aux États-Unis, où le développement de l’IA repose principalement sur l’initiative des grandes entreprises technologiques privées, ou à la Chine, où l’État joue un rôle particulièrement structurant, le Japon privilégie une logique de coopération entre pouvoirs publics, industrie, universités et centres de recherche.[66] L’objectif est moins de faire émerger quelques plateformes dominantes que d’assurer une diffusion large des capacités d’intelligence artificielle dans l’ensemble du tissu productif.

Cette orientation reflète également les caractéristiques propres de l’économie japonaise. Le vieillissement démographique, les tensions sur le marché du travail et la nécessité d’améliorer la productivité dans de nombreux secteurs renforcent l’intérêt accordé aux technologies d’automatisation, de robotisation et d’intelligence artificielle appliquée. L’IA apparaît ainsi non seulement comme un enjeu technologique, mais aussi comme un instrument de réponse à plusieurs contraintes structurelles de long terme.[67]

La cybersécurité occupe enfin une place croissante dans la stratégie japonaise. À mesure que les infrastructures numériques deviennent essentielles au fonctionnement de l’économie, leur protection est progressivement intégrée aux préoccupations de sécurité nationale.[68] Les autorités japonaises développent ainsi un ensemble de dispositifs destinés à renforcer la résilience des réseaux, la protection des infrastructures critiques et la sécurité des chaînes d’approvisionnement technologiques.

Cette évolution est renforcée par la montée des tensions géopolitiques en Asie orientale et par la multiplication des risques associés aux cyberattaques, à l’espionnage industriel et aux dépendances technologiques. Progressivement, les frontières entre politique industrielle, politique numérique et sécurité nationale deviennent plus poreuses. Les données, les logiciels, les infrastructures de communication et les capacités d’intelligence artificielle sont désormais considérés comme des actifs stratégiques au même titre que les ressources industrielles traditionnelles.[69]

Ainsi, au cours des années 2010, le Japon élargit considérablement sa conception de la compétitivité économique. La puissance industrielle ne repose plus seulement sur la maîtrise des usines, des équipements ou des technologies physiques ; elle dépend également de la capacité à participer à l’économie mondiale des données, à développer des technologies numériques avancées et à protéger les infrastructures informationnelles indispensables au fonctionnement de la société. Cette transformation prépare directement l’émergence d’une véritable doctrine de sécurité économique qui se déploiera pleinement au cours de la décennie suivante.

C. L’émergence d’une doctrine de sécurité économique : vers la réconciliation de l’efficacité et de la souveraineté

Au cours des années 2010, la réflexion japonaise sur la politique industrielle évolue progressivement vers une approche plus large intégrant explicitement les dimensions géopolitiques de l’économie mondiale. La mondialisation demeure considérée comme un puissant facteur de prospérité, mais elle apparaît désormais également comme une source potentielle de vulnérabilités. Les autorités japonaises prennent conscience que certaines dépendances technologiques, industrielles ou numériques peuvent être exploitées à des fins de pression économique ou stratégique. Cette prise de conscience conduit progressivement à l’émergence d’une véritable doctrine de sécurité économique qui constitue l’une des évolutions intellectuelles les plus importantes de la politique industrielle japonaise contemporaine.[70]

Plusieurs facteurs contribuent à cette transformation. Le premier réside dans la montée en puissance de la Chine, devenue non seulement un partenaire commercial majeur mais également un concurrent technologique de premier plan. À mesure que les entreprises chinoises progressent dans les secteurs des télécommunications, de l’intelligence artificielle, des batteries électriques ou des équipements industriels avancés, les autorités japonaises s’interrogent davantage sur les implications stratégiques de certaines dépendances économiques.[71] La rivalité sino-américaine, qui s’intensifie à partir de la seconde moitié des années 2010, renforce encore cette préoccupation en faisant apparaître les technologies critiques comme des instruments potentiels de puissance et de coercition.

Le deuxième facteur concerne la multiplication des perturbations affectant les chaînes d’approvisionnement mondiales. Bien avant la pandémie de Covid-19, plusieurs épisodes avaient déjà révélé les fragilités d’une organisation productive reposant sur des réseaux extrêmement étendus et fortement spécialisés. Les catastrophes naturelles ayant frappé le Japon, notamment le séisme et l’accident nucléaire de Fukushima en 2011, avaient elles-mêmes mis en évidence les risques associés à certaines concentrations industrielles et à l’insuffisante diversification des capacités de production.[72] Ces expériences conduisent progressivement les pouvoirs publics à intégrer la résilience parmi les objectifs légitimes de la politique industrielle.

Dans ce contexte, la notion même d’efficacité économique fait l’objet d’une réévaluation. Pendant plusieurs décennies, la logique dominante avait privilégié l’optimisation des coûts, la spécialisation internationale et les chaînes de production mondialisées. Sans remettre en cause les bénéfices fondamentaux de l’ouverture économique, les autorités japonaises commencent toutefois à considérer que la recherche exclusive de l’efficience peut engendrer des vulnérabilités excessives. La résilience, la redondance de certaines capacités et la sécurisation des approvisionnements stratégiques deviennent progressivement des critères complémentaires de performance économique.[73]

Cette évolution se manifeste notamment dans l’attention croissante accordée aux technologies dites critiques ou émergentes. Les semi-conducteurs, les équipements de télécommunications, les infrastructures numériques, les matériaux avancés, les batteries, les technologies quantiques ou encore l’intelligence artificielle sont de plus en plus perçus comme des actifs stratégiques dont la maîtrise conditionne à la fois la compétitivité économique et l’autonomie nationale.[74] Le Japon dispose déjà d’atouts importants dans plusieurs de ces domaines, notamment dans les matériaux chimiques de haute performance, certains équipements de fabrication de semi-conducteurs et les technologies industrielles avancées. L’objectif n’est donc pas de construire ex nihilo de nouvelles capacités, mais de préserver et renforcer des positions jugées essentielles à long terme.

Parallèlement, les autorités japonaises développent progressivement des mécanismes destinés à mieux protéger les technologies sensibles et les infrastructures critiques. Les contrôles des investissements étrangers, la protection de la propriété intellectuelle, la surveillance des transferts technologiques ou encore la sécurité des réseaux numériques deviennent des composantes de plus en plus visibles de l’action publique.[75] Cette évolution rapproche le Japon d’une tendance plus générale observable dans de nombreuses économies avancées, où les frontières traditionnelles entre politique industrielle, politique commerciale et politique de sécurité nationale tendent à s’estomper.

Toutefois, l’approche japonaise conserve une caractéristique distinctive importante. Contrairement à certaines stratégies plus explicitement protectionnistes, elle ne vise pas à substituer une logique d’autarcie à celle de l’interdépendance. Les responsables japonais considèrent au contraire que la prospérité du pays demeure étroitement liée à son insertion dans l’économie mondiale. La sécurité économique est donc conçue moins comme une politique de fermeture que comme une politique de réduction des vulnérabilités excessives et de diversification des dépendances.[76] L’objectif est de parvenir à un équilibre entre ouverture et protection, entre intégration internationale et préservation des intérêts stratégiques nationaux.

Cette approche apparaît particulièrement cohérente avec la vision plus large de l’ordre économique international défendue par le Japon depuis les années 2010. Face à la montée simultanée des tensions géopolitiques et des tentations protectionnistes, Tokyo cherche à promouvoir un système économique fondé sur des règles communes, la transparence des échanges et la coopération entre économies ouvertes. Les initiatives relatives au Partenariat transpacifique global et progressiste (CPTPP) ou encore à la gouvernance internationale des données illustrent cette volonté de concilier ouverture économique et sécurité stratégique.[77]

Ainsi, à la veille des années 2020, la politique industrielle japonaise a profondément changé de nature. Sans abandonner les objectifs traditionnels de compétitivité et d’innovation, elle intègre désormais de manière croissante les problématiques de résilience, de souveraineté technologique et de sécurité nationale. Cette évolution aboutit progressivement à une synthèse originale entre les impératifs de l’économie ouverte et ceux de la puissance, préparant directement les réformes plus ambitieuses qui seront engagées sous les gouvernements de la décennie suivante, notamment avec l’adoption de la loi sur la sécurité économique de 2022. La politique industrielle japonaise entre alors dans une nouvelle phase où la compétitivité économique, l’autonomie technologique et la sécurité nationale sont désormais pensées comme des objectifs étroitement interdépendants.

D. Society 5.0 et l’intégration de l’industrie au numérique

À partir du milieu des années 2010, la politique industrielle japonaise connaît une nouvelle inflexion avec l’émergence du concept de Society 5.0, qui constitue sans doute l’une des formulations les plus ambitieuses de la stratégie nationale de transformation économique. Présentée officiellement dans le cadre du cinquième plan fondamental pour la science et la technologie adopté en 2016, cette vision vise à dépasser la simple numérisation des activités productives pour organiser une intégration profonde entre monde physique et monde numérique.[78]

La référence à une « cinquième société » renvoie à une lecture historique de l’évolution humaine. Après les sociétés de chasse, les sociétés agraires, les sociétés industrielles puis les sociétés de l’information, le Japon propose l’avènement d’une nouvelle phase de développement caractérisée par l’interconnexion généralisée des individus, des entreprises, des infrastructures et des objets grâce aux technologies numériques avancées.[79] L’objectif poursuivi ne consiste pas seulement à améliorer la compétitivité économique mais également à répondre à plusieurs défis structurels majeurs auxquels le pays est confronté, notamment le vieillissement démographique, la contraction de la population active, les besoins croissants en services de santé et les écarts de développement entre territoires.

Cette approche se distingue des stratégies numériques développées dans d’autres grandes puissances. Aux États-Unis, la révolution numérique s’est largement structurée autour de l’essor des plateformes privées et des grandes entreprises technologiques. En Chine, elle s’inscrit davantage dans un cadre associant développement industriel, puissance étatique et contrôle des infrastructures numériques. Le Japon cherche pour sa part à mettre les technologies numériques au service de la modernisation de l’ensemble du tissu productif et de la résolution de problèmes économiques et sociaux concrets.[80]

Le concept de Society 5.0 s’appuie sur la convergence de plusieurs technologies considérées comme stratégiques : intelligence artificielle, robotique avancée, internet des objets, mégadonnées (big data), informatique en nuage (cloud computing), systèmes cyber-physiques et réseaux de communication à haut débit.[81] L’ambition est de permettre une circulation continue de l’information entre les équipements, les infrastructures et les acteurs économiques afin d’améliorer la prise de décision, l’efficacité productive et la création de valeur.

Cette orientation prolonge naturellement les avantages comparatifs historiques de l’industrie japonaise. Depuis plusieurs décennies, les entreprises du pays occupent des positions de premier plan dans la robotique industrielle, les capteurs, les équipements d’automatisation, les machines-outils de précision et les composants électroniques avancés. La transformation numérique apparaît ainsi comme un moyen de valoriser ces compétences accumulées plutôt que comme une rupture avec le modèle industriel existant.[82] Contrairement à certaines analyses annonçant le déclin de l’industrie manufacturière, les autorités japonaises considèrent que la révolution numérique offre au contraire l’opportunité de renforcer la compétitivité de la production industrielle.

Cette logique se traduit notamment par la promotion de « l’industrie intelligente » (smart manufacturing). Inspirées de certaines initiatives européennes telles que l’Industrie 4.0 allemande, les autorités japonaises encouragent l’intégration des technologies numériques dans l’ensemble des processus de production : maintenance prédictive, automatisation avancée, optimisation logistique, contrôle en temps réel de la qualité ou encore personnalisation de la production.[83] L’objectif est d’accroître simultanément la productivité, la flexibilité et la capacité d’innovation des entreprises.

Le METI joue un rôle central dans cette transformation. Plutôt que de privilégier une politique de soutien ciblée à quelques grands champions nationaux, il cherche à diffuser les technologies numériques dans l’ensemble du tissu productif, y compris parmi les petites et moyennes entreprises qui constituent une composante essentielle du capitalisme japonais.[84] Cette démarche reflète la conviction selon laquelle la compétitivité nationale dépend moins de quelques succès isolés que de la capacité de l’ensemble de l’économie à adopter les nouvelles technologies.

La transformation numérique est également perçue comme une réponse aux difficultés structurelles auxquelles l’économie japonaise est confrontée depuis plusieurs décennies. La diminution de la population active limite les possibilités de croissance extensive et renforce l’importance des gains de productivité. Dans ce contexte, l’automatisation, la robotisation et l’exploitation des données apparaissent comme des instruments essentiels pour maintenir le niveau de production et soutenir la croissance potentielle du pays.[85] Le numérique devient ainsi un levier de compétitivité mais également un outil d’adaptation démographique.

Au-delà du secteur industriel, Society 5.0 entend promouvoir une transformation plus globale de l’économie et de la société. Les domaines de la santé, des transports, de l’énergie, de l’éducation ou encore des services publics sont progressivement intégrés à cette vision d’ensemble. La politique industrielle ne vise plus uniquement à soutenir certains secteurs productifs ; elle tend à organiser un écosystème complet d’innovation dans lequel les infrastructures numériques deviennent un facteur central de développement économique.[86]

Ainsi, au cours des années 2010, le Japon élargit profondément sa conception de la politique industrielle. L’enjeu n’est plus seulement de préserver des capacités manufacturières ou de soutenir des secteurs stratégiques, mais de construire une économie intégrée où les technologies numériques renforcent l’ensemble du système productif. Avec Society 5.0, le pays cherche à transformer ses atouts industriels historiques en avantages compétitifs adaptés à l’ère numérique. Cette ambition prépare directement les débats ultérieurs sur les données, les plateformes numériques et la souveraineté technologique qui occuperont une place croissante dans la décennie suivante.

III – Concurrence, numérique et données : l’adaptation du capitalisme japonais

La transformation de la politique industrielle japonaise ne peut être pleinement comprise sans analyser les mutations qui affectent simultanément le fonctionnement des marchés, la circulation des données et l’organisation de l’économie numérique mondiale. À mesure que les plateformes numériques deviennent des acteurs centraux de la création de valeur, les enjeux de concurrence, de régulation et de souveraineté économique prennent une importance croissante. Le pouvoir économique ne repose plus uniquement sur la maîtrise des capacités industrielles ou des technologies de production ; il dépend également du contrôle des données, des infrastructures numériques et des écosystèmes technologiques qui structurent les échanges contemporains.

Pour le Japon, cette évolution soulève un défi particulier. Alors que le pays demeure une grande puissance industrielle et technologique, il ne dispose pas d’acteurs comparables aux grands groupes numériques américains ni aux plateformes chinoises qui dominent désormais une partie croissante de l’économie mondiale. Cette situation l’oblige à rechercher des solutions originales afin de préserver son autonomie économique tout en demeurant profondément intégré aux flux internationaux d’innovation et de commerce.

Cette réflexion conduit d’abord les autorités japonaises à réexaminer le rôle de la politique de concurrence dans un contexte marqué par l’essor des grandes entreprises mondiales et par la montée en puissance de la Chine. Il s’agit de comprendre comment la Japan Fair Trade Commission (JFTC) tente d’articuler ouverture des marchés, compétitivité nationale et protection du tissu économique domestique. La première section analysera ainsi l’adaptation de la politique de concurrence japonaise aux nouvelles réalités de la mondialisation.

La deuxième section s’intéressera ensuite aux défis spécifiques posés par l’économie numérique. La domination des plateformes américaines dans les domaines du cloud, des moteurs de recherche, des systèmes d’exploitation ou des services numériques place le Japon dans une situation de dépendance technologique relative qui nourrit de nouvelles interrogations sur la maîtrise des infrastructures stratégiques et des données.

Enfin, la troisième section examinera la réponse originale élaborée par les autorités japonaises face à cette double influence américaine et chinoise. À travers le concept de Data Free Flow with Trust (DFFT), les initiatives relatives à la gouvernance des données et les débats sur la souveraineté numérique, le Japon cherche progressivement à construire une voie intermédiaire conciliant ouverture économique, innovation technologique et autonomie stratégique.

La question centrale devient alors la suivante : comment préserver l’autonomie économique et technologique d’une grande puissance industrielle qui ne dispose pas des principaux géants numériques mondiaux mais demeure étroitement insérée dans l’économie globale des données ?

Ainsi, l’analyse se déploiera en trois temps. Il conviendra d’abord d’examiner la manière dont la politique de concurrence japonaise s’est adaptée à la mondialisation et à la montée en puissance de la Chine, révélant les premières tensions entre logique de marché et considérations stratégiques (A). On montrera ensuite comment cette architecture concurrentielle se trouve profondément déstabilisée par l’essor des marchés numériques dominés par les grandes plateformes américaines, qui introduisent de nouvelles formes de concentration et de dépendance technologique (B). Enfin, on analysera la réponse japonaise à cette double contrainte américaine et chinoise, à travers la recherche d’une « troisième voie » fondée sur la gouvernance des données et le principe du Data Free Flow with Trust, esquissant les contours d’une autonomie économique sans puissance numérique dominante (C).

A. La politique de concurrence japonaise à l’épreuve de la mondialisation et de la Chine

La transformation du capitalisme japonais au cours des années 2000 et 2010 ne concerne pas uniquement la politique industrielle ou l’adaptation technologique. Elle affecte également la manière dont les autorités appréhendent le fonctionnement des marchés et les conditions de la concurrence. Dans un contexte marqué par la mondialisation des échanges, la montée en puissance de la Chine et l’émergence de nouveaux acteurs numériques, la politique de concurrence devient progressivement un instrument de plus en plus important de la stratégie économique nationale. L’enjeu n’est plus seulement de garantir le bon fonctionnement des marchés domestiques ; il s’agit également de préserver la capacité du Japon à demeurer compétitif dans un environnement international profondément transformé.[87]

Cette évolution intervient dans un pays dont la tradition économique diffère sensiblement de celle des États-Unis. Durant la période de forte croissance d’après-guerre, les autorités japonaises avaient souvent privilégié la coordination industrielle, les coopérations sectorielles et la stabilité des grands groupes plutôt qu’une vision strictement concurrentielle des marchés. Sans remettre en cause les principes fondamentaux de l’économie de marché, le modèle japonais avait longtemps accordé une place importante aux mécanismes de concertation entre administrations, entreprises et institutions financières.[88] La politique de concurrence occupait dès lors une position relativement secondaire par rapport aux objectifs de développement industriel.

À partir des années 1990 puis plus nettement au cours des décennies suivantes, cette hiérarchie des priorités commence néanmoins à évoluer. La stagnation économique prolongée, l’ouverture croissante de l’économie japonaise et les réformes engagées dans le cadre de la libéralisation des marchés conduisent à une revalorisation progressive du rôle de la concurrence comme facteur d’efficacité économique et d’innovation.[89] Les autorités considèrent de plus en plus que des marchés plus contestables peuvent favoriser l’émergence de nouveaux acteurs, accélérer la diffusion des technologies et améliorer la productivité globale.

Cette évolution se traduit notamment par le renforcement du rôle de la JFTC, autorité indépendante chargée de l’application de la loi antimonopole. Créée dès 1947 dans le contexte des réformes de l’après-guerre, la JFTC voit progressivement ses moyens d’action renforcés au cours des années 2000 et 2010. Ses compétences en matière d’enquête, de sanctions et de contrôle des concentrations sont élargies afin de rapprocher le dispositif japonais des standards observés dans les autres grandes économies développées.[90] Cette montée en puissance reflète la conviction croissante selon laquelle la compétitivité de long terme ne dépend pas uniquement du soutien apporté aux entreprises mais également de l’existence de marchés dynamiques et innovants.

La doctrine concurrentielle japonaise évolue également sous l’influence des transformations technologiques. Les autorités prennent progressivement conscience que les gains de productivité et l’innovation reposent de moins en moins sur les seules grandes entreprises manufacturières traditionnelles et davantage sur la capacité d’entrée de nouveaux acteurs, souvent porteurs de technologies de rupture. Dans cette perspective, la concurrence n’apparaît plus seulement comme un mécanisme de contrôle des prix ou de prévention des ententes, mais également comme une condition du renouvellement du tissu productif, de la diffusion des innovations et de l’adaptation permanente de l’économie aux changements technologiques.[91] Cette évolution rapproche partiellement le Japon des débats à l’OCDE et à l’International Competition Network (ICN) qui se développent alors aux États-Unis et en Europe autour des liens entre concentration économique, innovation et dynamisme entrepreneurial.[92]

Toutefois, l’approche japonaise de la concurrence demeure marquée par une préoccupation constante pour la compétitivité internationale. Contrairement à certaines conceptions privilégiant exclusivement le bien-être du consommateur ou l’efficience allocative, les autorités japonaises cherchent généralement à articuler les objectifs concurrentiels avec les impératifs de développement économique national.[93] Cette caractéristique rapproche partiellement le Japon de certaines approches européennes, dans lesquelles la politique de concurrence s’inscrit dans une réflexion plus large sur la structure des marchés, les capacités productives et la compétitivité à long terme.

Cette spécificité tient également à la place occupée par les exportations et les industries de haute technologie dans le modèle économique japonais. Les décideurs publics demeurent conscients que la prospérité du pays repose largement sur la capacité de ses entreprises à affronter la concurrence internationale dans des secteurs à forte intensité technologique. Dès lors, la concurrence n’est pas envisagée comme une fin en soi mais comme un instrument destiné à favoriser l’efficacité économique tout en préservant les capacités d’investissement, d’innovation et de montée en gamme des entreprises nationales.[94]

L’internationalisation croissante des entreprises constitue un autre facteur de transformation. Les grandes opérations de fusion ou d’acquisition concernent désormais des groupes présents sur plusieurs continents et impliquent souvent des autorités de concurrence appartenant à différentes juridictions. La JFTC développe ainsi une coopération plus étroite avec ses homologues américaines, européennes et asiatiques afin de traiter des dossiers présentant une dimension transnationale.[95] Cette évolution reflète l’intégration croissante du Japon dans une économie mondiale où les décisions prises par quelques grandes entreprises peuvent affecter simultanément plusieurs marchés nationaux.

La montée en puissance de la Chine introduit cependant une dimension nouvelle dans les débats relatifs à la concurrence. L’émergence rapide d’entreprises chinoises bénéficiant parfois du soutien direct ou indirect de l’État soulève des interrogations croissantes quant aux conditions de concurrence sur les marchés internationaux. Dans plusieurs secteurs industriels, les entreprises japonaises se trouvent confrontées à des concurrents dont les structures de financement, les objectifs stratégiques ou les relations avec les pouvoirs publics diffèrent sensiblement de ceux observés dans les économies de marché traditionnelles.[96]

Au-delà de la seule question des parts de marché, la progression des groupes chinois contribue à remettre en cause certaines hypothèses qui avaient accompagné l’expansion de la mondialisation depuis les années 1990. L’idée selon laquelle l’intégration économique internationale conduirait progressivement à une convergence des modèles de capitalisme apparaît de plus en plus contestée. Les autorités japonaises observent l’émergence d’un système dans lequel de puissants groupes industriels et technologiques peuvent bénéficier de formes diverses de soutien public tout en participant pleinement à la concurrence mondiale.[97] Cette situation nourrit une réflexion croissante sur les rapports entre concurrence, politique industrielle et puissance économique.

Cette évolution conduit progressivement à un élargissement du champ de réflexion des autorités japonaises. Alors que la politique de concurrence avait longtemps été conçue principalement comme un mécanisme destiné à assurer le bon fonctionnement des marchés, elle est désormais confrontée à des enjeux qui relèvent également de la géoéconomie et de la puissance technologique. La question n’est plus seulement de savoir si les marchés demeurent concurrentiels, mais aussi si certaines structures économiques sont susceptibles d’affecter l’autonomie stratégique ou la capacité d’innovation du pays.

Cette préoccupation est particulièrement visible dans le domaine du contrôle des investissements étrangers. Sans remettre en cause l’ouverture générale de l’économie japonaise, plusieurs réformes introduites à la fin des années 2010 renforcent la surveillance des prises de participation dans les secteurs considérés comme stratégiques. Les technologies avancées, les infrastructures critiques, les télécommunications ou encore certaines activités liées à la défense font désormais l’objet d’une attention accrue de la part des pouvoirs publics.[98] L’objectif poursuivi n’est pas de limiter les investissements internationaux en tant que tels, mais de mieux prendre en compte leurs implications potentielles en matière de sécurité économique et technologique.

Ces évolutions traduisent l’apparition progressive d’une zone de recouvrement entre politique de concurrence et préoccupations stratégiques. Pendant longtemps, les deux domaines relevaient de logiques largement distinctes : la concurrence visait à améliorer le fonctionnement des marchés tandis que la sécurité nationale relevait de la politique étrangère ou de la défense. Or la mondialisation technologique tend progressivement à brouiller cette séparation. Les acquisitions d’entreprises innovantes, le contrôle de certaines infrastructures numériques, l’accès aux données ou encore la maîtrise de technologies critiques possèdent désormais à la fois une dimension économique et une dimension stratégique.[99]

Sans encore parler de véritable doctrine de sécurité économique, les années 2010 voient ainsi émerger les premiers éléments intellectuels de ce qui deviendra l’un des axes majeurs de la politique japonaise au cours de la décennie suivante. Les débats relatifs à la concurrence ne portent plus uniquement sur l’efficacité des marchés mais également sur les conditions de préservation de la puissance économique dans un environnement international de plus en plus marqué par les rivalités technologiques.

Ainsi, au cours des années 2010, la politique de concurrence japonaise connaît une transformation significative. Longtemps subordonnée aux objectifs de développement industriel, elle devient progressivement l’un des instruments de l’adaptation du capitalisme japonais à la mondialisation. Cette évolution ne conduit toutefois pas à l’adoption d’une vision purement libérale des marchés. Les autorités japonaises cherchent au contraire à concilier concurrence, innovation, compétitivité et préservation des capacités productives nationales. À mesure que l’économie mondiale se numérise et que les données deviennent une ressource stratégique, cette recherche d’équilibre sera confrontée à des défis encore plus complexes posés par les plateformes numériques, les effets de réseau et la concentration croissante du pouvoir économique dans l’univers digital.

B. Les marchés numériques face à la domination américaine

L’évolution contemporaine du capitalisme mondial se caractérise par une transformation profonde de la structure des marchés sous l’effet de la numérisation de l’économie. Alors que la politique de concurrence traditionnelle repose largement sur l’hypothèse de marchés fragmentés, caractérisés par une pluralité d’acteurs relativement comparables, les marchés numériques présentent au contraire des dynamiques fortement centripètes. Les effets de réseau, les économies d’échelle liées aux données et les coûts de changement élevés conduisent à des structures de type « winner-takes-most », dans lesquelles quelques entreprises concentrent une part très importante de la valeur et du contrôle des infrastructures essentielles.[100] À ces mécanismes s’ajoute une dimension nouvelle : la donnée devient un facteur de production cumulatif, qui renforce mécaniquement les positions acquises, rendant les marchés plus difficilement contestables que dans les industries industrielles classiques.[101]

Dans ce contexte, les grandes plateformes américaines occupent une position centrale. Elles ne se limitent plus à des secteurs spécifiques de l’économie numérique, mais structurent désormais des écosystèmes entiers intégrant recherche en ligne, commerce électronique, publicité ciblée, systèmes d’exploitation, services cloud et infrastructures de traitement des données. Cette intégration verticale et horizontale confère à ces entreprises une capacité d’intermédiation sans équivalent historique, leur permettant de contrôler à la fois l’accès aux marchés et les conditions de visibilité économique des acteurs qui y participent.[102] Leur pouvoir ne réside pas uniquement dans leur taille, mais dans leur rôle d’architectes des marchés numériques eux-mêmes.

Pour le Japon, cette situation constitue un défi structurel. Contrairement à l’industrie manufacturière traditionnelle, dans laquelle les entreprises japonaises conservent des positions fortes, voire dominantes dans certains segments, l’économie numérique est largement structurée autour de standards, d’architectures technologiques et de plateformes étrangères. Les entreprises japonaises apparaissent souvent comme des utilisatrices ou des intégratrices de technologies développées ailleurs plutôt que comme des productrices de standards globaux. Cette situation crée une forme de dépendance technologique qui ne relève pas uniquement de la performance économique, mais également de l’organisation même des marchés et des infrastructures numériques.[103] La dépendance est ici moins commerciale que systémique.

La politique de concurrence japonaise, telle qu’elle a été analysée dans la section précédente, se trouve dès lors confrontée à des limites conceptuelles et opérationnelles. Les outils traditionnels du droit antimonopole ont été conçus pour traiter des situations de domination fondées sur les prix, les parts de marché ou les comportements collusifs. Or, dans l’économie des plateformes, la domination repose moins sur les prix que sur le contrôle des données, des interfaces et des effets de réseau. La gratuité apparente de nombreux services numériques masque des mécanismes de captation de valeur fondés sur la collecte, l’analyse et la monétisation des données des utilisateurs, comme l’a souligné Lina Khan avant de devenir Présidente de la Federal Trade Commission américaine de l’Administration Biden.[104] Le marché n’est plus seulement un espace d’échange, mais un système de captation et de traitement de l’information.

Cette transformation rend également plus complexe l’identification des positions dominantes. Une entreprise peut offrir des services gratuits tout en exerçant un pouvoir de marché considérable grâce à sa capacité à organiser l’accès à l’information, à orienter les comportements des utilisateurs ou à structurer les interactions économiques. Les frontières traditionnelles entre concurrence, régulation sectorielle et politique industrielle deviennent ainsi de plus en plus poreuses. La question du pouvoir de marché ne peut plus être dissociée de celle de l’architecture technique des systèmes numériques.

Dans ce contexte, le Japon se trouve confronté à une double difficulté. D’une part, il doit composer avec une dépendance croissante à l’égard des infrastructures numériques américaines, notamment dans les domaines du cloud computing, des systèmes d’exploitation et des services de plateformes. D’autre part, il doit veiller à ce que cette dépendance ne se traduise pas par une perte durable de capacité d’innovation ou de contrôle sur les chaînes de valeur numériques.[105] Cette dépendance infrastructurelle est d’autant plus sensible qu’elle concerne des couches critiques de l’économie contemporaine, où se concentrent désormais les gains de productivité.

Cette situation soulève une question plus générale : comment assurer le bon fonctionnement concurrentiel de marchés structurés par des effets de réseau puissants et par la centralité des données ? La réponse ne peut plus se limiter à une application stricte des règles antitrust classiques. Elle implique une réflexion plus large sur l’architecture des écosystèmes numériques, la portabilité des données, l’interopérabilité des services et les conditions d’entrée des nouveaux acteurs. Plusieurs travaux récents soulignent ainsi le passage d’une logique de concurrence dans le marché à une logique de concurrence pour le marché, où la question centrale devient celle de l’accès aux infrastructures numériques essentielles.[106]

C’est dans ce cadre que s’inscrit progressivement la réflexion japonaise sur la gouvernance des données et sur les conditions d’une concurrence numérique équitable. Loin de chercher à reproduire les modèles américains ou chinois, le Japon commence à explorer une approche spécifique visant à préserver les bénéfices de l’innovation numérique tout en limitant les effets de concentration excessive. Cette recherche d’équilibre préparera directement les initiatives diplomatiques et réglementaires relatives au DFFT, qui seront au cœur de la section suivante. Le débat ne porte donc plus seulement sur la régulation des marchés numériques, mais sur les règles mêmes de circulation et d’organisation des données à l’échelle mondiale.

Ainsi, l’économie numérique ne constitue pas seulement un nouveau secteur de croissance ; elle transforme en profondeur les conditions mêmes de la concurrence, obligeant les autorités japonaises à repenser les instruments hérités du droit économique classique.

C. Le Japon à la recherche d’une troisième voie entre Washington et Pékin

La montée en puissance des plateformes numériques américaines et la consolidation d’un modèle chinois fondé sur l’intégration étroite entre État, industrie et infrastructures numériques placent le Japon dans une situation singulière. Pris entre deux pôles dominants, chacun porteur d’une conception spécifique du rapport entre économie, données et souveraineté, le Japon est confronté à une difficulté structurelle : préserver son insertion dans l’économie mondiale tout en évitant une dépendance excessive à des architectures numériques qui échappent largement à son contrôle. Cette tension conduit progressivement à l’émergence d’une réflexion originale sur la gouvernance des données et sur les conditions d’un ordre numérique international plus équilibré.[107]

Dans ce contexte, les autorités japonaises développent l’idée qu’il ne suffit plus d’encadrer les marchés numériques à l’échelle nationale. Les données circulent en effet à une échelle globale, tandis que les infrastructures techniques sont concentrées entre un petit nombre d’acteurs et de juridictions. La question de la régulation devient ainsi indissociable de celle des flux transfrontaliers de données, des normes techniques et des standards d’interopérabilité. La concurrence économique ne peut plus être pensée indépendamment de l’organisation internationale des systèmes d’information.[108]

C’est dans cette perspective qu’émerge le concept de Data Free Flow with Trust (DFFT), proposé par le Premier ministre Shinzo Abe lors du sommet du G20 d’Osaka en 2019. Cette initiative vise à promouvoir la libre circulation des données à l’échelle mondiale, tout en garantissant des mécanismes de confiance reposant sur la protection de la vie privée, la sécurité des infrastructures et la transparence des usages.[109] Le Japon cherche ainsi à éviter deux écueils symétriques : d’un côté, la fragmentation du cyberespace en blocs numériques concurrents ; de l’autre, une libéralisation totale des flux de données sans encadrement juridique suffisant.

Le DFFT doit donc être compris comme une tentative de construction d’un cadre normatif intermédiaire. Contrairement au modèle américain, largement fondé sur l’autorégulation des plateformes et la primauté de l’innovation privée, et contrairement au modèle chinois, caractérisé par un contrôle étatique étendu des infrastructures numériques, l’approche japonaise repose sur une gouvernance multilatérale des données associant États, organisations internationales et acteurs privés.[110] L’objectif n’est pas de restreindre les flux numériques mais de les rendre compatibles avec des exigences minimales de confiance et de sécurité juridique.

Cette position reflète une contrainte spécifique du Japon. Le pays est fortement intégré dans les chaînes de valeur mondiales et dépend largement de l’accès aux flux de données pour ses activités industrielles, logistiques et de services. Dans le même temps, il ne dispose pas d’acteurs numériques capables d’imposer leurs propres standards à l’échelle mondiale. Cette asymétrie structurelle explique la recherche d’un cadre multilatéral dans lequel les règles du jeu seraient définies collectivement plutôt que dictées par quelques puissances technologiques dominantes.[111]

Le DFFT s’inscrit également dans une évolution plus large de la diplomatie économique japonaise. Le Japon tente progressivement de promouvoir des règles internationales favorables à la circulation des données et à l’interopérabilité des systèmes numériques, notamment à travers les enceintes du G7, de l’OCDE et des accords commerciaux régionaux. Cette stratégie vise à inscrire la gouvernance des données dans un cadre fondé sur des principes de transparence, de protection des droits et de continuité des échanges économiques.[112]

Toutefois, la mise en œuvre concrète de ce principe se heurte à plusieurs difficultés. La notion de « confiance » demeure difficile à définir juridiquement et varie selon les systèmes politiques et les traditions réglementaires. Les divergences entre les approches américaine, européenne et chinoise en matière de protection des données, de cybersécurité ou de souveraineté numérique limitent la possibilité d’un cadre véritablement universel. Le DFFT apparaît ainsi moins comme un régime pleinement stabilisé que comme un horizon normatif en construction.[113]

Malgré ces limites, cette initiative occupe une place centrale dans la stratégie japonaise. Elle permet au Japon de se positionner comme un acteur normatif intermédiaire, capable de dialoguer avec les deux grands pôles de puissance numérique tout en défendant une conception ouverte mais régulée des flux de données. Cette posture reflète une constante de la politique économique japonaise contemporaine : rechercher des équilibres institutionnels permettant de préserver l’intégration internationale tout en réduisant les asymétries de pouvoir.

Ainsi, la réflexion japonaise sur les données et leur gouvernance prolonge directement les transformations observées dans les sections précédentes. Les limites du droit de la concurrence face aux plateformes, la dépendance technologique vis-à-vis des infrastructures américaines et la montée des modèles chinois de capitalisme numérique convergent vers une même question : comment organiser un espace économique mondial dont les fondations reposent désormais sur les flux de données ? Le DFFT constitue la réponse la plus élaborée apportée par le Japon à cette question, en attendant les évolutions plus radicales qui apparaîtront avec l’institutionnalisation de la sécurité économique au cours de la décennie suivante.

Au terme de cette analyse, la transformation du capitalisme japonais apparaît donc sous un jour nouveau. Loin de se limiter à une adaptation technique aux mutations du numérique, elle révèle une reconfiguration plus profonde des conditions de la concurrence et de la souveraineté économique. La montée en puissance des plateformes américaines, la structuration d’un modèle chinois fondé sur l’intégration entre État et infrastructures numériques, et la centralité croissante des données ont progressivement déplacé le centre de gravité de la politique économique mondiale.

Face à ces évolutions, le Japon a tenté de construire une réponse originale, combinant adaptation du droit de la concurrence, réflexion sur la gouvernance des marchés numériques et promotion d’un cadre international fondé sur le principe du DFFT. Cette stratégie témoigne d’un effort réel pour préserver une forme d’autonomie normative dans un univers économique dominé par des acteurs globaux disposant de puissantes capacités d’influence technologique et infrastructurelle.

Cependant, cette approche met également en lumière ses propres limites. Le DFFT, aussi ambitieux soit-il, repose sur l’hypothèse d’un ordre numérique coopératif entre grandes puissances, alors même que la fragmentation géopolitique du cyberespace et la rivalité technologique sino-américaine tendent à s’intensifier. Dans un environnement où les infrastructures numériques deviennent des instruments de puissance autant que des vecteurs d’échange, la seule production de normes ne suffit plus à garantir la maîtrise des dépendances stratégiques.

C’est précisément cette tension qui ouvre la phase suivante de la transformation japonaise. À mesure que les interdépendances numériques deviennent des vulnérabilités potentielles, la question ne se limite plus à organiser la concurrence ou à gouverner les données, mais à protéger les capacités critiques elles-mêmes. Le passage d’une logique de régulation à une logique de sécurisation marque ainsi l’entrée dans une nouvelle étape : celle de l’émergence d’un véritable État de sécurité économique, où semi-conducteurs, intelligence artificielle et cybersécurité deviennent les pivots d’une stratégie de puissance renouvelée.

IV – L’émergence de l’État de sécurité économique : semi-conducteurs, IA et cybersécurité

La décennie 2020 marque une inflexion décisive dans la trajectoire de la politique industrielle japonaise. Après avoir progressivement intégré les enjeux du numérique, de la concurrence et de la gouvernance des données, le Japon franchit une étape supplémentaire en plaçant explicitement la notion de sécurité économique au cœur de son action publique. Il ne s’agit plus seulement d’adapter les instruments traditionnels de la politique industrielle à la mondialisation ou de réguler les marchés numériques, mais de protéger activement les capacités technologiques jugées indispensables à la souveraineté économique du pays.

Cette évolution est le produit d’une conjonction de facteurs : l’intensification des tensions sino-américaines, la fragilisation des chaînes d’approvisionnement mondiales révélée par la pandémie de Covid-19, et la prise de conscience accrue des vulnérabilités technologiques dans les domaines critiques. Dans ce nouveau contexte, les interdépendances économiques ne sont plus seulement perçues comme des vecteurs d’efficacité, mais également comme des sources potentielles de dépendance stratégique et de vulnérabilité systémique.

La politique économique japonaise s’organise alors autour d’une nouvelle architecture dont l’objectif central est la résilience des infrastructures critiques et la sécurisation des technologies stratégiques. Trois dimensions principales structurent cette transformation. D’abord, l’institutionnalisation progressive de la sécurité économique à travers de nouveaux cadres législatifs et administratifs (A). Ensuite, le retour assumé de politiques technologiques ciblées autour des semi-conducteurs et des industries de pointe, marquant une réaffirmation de l’État stratège (B). Enfin, l’intégration des enjeux liés à l’intelligence artificielle, à la cybersécurité et à la robustesse des chaînes de valeur dans une logique globale de résilience économique (C).

Cette recomposition traduit l’émergence d’un nouveau paradigme : celui d’un capitalisme où la puissance économique ne se mesure plus seulement à la compétitivité des entreprises, mais aussi à la capacité de l’État à sécuriser les fondements technologiques de la production.

A. L’institutionnalisation de la sécurité économique au Japon

L’entrée du Japon dans une logique explicite de sécurité économique constitue l’une des évolutions les plus significatives de sa politique industrielle depuis l’après-guerre. Longtemps, les autorités japonaises avaient privilégié une conception relativement souple de la sécurité économique, entendue comme la stabilité des approvisionnements énergétiques et la résilience générale de l’économie ouverte. À partir du début des années 2020, cette notion s’élargit et se structure progressivement en un véritable cadre institutionnel couvrant les technologies critiques, les chaînes d’approvisionnement stratégiques et les infrastructures essentielles.

Cette inflexion est formalisée par l’adoption de la Economic Security Promotion Act en 2022, qui marque une étape décisive dans l’intégration des considérations de sécurité au sein de la politique économique japonaise. Ce texte introduit un ensemble de dispositifs visant à renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement, à sécuriser les technologies sensibles, à protéger les infrastructures critiques et à encadrer la dépendance à l’égard de certains fournisseurs étrangers dans des secteurs stratégiques.[114]

La logique sous-jacente de cette réforme repose sur une transformation profonde de la perception des interdépendances économiques. Là où la mondialisation était traditionnellement conçue comme un vecteur d’efficacité et de croissance, elle est désormais également analysée sous l’angle des vulnérabilités potentielles qu’elle peut engendrer. Les pénuries de composants durant la pandémie de Covid-19, les tensions sur les semi-conducteurs et les restrictions technologiques imposées dans le contexte de la rivalité sino-américaine ont joué un rôle catalyseur dans cette relecture stratégique de la dépendance économique.[115]

Dans ce cadre, la sécurité économique ne se limite pas à la protection contre des chocs exogènes. Elle inclut également une dimension proactive visant à identifier, anticiper et réduire les dépendances critiques dans les secteurs technologiques les plus sensibles. L’État japonais se dote ainsi de nouveaux instruments d’analyse, de coordination administrative et d’intervention permettant d’agir en amont des ruptures de chaîne de valeur ou des restrictions d’accès aux technologies essentielles.[116]

Cette institutionnalisation traduit également une évolution du rôle de l’État dans l’économie japonaise. Sans revenir au modèle dirigiste du développement d’après-guerre, les autorités publiques réaffirment leur capacité à orienter les choix technologiques et industriels lorsque des enjeux de souveraineté ou de résilience sont identifiés. La sécurité économique devient ainsi un espace d’articulation entre politique industrielle, politique commerciale et politique de défense économique, brouillant davantage les frontières traditionnelles entre ces domaines.[117]

Enfin, cette évolution inscrit le Japon dans un mouvement plus large observable dans les principales économies avancées, où la montée des considérations géopolitiques conduit à une reconfiguration des politiques économiques. Toutefois, la spécificité japonaise réside dans la recherche d’un équilibre entre ouverture internationale et sécurisation des capacités critiques, évitant à la fois la fermeture protectionniste et la dépendance non maîtrisée.

B. Le retour des politiques technologiques stratégiques

La mise en place d’un cadre institutionnel de sécurité économique au début des années 2020 se traduit rapidement par une réactivation assumée des politiques industrielles ciblées, en particulier dans les secteurs considérés comme critiques pour la souveraineté technologique. Parmi ceux-ci, les semi-conducteurs occupent une place centrale. Leur rôle structurant dans l’ensemble de l’économie numérique — de l’intelligence artificielle aux infrastructures de communication, en passant par l’automobile et les systèmes industriels — en fait un point névralgique de la compétition technologique mondiale.[118]

Le Japon dispose historiquement d’atouts importants dans cette industrie, notamment dans les équipements de fabrication, les matériaux avancés et certaines niches technologiques de haute précision. Toutefois, à partir des années 2000, sa position relative s’érode face à la montée en puissance de la Corée du Sud et surtout de Taïwan, devenu un acteur central de la fabrication mondiale avec TSMC. Cette recomposition des chaînes de valeur conduit les autorités japonaises à reconsidérer leur positionnement stratégique, non plus seulement en termes de compétitivité industrielle, mais en termes de dépendance structurelle à des capacités étrangères de production avancée.[119]

Dans ce contexte, la stratégie japonaise repose sur une double logique. D’une part, il s’agit de sécuriser l’accès aux capacités de production les plus avancées via des partenariats internationaux, notamment avec TSMC, dont l’implantation d’usines au Japon marque une étape importante dans la reconfiguration régionale des chaînes de valeur des semi-conducteurs.[120] Ces investissements ne relèvent pas uniquement de la logique d’attractivité économique, mais s’inscrivent explicitement dans une stratégie de résilience visant à diversifier les points de production au sein des économies alliées.

D’autre part, le Japon cherche à reconstruire une capacité autonome de production dans les segments technologiques les plus avancés, en particulier dans la gamme des semi-conducteurs de nouvelle génération. C’est dans cette perspective que s’inscrit le projet Rapidus, lancé avec le soutien direct de l’État japonais et en coopération avec plusieurs grands groupes industriels nationaux.[121] L’objectif affiché est ambitieux : permettre au Japon de retrouver une capacité de fabrication de semi-conducteurs de pointe à l’horizon de la seconde moitié de la décennie 2020, en s’appuyant notamment sur des partenariats technologiques avec des acteurs américains.[122]

Cette stratégie illustre une évolution significative du rôle de l’État dans l’économie japonaise. Contrairement à la période de libéralisation des années 1990-2000, où l’intervention publique était davantage indirecte et horizontale, on observe ici un retour à des formes de politique industrielle explicitement ciblées, fondées sur des investissements massifs, des subventions publiques et une coordination étroite entre acteurs publics et privés. Le METI joue un rôle central dans cette orchestration, en identifiant les technologies critiques et en structurant les coalitions industrielles nécessaires à leur développement.[123]

L’enjeu dépasse toutefois la seule question de la production industrielle. Dans un contexte marqué par l’intensification des tensions sino-américaines autour des technologies avancées, les semi-conducteurs deviennent un instrument central de la rivalité géoéconomique mondiale. Les restrictions américaines sur les exportations de technologies avancées vers la Chine, les contrôles sur les équipements de lithographie et les politiques de relocalisation industrielle contribuent à fragmenter le marché mondial des semi-conducteurs en blocs partiellement interdépendants mais stratégiquement différenciés.[124]

Le Japon se trouve ainsi dans une position intermédiaire délicate mais stratégique. D’un côté, il est étroitement intégré à l’alliance technologique américaine, notamment dans les domaines des équipements critiques et des restrictions à l’exportation vers la Chine. De l’autre, il demeure dépendant des capacités de production taïwanaises et coréennes pour une large part de ses besoins industriels. Cette situation conduit à une stratégie de diversification des dépendances plutôt qu’à une logique d’autonomie complète.

Dans ce cadre, la politique japonaise des semi-conducteurs peut être lue comme une tentative de reconstruction d’une “capacité pivot” dans les chaînes de valeur mondiales. Il ne s’agit pas de retrouver une domination industrielle globale, mais de garantir que le Japon conserve un rôle indispensable dans les segments les plus critiques de la production technologique. Cette logique de positionnement stratégique, plus que de domination, constitue une caractéristique essentielle de la nouvelle politique industrielle japonaise.[125]

Enfin, cette recomposition s’inscrit dans un mouvement plus large de reterritorialisation partielle des chaînes de valeur technologiques. La pandémie de Covid-19, les tensions géopolitiques et les risques de rupture d’approvisionnement ont accéléré une prise de conscience partagée par les grandes économies avancées : certaines dépendances industrielles peuvent devenir des vulnérabilités stratégiques. Dans ce contexte, les semi-conducteurs apparaissent comme le secteur paradigmatique où se cristallise la convergence entre politique industrielle, sécurité économique et rivalité technologique globale.

Ainsi, loin de constituer un simple retour au dirigisme industriel, la politique japonaise des semi-conducteurs illustre l’émergence d’une nouvelle forme d’intervention publique, sélective, ciblée et profondément insérée dans les alliances technologiques internationales. Elle prépare directement les enjeux du volet suivant, consacré à l’intelligence artificielle, à la cybersécurité et à la résilience globale des chaînes de valeur.

C. Intelligence artificielle, cybersécurité et résilience des chaînes de valeur

La montée en puissance des politiques de sécurité économique au Japon ne peut être pleinement comprise sans intégrer la dimension désormais centrale des technologies numériques avancées, au premier rang desquelles figurent l’intelligence artificielle et la cybersécurité. Ces technologies ne constituent plus des secteurs autonomes, mais des infrastructures transversales qui structurent l’ensemble de l’économie contemporaine. Elles conditionnent à la fois la productivité industrielle, la performance des services, la gestion logistique des chaînes de valeur et la capacité des États à protéger leurs actifs stratégiques.[126]

Dans ce contexte, l’intelligence artificielle occupe une position particulière. Elle est à la fois une technologie d’optimisation des processus industriels, un levier d’automatisation face au vieillissement démographique japonais, et un instrument de transformation organisationnelle des entreprises. Dès la fin des années 2010, les autorités japonaises identifient l’IA comme une technologie générale (general purpose technology) susceptible de modifier en profondeur l’ensemble des structures productives, ce qui conduit à son intégration progressive dans les stratégies industrielles nationales, notamment à travers le cadre de Society 5.0.[127]

Cependant, le développement de l’intelligence artificielle pose également des problèmes nouveaux en matière de dépendance technologique. Les modèles les plus avancés, les capacités de calcul intensif et les infrastructures de cloud computing sont largement concentrés entre quelques acteurs américains, ce qui limite la marge d’autonomie des économies avancées, y compris celle du Japon. L’accès aux capacités de calcul, aux données massives et aux écosystèmes logiciels devient ainsi un enjeu stratégique au même titre que l’accès aux matières premières ou aux technologies industrielles traditionnelles.[128]

Dans le même temps, la cybersécurité s’impose comme une dimension incontournable de la sécurité économique contemporaine. La numérisation des infrastructures critiques — énergie, transports, finance, télécommunications — accroît mécaniquement la surface d’exposition aux risques d’attaques, d’espionnage et de perturbation systémique. Le Japon, en tant qu’économie hautement dépendante de ses infrastructures numériques, développe progressivement une doctrine de résilience fondée sur la protection proactive des réseaux et la sécurisation des systèmes industriels connectés.[129]

Cette évolution est renforcée par la multiplication des tensions géopolitiques dans l’espace numérique. Les cyberattaques étatiques, les opérations d’espionnage industriel et les stratégies de déstabilisation informationnelle contribuent à brouiller les frontières entre économie, sécurité intérieure et défense nationale. Dans ce contexte, la cybersécurité n’est plus un enjeu technique ou sectoriel, mais une composante essentielle de la souveraineté économique.[130]

L’un des aspects les plus significatifs de cette transformation réside dans l’intégration croissante entre intelligence artificielle, cybersécurité et gestion des chaînes de valeur. Les chaînes de production mondiales, déjà fragmentées et interconnectées, deviennent des systèmes numériques complexes, dépendant de flux de données continus et de systèmes d’optimisation algorithmique. Cette évolution accroît à la fois leur efficacité et leur vulnérabilité. Une perturbation localisée, qu’elle soit technique, cybernétique ou géopolitique, peut désormais produire des effets en cascade sur des secteurs entiers de l’économie mondiale.[131]

Face à ces risques, le Japon développe une approche centrée sur la notion de résilience. Il ne s’agit plus seulement de sécuriser des infrastructures isolées, mais de garantir la continuité fonctionnelle des systèmes économiques dans leur ensemble. Cette logique implique une coordination accrue entre acteurs publics et privés, une cartographie fine des dépendances critiques et une capacité d’anticipation des risques systémiques. L’État japonais renforce ainsi ses capacités d’analyse stratégique, tout en s’appuyant sur les entreprises pour la mise en œuvre opérationnelle des dispositifs de sécurité.[132]

Cette orientation traduit une évolution plus générale du rôle de l’État dans les économies avancées. Celui-ci n’intervient plus uniquement pour corriger les défaillances de marché, mais pour structurer les conditions de robustesse des systèmes économiques face à des chocs technologiques et géopolitiques de plus en plus fréquents. La frontière entre politique industrielle, politique numérique et politique de sécurité devient ainsi progressivement indissociable.

Dans cette perspective, le cas japonais apparaît particulièrement révélateur. Sans disposer des plateformes globales ni des capacités hégémoniques des États-Unis ou de la Chine, le Japon tente de construire une stratégie de résilience fondée sur la maîtrise des technologies critiques, l’intégration des chaînes de valeur et la sécurisation des infrastructures numériques. L’intelligence artificielle et la cybersécurité ne sont donc pas seulement des objets de politique technologique : elles deviennent les instruments centraux d’une stratégie globale de préservation des capacités économiques nationales.

Ainsi, la convergence entre IA, cybersécurité et résilience des chaînes de valeur marque l’aboutissement logique de la transformation engagée depuis les années 2010. Elle prépare directement le passage vers une économie de la sécurité, dans laquelle la puissance ne se mesure plus uniquement à la compétitivité industrielle ou à l’innovation technologique, mais à la capacité des États à garantir la continuité et la robustesse de leurs systèmes économiques dans un environnement mondial instable.

Au terme de cette quatrième partie, le Japon apparaît engagé dans une transformation qui dépasse largement le cadre traditionnel de la politique industrielle. L’enchaînement des réformes relatives à la sécurité économique, la relance des politiques technologiques ciblées et l’intégration des enjeux liés à l’intelligence artificielle et à la cybersécurité dessinent l’émergence d’un nouvel ordre d’intervention publique, dans lequel l’État ne se contente plus d’accompagner les dynamiques de marché, mais cherche à en garantir la robustesse structurelle.

Ce mouvement ne peut toutefois être interprété comme un simple retour au modèle du développement dirigé ou du capitalisme administratif. Il s’agit plutôt d’une recomposition plus profonde, dans laquelle la notion même de puissance économique est redéfinie à l’aune des vulnérabilités technologiques, des dépendances infrastructurelles et des risques systémiques liés à la mondialisation numérique. La question n’est plus seulement celle de la compétitivité des firmes, mais celle de la résilience des systèmes économiques dans leur ensemble.

Dans cette perspective, le cas japonais occupe une position singulière. Ni puissance technologique hégémonique à la manière des États-Unis, ni modèle de capitalisme d’État intégré comme la Chine, le Japon élabore progressivement une forme intermédiaire de capitalisme stratégique, fondée sur la sécurisation des technologies critiques, la gouvernance des interdépendances et la recherche d’un équilibre entre ouverture et protection. Le Japon pourrait ainsi montrer la voie à une coalition d’intérêts assez proche et à tout le moins fortement convergente des centres d’intérêt des pays européens, comme une sorte de troisième voie entre le modèles respectifs des Etats-Unis et de la Chine.

C’est cette hypothèse qu’il convient désormais d’examiner de manière plus systématique. La cinquième partie propose ainsi une lecture transversale de cette trajectoire, en interrogeant la possibilité que le Japon constitue non seulement un cas d’adaptation réussie, mais également un laboratoire avancé des formes émergentes de capitalisme stratégique au XXIe siècle.

V. Le Japon, précurseur d’un nouveau capitalisme stratégique : bilan et enseignements

L’ensemble des transformations analysées dans les parties précédentes conduit à une relecture d’ensemble de la trajectoire japonaise depuis les années 1990. Longtemps perçu comme une économie en déclin relatif, contrainte par la stagnation, le vieillissement démographique et la perte d’influence industrielle dans certains secteurs clés, le Japon apparaît désormais sous un jour différent. Loin d’être simplement un cas d’ajustement progressif à la mondialisation, il constitue un laboratoire avancé de recomposition du capitalisme dans un environnement marqué par la montée des rivalités technologiques et la fragmentation de l’ordre économique mondial.

Cette recomposition ne se limite pas à une succession de réformes sectorielles — politique industrielle, concurrence, numérique ou sécurité économique — mais révèle une transformation plus profonde : celle des principes organisateurs de l’action publique économique. L’État japonais ne se contente plus d’arbitrer entre efficacité et redistribution, ni même de corriger les défaillances de marché. Il intervient désormais pour structurer les conditions mêmes de la puissance économique, en intégrant explicitement les dimensions technologiques, géopolitiques et systémiques de la production.

Dans ce cadre, trois axes d’analyse permettent de synthétiser cette trajectoire. D’abord, la singularité du modèle japonais apparaît dans sa position intermédiaire entre les deux grandes formes contemporaines de capitalisme stratégique, américain et chinois (A). Ensuite, cette évolution peut être interprétée comme le passage d’un État développeur classique à un État de sécurité économique, redéfinissant les finalités de la politique industrielle (B). Enfin, ces transformations offrent des enseignements plus larges pour les économies occidentales, en particulier les États-Unis et l’Union européenne, confrontées à des problématiques similaires de souveraineté technologique et de compétitivité industrielle (C).

Ce déplacement analytique permet ainsi de poser une question centrale : le Japon est-il simplement un adaptateur efficace aux contraintes du XXIe siècle, ou bien le précurseur d’une nouvelle forme historique de capitalisme stratégique ?

A. Entre Chine et États-Unis : les spécificités du modèle japonais

L’analyse des transformations contemporaines du capitalisme japonais met en évidence une caractéristique structurante : sa position intermédiaire entre les deux grands modèles qui polarisent aujourd’hui l’économie mondiale, à savoir le capitalisme de plateformes américain et le capitalisme d’État chinois. Cette position ne relève pas d’un simple équilibre diplomatique ou d’une stratégie d’évitement géopolitique, mais d’une configuration institutionnelle profondément enracinée, issue à la fois de l’histoire longue du développement japonais et des contraintes structurelles qui pèsent sur son insertion dans l’économie mondiale.

D’un côté, le modèle américain repose sur la centralité des grandes plateformes privées, l’innovation tirée par les marchés de capitaux, la fluidité du capital-risque et une régulation largement ex post des dynamiques concurrentielles. Ce système a permis l’émergence d’acteurs capables de structurer des écosystèmes numériques globaux, d’imposer des standards technologiques de facto et de contrôler des chaînes complètes de valeur informationnelle. Il en résulte une forme de puissance privée systémique, dans laquelle quelques entreprises occupent une position d’architecture du capitalisme numérique mondial[133]. De l’autre côté, le modèle chinois repose sur une articulation beaucoup plus étroite entre État, grandes entreprises technologiques et infrastructures numériques. L’intervention publique y est non seulement stratégique mais structurante, orientant directement les trajectoires d’innovation, les flux de données et les priorités industrielles dans une logique explicitement géoéconomique.[134]

Le Japon se distingue par une configuration différente, qui ne peut être réduite ni à une variante atténuée du modèle américain ni à une forme partielle du modèle chinois. Il ne dispose ni d’acteurs numériques globaux capables d’imposer des standards mondiaux, ni d’un appareil étatique intégralement structurant l’innovation technologique. Son modèle repose plutôt sur une combinaison originale de coordination public-privé, d’ouverture internationale et de ciblage sélectif des technologies critiques. Cette hybridation s’inscrit dans une trajectoire historique de long terme, allant du modèle du Developmental State incarné par le MITI dans l’après-guerre, à sa transformation progressive en METI, puis à son recentrage contemporain sur les enjeux de compétitivité, de transition numérique et désormais de sécurité économique.[135]

Cette continuité institutionnelle ne doit toutefois pas masquer une inflexion majeure. Alors que le modèle du MITI visait principalement l’industrialisation rapide, la montée en gamme technologique et la structuration de champions nationaux dans un environnement international encore relativement segmenté, le modèle contemporain s’inscrit dans un espace beaucoup plus ouvert et concurrentiel. La mondialisation des chaînes de valeur, la financiarisation de l’économie et la numérisation des infrastructures ont profondément modifié les conditions d’action de l’État japonais. Celui-ci ne cherche plus seulement à organiser la croissance industrielle, mais à gérer des interdépendances complexes et à réduire des vulnérabilités systémiques dans un environnement instable.

Cette évolution se traduit par une reconfiguration de la relation entre État et marché. Contrairement au modèle américain, où la dynamique d’innovation est largement endogène au secteur privé, et au modèle chinois, où l’État structure fortement les trajectoires technologiques, le Japon privilégie une logique de co-détermination. L’État intervient pour identifier les technologies critiques, orienter les investissements, sécuriser les chaînes d’approvisionnement et soutenir des projets industriels stratégiques, tandis que les entreprises privées conservent un rôle central dans la mise en œuvre technologique et la compétition internationale. Cette logique de co-production institutionnelle constitue l’une des spécificités majeures du capitalisme japonais contemporain.

Elle se manifeste également dans la manière dont le Japon articule politique industrielle et régulation des marchés. Plutôt que d’opposer concurrence et intervention publique, les autorités japonaises cherchent à organiser leur complémentarité fonctionnelle. La concurrence est mobilisée comme instrument d’efficacité et d’innovation, tandis que l’intervention publique est justifiée par la nécessité de préserver les capacités productives et technologiques dans des secteurs jugés stratégiques. Cette articulation différenciée distingue le cas japonais des deux modèles dominants, dans lesquels l’un des deux pôles — marché ou État — tend à exercer une primauté plus nette.

Cette spécificité se retrouve également dans la stratégie internationale du Japon. Ne disposant pas de plateformes globales ni de capacités hégémoniques dans l’économie numérique, le pays privilégie une approche fondée sur la gouvernance multilatérale, la stabilisation des règles du jeu international et la participation active aux enceintes de coordination économique globale. Le Japon cherche ainsi moins à imposer ses standards qu’à façonner un environnement institutionnel compatible avec ses intérêts structurels, notamment en matière de circulation des données, de sécurité économique et de stabilité des chaînes de valeur.[136]

Enfin, cette position intermédiaire reflète une contrainte structurelle fondamentale : la dépendance du Japon à l’égard des technologies étrangères dans les segments les plus avancés de l’économie numérique, combinée à une capacité industrielle élevée dans les domaines de l’ingénierie, des équipements et des technologies intermédiaires. Cette asymétrie pousse le pays à privilégier une stratégie d’interdépendance maîtrisée plutôt qu’une logique d’autonomie complète ou de projection hégémonique.

Un tableau en annexe 1 récapitule les différentes institutions de la politique industrielle japonaise.  Ce tableau met en évidence une transformation profonde de l’architecture institutionnelle de la politique industrielle japonaise. Alors que le MITI incarnait, durant la période de haute croissance, un modèle fortement centralisé de pilotage de l’industrialisation, la politique industrielle contemporaine repose désormais sur un ensemble d’institutions aux compétences complémentaires. Le METI conserve naturellement un rôle central de définition des orientations stratégiques, mais son action s’inscrit dans un réseau beaucoup plus large associant agences d’innovation, organismes de financement, autorités de régulation, institutions scientifiques et organes interministériels de coordination. Cette diversification traduit l’élargissement progressif des objectifs poursuivis par l’État. La politique industrielle ne vise plus seulement le développement des capacités manufacturières ; elle englobe désormais le financement de la recherche, l’attractivité des investissements internationaux, la sécurisation des ressources critiques, la gouvernance des technologies numériques, le contrôle de la concurrence et, plus récemment, la sécurité économique. L’organisation institutionnelle reflète ainsi la complexité croissante des politiques technologiques contemporaines, qui mobilisent simultanément des instruments budgétaires, réglementaires, financiers, scientifiques et diplomatiques. Loin d’illustrer un retrait de l’État, cette évolution témoigne au contraire de sa capacité d’adaptation aux nouvelles formes de la compétition technologique mondiale. Elle marque le passage d’un ministère stratège exerçant une coordination verticale à une gouvernance plus réticulaire, dans laquelle la cohérence des politiques publiques repose davantage sur la coordination entre institutions que sur leur concentration au sein d’une administration unique.

Le tableau en annexe 2 complète le précédent en mettant en évidence une évolution significative des priorités et les grandes phases budgétaires de l’État japonais en matière industrielle depuis le début des années 2000. Au-delà des fluctuations conjoncturelles liées aux alternances gouvernementales ou aux crises économiques, il fait apparaître une tendance de fond : la montée en puissance progressive des dépenses consacrées à l’innovation, aux technologies critiques et à la résilience économique. Les premières années de la décennie 2000 demeurent marquées par la recherche d’une plus grande efficacité des politiques publiques et par les réformes structurelles engagées sous Junichiro Koizumi. La crise financière mondiale de 2008, puis la catastrophe de Fukushima en 2011, conduisent toutefois à une réorientation des investissements publics vers les technologies énergétiques, la recherche et l’innovation. À partir du second gouvernement Abe, les crédits consacrés à Society 5.0, à l’intelligence artificielle, à la robotique et aux infrastructures numériques augmentent sensiblement, avant que la pandémie de Covid-19 et les tensions géopolitiques ne conduisent à une accélération sans précédent des financements dédiés aux semi-conducteurs, aux chaînes d’approvisionnement et à la sécurité économique. Les budgets publics traduisent ainsi un déplacement progressif des priorités de l’État : d’une logique principalement orientée vers le soutien de la compétitivité industrielle vers une politique plus globale visant la souveraineté technologique, la maîtrise des dépendances critiques et la résilience de l’économie nationale. Les montants engagés témoignent de la volonté du Japon de retrouver une capacité d’intervention stratégique comparable à celle qui caractérisait les grandes politiques industrielles de l’après-guerre, mais désormais adaptée aux défis de l’économie numérique et de la compétition géoéconomique.

Ainsi, le tableau en annexe 3 sur l’évolution des institutions et des financements de la politique industrielle japonaise fait apparaître que la transformation de la politique industrielle japonaise ne procède pas d’une succession de mesures isolées, mais d’un processus continu de recomposition institutionnelle et financière. Chaque gouvernement apporte des inflexions propres, tout en s’inscrivant dans une trajectoire de long terme caractérisée par l’élargissement progressif des missions assignées à l’État. Aux politiques traditionnelles de soutien à l’industrie manufacturière se substitue progressivement une approche plus intégrée associant recherche, innovation, technologies numériques, transition énergétique, sécurité économique et résilience des chaînes de valeur. Cette évolution se traduit par une diversification des instruments d’intervention — subventions, fonds d’innovation, garanties publiques, investissements stratégiques, partenariats public-privé et soutien aux technologies critiques — ainsi que par une montée en puissance des agences spécialisées aux côtés du METI. Les montants mobilisés connaissent une progression particulièrement marquée à partir de 2020, sous l’effet combiné de la pandémie, de la rivalité technologique sino-américaine et des nouvelles politiques de souveraineté industrielle. La création de fonds dédiés aux semi-conducteurs, à l’intelligence artificielle, à la transition énergétique ou aux infrastructures numériques illustre le passage d’une politique industrielle centrée sur la compétitivité sectorielle à une véritable stratégie de sécurité économique. Le tableau met ainsi en évidence une transformation qualitative autant que quantitative de l’action publique : l’État ne se limite plus à accompagner l’innovation, mais entend désormais organiser les conditions de l’autonomie technologique, de la résilience industrielle et de la puissance économique dans un environnement international devenu plus conflictuel. 

Ainsi, le modèle japonais apparaît comme une forme hybride de capitalisme stratégique, caractérisée par la recherche d’un équilibre entre ouverture et sécurisation, concurrence et coordination, intégration mondiale et protection des capacités critiques. Cette hybridité, loin d’être une faiblesse, constitue progressivement l’un des traits distinctifs les plus structurants de son adaptation au capitalisme du XXIe siècle.

B. Du «Developmental State » à « l’Economic Security State »

L’une des transformations les plus profondes mises en évidence par l’évolution récente de la politique économique japonaise réside dans la reconfiguration du rôle de l’État. Longtemps analysé à travers le prisme du Developmental State, le Japon contemporain semble désormais s’engager dans une mutation plus structurelle encore, qui conduit à l’émergence progressive d’un Economic Security State, dans lequel la fonction principale de l’action publique n’est plus seulement de favoriser la croissance industrielle, mais de garantir la résilience des capacités économiques dans un environnement géopolitique et technologique instable. Ainsi, le tableau en annexe 3 sur l’évolution des institutions et des financements de la politique industrielle japonaise fait apparaître que la transformation de la politique industrielle japonaise ne procède pas d’une succession de mesures isolées, mais d’un processus continu de recomposition institutionnelle et financière. Chaque gouvernement apporte des inflexions propres, tout en s’inscrivant dans une trajectoire de long terme caractérisée par l’élargissement progressif des missions assignées à l’État. Aux politiques traditionnelles de soutien à l’industrie manufacturière se substitue progressivement une approche plus intégrée associant recherche, innovation, technologies numériques, transition énergétique, sécurité économique et résilience des chaînes de valeur. Cette évolution se traduit par une diversification des instruments d’intervention — subventions, fonds d’innovation, garanties publiques, investissements stratégiques, partenariats public-privé et soutien aux technologies critiques — ainsi que par une montée en puissance des agences spécialisées aux côtés du METI. Les montants mobilisés connaissent une progression particulièrement marquée à partir de 2020, sous l’effet combiné de la pandémie, de la rivalité technologique sino-américaine et des nouvelles politiques de souveraineté industrielle. La création de fonds dédiés aux semi-conducteurs, à l’intelligence artificielle, à la transition énergétique ou aux infrastructures numériques illustre le passage d’une politique industrielle centrée sur la compétitivité sectorielle à une véritable stratégie de sécurité économique. Le tableau met ainsi en évidence une transformation qualitative autant que quantitative de l’action publique : l’État ne se limite plus à accompagner l’innovation, mais entend désormais organiser les conditions de l’autonomie technologique, de la résilience industrielle et de la puissance économique dans un environnement international devenu plus conflictuel. 

Le modèle du Developmental State, tel qu’il a été théorisé à partir de l’expérience japonaise de l’après-guerre, reposait sur une forte capacité administrative, incarnée notamment par le MITI, combinée à une coordination étroite avec les grandes entreprises industrielles. L’objectif central était alors d’accélérer l’industrialisation, de favoriser la montée en gamme technologique et de structurer des champions nationaux capables de soutenir la compétition internationale dans un contexte encore relativement stable et hiérarchisé.[137] Ce modèle a été particulièrement efficace dans les secteurs manufacturiers, où l’apprentissage technologique et les économies d’échelle jouaient un rôle déterminant.

Cependant, à partir des années 1990, ce modèle commence à se transformer sous l’effet combiné de la stagnation économique, de la libéralisation progressive des marchés et de la mondialisation des chaînes de valeur. Le rôle de l’État évolue alors vers une forme plus indirecte de pilotage, centrée sur la régulation, la réforme structurelle et l’amélioration de l’environnement concurrentiel. Cette phase correspond à une transition institutionnelle du MITI vers le METI, marquant un déplacement du centre de gravité de la politique industrielle vers des instruments plus horizontaux et moins interventionnistes.[138]

La phase contemporaine marque toutefois une rupture plus nette. À partir des années 2010 puis surtout 2020, les enjeux liés à la sécurité économique, aux dépendances technologiques et à la fragmentation géopolitique de l’économie mondiale conduisent à une réactivation sélective mais assumée des instruments d’intervention publique. L’État japonais ne se contente plus d’encadrer ou d’accompagner les marchés : il intervient désormais pour sécuriser des capacités productives jugées critiques, notamment dans les semi-conducteurs, les infrastructures numériques, l’intelligence artificielle et les chaînes d’approvisionnement stratégiques.[139]

Cette évolution ne constitue pas un simple retour au modèle antérieur. Elle s’en distingue par au moins trois caractéristiques majeures. Premièrement, l’intervention publique est désormais explicitement justifiée par des considérations de sécurité économique et non plus uniquement de développement industriel. Deuxièmement, elle s’exerce dans un environnement beaucoup plus ouvert et interdépendant, où les chaînes de valeur sont globalisées et fragmentées. Troisièmement, elle repose sur une logique de gestion des risques systémiques plutôt que sur une planification sectorielle centralisée.

Dans ce cadre, l’État japonais devient progressivement un acteur de la résilience économique. Sa fonction ne consiste plus seulement à orienter la structure industrielle, mais à identifier les vulnérabilités critiques, à anticiper les ruptures potentielles des chaînes de valeur et à garantir la continuité fonctionnelle des infrastructures économiques essentielles. Cette évolution rapproche le Japon d’un modèle dans lequel la frontière entre politique industrielle, politique technologique et politique de sécurité devient de plus en plus indistincte.[140]

Ce basculement conceptuel est particulièrement visible dans les secteurs technologiques avancés. Les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle et les infrastructures numériques ne sont plus seulement des objets de politique industrielle, mais des composantes centrales de la sécurité nationale. Leur contrôle, leur production et leur sécurisation deviennent des enjeux stratégiques au même titre que les ressources énergétiques ou les capacités militaires traditionnelles.

Ainsi, le passage du Developmental State à l’Economic Security State ne désigne pas une simple évolution graduelle des instruments de politique économique, mais une transformation plus profonde de la rationalité de l’action publique. L’État japonais ne vise plus uniquement la performance économique, mais la robustesse systémique de son économie dans un monde caractérisé par l’incertitude technologique et la rivalité géopolitique.

C. Les enseignements pour les États-Unis et l’Union européenne

L’analyse du cas japonais ne présente pas uniquement un intérêt descriptif ou régional. Elle permet également de mettre en lumière des dynamiques plus générales affectant les économies avancées confrontées à la recomposition contemporaine du capitalisme mondial. À cet égard, le Japon constitue un laboratoire particulièrement instructif, dans la mesure où il combine une forte intégration dans les chaînes de valeur globales, une dépendance technologique partielle et une capacité persistante d’intervention publique dans les secteurs stratégiques.

Pour les États-Unis, la trajectoire japonaise met en évidence les tensions internes du modèle de capitalisme de plateformes. Si la domination des grandes entreprises technologiques américaines constitue un atout majeur en termes d’innovation et de puissance normative, elle soulève également des interrogations croissantes relatives à la concentration économique, aux effets de verrouillage des écosystèmes numériques et aux risques systémiques liés à la centralisation des infrastructures de données. Les débats contemporains sur la politique de concurrence, illustrés notamment par les travaux récents de la Federal Trade Commission et les discussions autour du contrôle des grandes plateformes, traduisent une prise de conscience progressive de ces enjeux.[141]

Pour l’Union européenne, le cas japonais résonne de manière encore plus directe avec les problématiques contemporaines de souveraineté économique et technologique. L’Europe partage avec le Japon une caractéristique structurelle essentielle : une forte dépendance à l’égard des technologies numériques produites en dehors de son territoire, combinée à une capacité industrielle significative mais fragmentée. Dans ce contexte, les débats européens récents sur la politique industrielle, la régulation des plateformes et la souveraineté numérique trouvent un écho direct dans les transformations japonaises.[142]

Le rapport Draghi sur la compétitivité européenne constitue à cet égard un point de convergence analytique important. En soulignant la nécessité de renforcer la base industrielle européenne, d’investir massivement dans les technologies critiques et de repenser les instruments de politique économique dans un environnement géopolitique plus conflictuel, ce rapport rejoint plusieurs intuitions issues de l’expérience japonaise. Il met en évidence, à l’instar du cas japonais, l’impossibilité de dissocier durablement compétitivité économique, autonomie technologique et sécurité économique.[143]

Toutefois, la comparaison met également en évidence une différence importante. Le Japon a progressivement développé une approche intégrée de ces enjeux, articulant politique industrielle, gouvernance des données et sécurité économique dans un cadre relativement cohérent. L’Union européenne, en revanche, demeure marquée par une fragmentation institutionnelle et une séparation plus nette entre politique de concurrence, politique industrielle et politique commerciale, ce qui limite parfois sa capacité à construire une stratégie pleinement unifiée face aux défis de la rivalité technologique globale.

Dans cette perspective, le Japon apparaît moins comme un modèle à transposer que comme un indicateur avancé des transformations en cours dans les économies développées. Il illustre la montée en puissance d’un capitalisme dans lequel les frontières entre marché, État et sécurité deviennent progressivement poreuses, et dans lequel la capacité à structurer des dépendances maîtrisées devient un élément central de la puissance économique.

Ainsi, le cas japonais invite à reconsidérer les catégories classiques de l’analyse économique internationale. La distinction entre politique industrielle, politique de concurrence et politique de sécurité tend à s’estomper au profit d’une approche plus intégrée, centrée sur la notion de capitalisme stratégique. C’est cette recomposition d’ensemble qui constitue, en dernière analyse, l’un des apports majeurs de l’expérience japonaise aux débats contemporains sur l’avenir des économies avancées.

Au terme de cette analyse comparative, le cas japonais apparaît comme un révélateur particulièrement fécond des recompositions contemporaines du capitalisme avancé. Ni modèle dominant ni simple cas d’adaptation périphérique, le Japon occupe une position singulière qui lui permet de rendre visibles des évolutions structurelles souvent plus diffuses dans d’autres économies développées.

Cette trajectoire met en évidence un déplacement progressif des catégories traditionnelles de l’analyse économique internationale. La distinction classique entre intervention publique et mécanismes de marché, entre politique industrielle et politique de concurrence, ou encore entre économie et sécurité, tend à s’estomper au profit d’une logique plus intégrée. Dans ce nouvel environnement, la capacité à organiser, sécuriser et stabiliser des interdépendances complexes devient un déterminant central de la puissance économique. Le tableau ci-après montre ainsi le le passage progressif du développement industriel à la sécurité économique, sans rupture brutale mais par transformation successive des missions de l’État. 

La mutation de l’État stratège japonais (1980-2025)

Années 1980Années 1990Années 2000Années 2010Années 2020
MITIMETIInnovationSociety 5.0Economic Security State
Industrie lourdeRestructurationCompétitivitéNumériqueRésilience
Champions nationauxRéformesPartenariatsDonnéesSemi-conducteurs
ExportationsMondialisationInnovationIASécurité économique
DéveloppementLibéralisationProductivitéGouvernance des donnéesSouveraineté technologique

C’est cette recomposition d’ensemble qui ouvre la voie à une lecture plus générale du capitalisme contemporain, dont le cas japonais constitue à la fois une illustration avancée et un laboratoire conceptuel.

Conclusion

L’analyse de la trajectoire japonaise depuis les années 1990 met en lumière une transformation qui excède largement les catégories classiques de l’économie politique comparée. Loin de se réduire à une séquence de rattrapage technologique ou d’adaptation institutionnelle à la mondialisation, le cas japonais révèle une recomposition progressive des fondements mêmes de l’action publique économique dans les économies avancées.

Ce mouvement procède d’un déplacement discret mais profond du centre de gravité de la politique économique : de la promotion de la croissance industrielle vers la gestion des interdépendances critiques. Dans ce cadre, la question n’est plus uniquement celle de l’efficacité allocative ou de la compétitivité sectorielle, mais celle de la robustesse systémique des économies dans un environnement caractérisé par la fragmentation géopolitique, la montée des risques technologiques et la centralité croissante des infrastructures numériques.

La succession des inflexions japonaises — de la reconfiguration du modèle hérité du MITI à la montée en puissance de la sécurité économique, en passant par l’intégration des enjeux liés aux données, aux plateformes et à l’intelligence artificielle — ne relève pas d’une simple adaptation incrémentale. Elle traduit l’émergence d’une nouvelle rationalité publique dans laquelle les frontières entre politique industrielle, politique technologique et politique de sécurité deviennent structurellement indéterminées.

Dans cette configuration, l’État ne se définit plus principalement comme arbitre des marchés ou producteur de conditions de croissance, mais comme garant de la continuité fonctionnelle des systèmes économiques. La notion de puissance économique elle-même se trouve redéfinie : elle ne repose plus seulement sur la capacité à produire ou à innover, mais sur la capacité à organiser, sécuriser et stabiliser des réseaux d’interdépendance devenus à la fois constitutifs de la croissance et sources de vulnérabilité.

Le cas japonais occupe, à cet égard, une position analytique singulière. Il ne constitue ni une variante affaiblie du capitalisme de plateformes américain, ni une déclinaison partielle du capitalisme d’État chinois. Il s’inscrit plutôt dans un espace intermédiaire où se recomposent, de manière expérimentale, les rapports entre marché, État et technologie. Cette hybridation ne doit pas être interprétée comme une forme d’incomplétude institutionnelle, mais comme l’une des expressions possibles des contraintes structurelles qui pèsent désormais sur les économies avancées.

Ainsi, le Japon apparaît moins comme un cas national spécifique que comme un révélateur des transformations en cours du capitalisme mondial. À travers lui se dessine l’émergence d’un capitalisme stratégique du XXIe siècle, dans lequel la maîtrise des dépendances critiques, la sécurisation des infrastructures technologiques et la gestion des risques systémiques deviennent des dimensions constitutives de la puissance économique.

Dans cette perspective, l’intérêt du cas japonais dépasse largement son cadre empirique. Il permet de saisir, avec une acuité particulière, le passage d’un capitalisme fondé sur la concurrence et l’accumulation à un capitalisme organisé autour de la résilience et de la sécurisation des interdépendances. Ce déplacement, encore inégalement formulé dans les différentes régions du monde développé, constitue sans doute l’une des lignes de fracture les plus structurantes de l’économie politique contemporaine.

Annexe  1

Les principales institutions de la politique industrielle japonaise (2001-2025)

InstitutionStatutPrincipales missionsInstrumentsOrdre de grandeur des moyens
Ministry of Economy, Trade and Industry(METI)MinistèreConçoit la politique industrielle, énergétique, numérique et de sécurité économiqueSubventions, réglementation, fiscalité, coordination industrielleBudget annuel d’environ 0,6 à 1,2 trillion ¥ selon les exercices et les budgets extraordinaires. 
New Energy and Industrial Technology Development Organization (NEDO)AgenceFinancement de la R&D, démonstrateurs industriels, hydrogène, IA, batteries, semi-conducteursAppels à projets, subventions, partenariats public-privéPlusieurs centaines de milliards de ¥ par an.
Japan External Trade Organization (JETRO)AgenceAttractivité, IDE, exportations, implantation d’entreprises étrangèresPromotion, accompagnement, étudesQuelques dizaines de milliards de ¥.
Japan Bank for International Cooperation (JBIC)Banque publiqueFinancement international, sécurisation des approvisionnements, investissements stratégiquesPrêts, garanties, prises de participationPlusieurs trillions de ¥ d’encours. 
Japan Organization for Metals and Energy Security (JOGMEC)AgenceSécurisation des ressources critiques (gaz, pétrole, métaux critiques)Participations, garanties, financementPlusieurs centaines de milliards de ¥.
Japan Science and Technology Agency(JST)AgenceRecherche fondamentale et innovationFinancement de programmes scientifiquesPlusieurs centaines de milliards de ¥.
Council for Science, Technology and Innovation (CSTI)Organe du CabinetDéfinition des grandes orientations technologiquesCoordination interministérielleNe gère pas directement un budget opérationnel.
Japan Fair Trade Commission (JFTC)Autorité indépendantePolitique de concurrence, concentrations, plateformes numériquesContrôle, sanctionsBudget relativement modeste (quelques dizaines de milliards de ¥).

Sources : Chalmers Johnson, MITI and the Japanese Miracle: The Growth of Industrial Policy, 1925–1975, Stanford, Stanford University Press, 1982, XX + 393 p.Ulrike Schaede, The Business Reinvention of Japan: How to Make Sense of the New Japan Inc., Stanford, Stanford University Press, 2020, XXIV + 320 p., notamment pp. 55-112 et 213-276. Richard J. Samuels, Rich Nation, Strong Army: National Security and the Technological Transformation of Japan, Ithaca (New York), Cornell University Press, 1994, XVI + 286 p. Saadia M. Pekkanen, « Japan’s Digital Transformation and Economic Security », in Saadia M. Pekkanen et al. (dir.), The Oxford Handbook of Japanese Politics, Oxford, Oxford University Press, 2021, pp. 587-611. Ministry of Economy, Trade and Industry (METI), White Paper on International Economy and Trade, éditions annuelles, Tokyo. Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD Reviews of Innovation Policy: Japan, Paris, OECD Publishing, différentes éditions.

Annexe 2

Les grandes phases budgétaires de la politique industrielle japonaise

    GouvernementPrioritéPrincipaux dispositifsOrdre de grandeur des financements
Junichiro Koizumi(2001-2006)Réformes structurellesRéorganisation du MITI en METI, innovationBudgets METI stabilisés autour de 600 Md ¥/an. 
Shinzo Abe I (2006-2007)Innovationpremières politiques numériquesprogression limitée
Gouvernement « Democratic Party of Japan » : Taro Aso, Yoshihiko Noda (2009-2012)Relance après crise financièresoutien aux PME, innovation vertehausse ponctuelle
Shinzo Abe II (2012-2020)Abenomics, Society 5.0, robotique, IANEDO, Society 5.0, Digitalisation, premiers fonds semi-conducteursbudgets d’innovation de plusieurs trillions ¥ cumulés ; hausse sensible des crédits METI
Yoshihide Suga (2020-2021)Numériquecréation de la Digital Agency, plans COVIDdizaines de trillions ¥ de plans de relance
Fumio Kishida (2021-2024)Sécurité économiqueEconomic Security Promotion Act, Rapidus, TSMC, batteries, chaînes de valeurplus de 10 trillions ¥ engagés via plusieurs budgets extraordinaires et programmes ciblés. 
Shigeru Ishiba (2024- )ConsolidationIA, GX, semi-conducteurs, défense économiquepoursuite de la hausse des crédits industriels et technologiques. 

Annexe 3

Evolution des institutions et des financements de la politique industrielle japonaise (2001-2025)

PériodePremier ministreDoctrine dominanteInstitutions et réformesTechnologies prioritairesPrincipaux textesOrdre de grandeur des financements publics*
2001-2006Junichiro KoizumiModernisation de l’État, réformes structurellesConsolidation du METI ; montée en puissance de NEDO; réforme des agences administratives indépendantesRobotique, automobile, électronique, environnement2e Science and Technology Basic Plan ; Industrial Cluster Policy≈ 18 T¥ sur le 2e Plan Science & Technology ; METI ≈ 0,6–0,8 T¥/an ; NEDO ≈ 0,1–0,2 T¥/an. 
2006-2012Shinzo Abe, Yasuo Fukuda, Taro Aso, Yoshihiko NodaInnovation, sortie de crise financièreRenforcement du Council for Science and Technology Policy ; développement des partenariats universités-industrieGreen technologies, batteries, robotique, santé3e Basic Plan ; New Growth Strategy≈ 20 T¥ consacrés aux politiques scientifiques et technologiques sur la période ; hausse ponctuelle après la crise de 2008. 
2012-2020Shinzo AbeAbenomics ; Society 5.0 ; renaissance industrielleRenforcement du METI, de NEDO, du CSTI ; développement des partenariats public-privéIA, IoT, robotique, fabrication avancée, cybersécuritéIntegrated Innovation Strategy ; Society 5.0 ; 5th Basic PlanLes crédits d’innovation atteignent plusieurs trillions de yens ; multiplication des programmes pilotés par NEDO et CSTI. 
2020-2021Yoshihide SugaNumérisation de l’État ; résilience post-COVIDCréation de la Digital Agency ; premiers dispositifs de sécurisation des chaînes d’approvisionnementNumérique, cloud, transformation digitaleDigital Reform Act ; stratégie numériquePlans de relance de plusieurs dizaines de trillions ¥ ; accélération des investissements numériques. 
2021-2024Fumio KishidaSécurité économique ; souveraineté technologiqueEconomic Security Promotion Act ; mobilisation du METI, NEDO, JBIC, JOGMEC ; soutien à Rapidus et TSMCSemi-conducteurs, IA, batteries, technologies quantiques, infrastructures critiquesEconomic Security Promotion Act (2022) ; GX StrategyPlus de 10 T¥ mobilisés par fonds dédiés, budgets supplémentaires et programmes de sécurité économique ; le seul portefeuille NEDO comprend désormais plusieurs fonds de plusieurs trillions ¥ (Post-5G, Green Innovation Fund, semi-conducteurs, technologies critiques). 
2024-2025Shigeru IshibaConsolidation du Economic Security StateRenforcement des instruments financiers de l’État ; poursuite des investissements dans Rapidus, IA et infrastructures critiquesIA générative, semi-conducteurs 2 nm, robotique, défense technologiqueBudget 2025 ; stratégie IA ; plans semi-conducteursLes engagements publics dans les semi-conducteurs dépassent 2 T¥, tandis que le budget scientifique franchit pour la première fois 5 T¥ par an. 

T¥ = trillion de yens (10¹² ¥). 1 trillion de yens (1 T¥ = 1 000 milliards de yens) ≈ 5,39 milliards d’euros et ≈ 6,24 milliards de dollars américains.

Les montants agrègent les budgets ordinaires, les budgets supplémentaires, les fonds extrabudgétaires (NEDO, Green Innovation Fund, Post-5G Fund, programmes de sécurité économique, etc.) et doivent être compris comme des ordres de grandeur consolidés plutôt que comme des crédits strictement comparables d’un exercice à l’autre.

Sources : Chalmers Johnson, MITI and the Japanese Miracle: The Growth of Industrial Policy, 1925-1975, Stanford, Stanford University Press, 1982, XX + 393 p. Richard J. Samuels, Rich Nation, Strong Army: National Security and the Technological Transformation of Japan, Ithaca (New York), Cornell University Press, 1994, XVI + 286 p. Ulrike Schaede, The Business Reinvention of Japan: How to Make Sense of the New Japan Inc., Stanford, Stanford University Press, 2020, XXIV + 320 p. Richard Katz, The Contest for Japan’s Economic Future, Oxford, Oxford University Press, 2015, XVI + 280 p. Ministry of Economy, Trade and Industry, Overview of Industrial Technology Policy, Tokyo.NEDO, Overview et documents budgétaires, différentes éditions. Cabinet Office of Japan, Science, Technology and Innovation Basic Plans (2e à 6e plans).

Annexe 4

Les métamorphoses de la politique industrielle japonaise (1980-2025) :

de l’État développeur à l’État de sécurité économique

PériodePremier ministre (coalition)Doctrine économique dominantePriorités industrielles et technologiquesRisque stratégique perçuConcept structurant de l’action publique
1980-1993Gouvernements LDP (Masayoshi Ōhira, Zenkō Suzuki, Yasuhiro Nakasone, Noboru Takeshita, Sōsuke Uno, Toshiki Kaifu, Kiichi Miyazawa)Developmental State (État développeur)Automobile, électronique, sidérurgie, construction navale, machines-outilsConcurrence commerciale avec les États-Unis ; appréciation du yen après les accords du PlazaDéveloppement industriel, montée en gamme, exportations
1993-2001Coalitions de transition (Morihiro Hosokawa, Tsutomu Hata, Tomiichi Murayama, Ryūtarō Hashimoto, Keizō Obuchi, Yoshirō Mori)Réformes structurelles et adaptation à la mondialisationRestructuration bancaire, TIC, dérégulation, internationalisation des entreprisesÉclatement de la bulle financière, déflation, mondialisationCompétitivité, restructuration, ouverture
2001-2006Junichiro Koizumi (LDP–Kōmeitō)Réformes structurelles et modernisation de l’ÉtatRobotique, automobile, électronique avancée, environnementVieillissement démographique, perte de compétitivité, émergence industrielle chinoiseCompétitivité, innovation, efficacité
2006-2012Shinzo Abe (I), Yasuo Fukuda, Tarō Asō (LDP–Kōmeitō), puis Yukio Hatoyama, Naoto Kan et Yoshihiko Noda (DPJ)Innovation technologique, croissance durable et sortie de criseTechnologies vertes, batteries, santé, robotique, TICCrise financière mondiale, catastrophe de Fukushima, transition énergétiqueInnovation, croissance durable, transition écologique
2012-2020Shinzo Abe (II) (LDP–Kōmeitō)Abenomics ; Society 5.0Robotique, intelligence artificielle, Internet des objets, big data, industrie connectéeRévolution numérique, montée de la Chine, concurrence technologique mondialeTransformation numérique, innovation systémique, société intelligente
2020-2021Yoshihide Suga (LDP–Kōmeitō)État numérique (Digital Government)Cloud, administration numérique, cybersécurité, infrastructures digitalesPandémie de Covid-19, vulnérabilité des chaînes d’approvisionnementTransformation numérique de l’État, résilience
2021-2024Fumio Kishida (LDP–Kōmeitō)New Capitalism ; Economic SecuritySemi-conducteurs, IA, batteries, technologies quantiques, infrastructures critiques, RapidusRivalité sino-américaine, dépendances technologiques, sécurité économiqueSouveraineté technologique, sécurité économique, résilience
2024-2025Shigeru Ishiba (LDP–Kōmeitō, coalition minoritaire)Consolidation de l’Economic Security StateIA générative, semi-conducteurs de nouvelle génération, robotique avancée, technologies duales, infrastructures critiquesFragmentation géoéconomique, guerre technologique, sécurisation des chaînes de valeurRésilience stratégique, autonomie technologique, gestion des interdépendances critiques

Sources : Chalmers Johnson, MITI and the Japanese Miracle: The Growth of Industrial Policy, 1925-1975, Stanford, Stanford University Press, 1982, XX + 393 p. Richard J. Samuels, Rich Nation, Strong Army: National Security and the Technological Transformation of Japan, Ithaca (New York), Cornell University Press, 1994, XVI + 286 p. Ulrike Schaede, The Business Reinvention of Japan: How to Make Sense of the New Japan Inc., Stanford, Stanford University Press, 2020, XXIV + 320 p. Richard Katz, The Contest for Japan’s Economic Future: Entrepreneurs vs. Corporate Giants, Oxford, Oxford University Press, 2015, XVI + 280 p. Cabinet Office of Japan, Science and Technology Basic Plans (2nd to 6th Basic Plans), Tokyo, 2001-2025 ; Integrated Innovation Strategy, éditions annuelles.  Ministry of Economy, Trade and Industry (METI), White Paper on International Economy and Trade et New Industrial Structure Vision, Tokyo, éditions annuelles. Carin Holroyd, « Technological Innovation and Building a « Super Smart » Society: Japan’s Vision of Society 5.0 », Journal of Asian Public Policy, vol. 15, n° 1, 2022, pp. 18-31. 


[1] World Trade Organization, Report of the Working Party on the Accession of China, WT/MIN(01)/3, Doha, 10 novembre 2001 ; Nicholas R. Lardy, Integrating China into the Global Economy, Washington D.C., Brookings Institution Press, 2002, XVI + 237 p.

[2] Chalmers Johnson, MITI and the Japanese Miracle. The Growth of Industrial Policy, 1925–1975, Stanford (California), Stanford University Press, 1982, XVIII + 393 p. ; Richard J. Samuels, Rich Nation, Strong Army. National Security and the Technological Transformation of Japan, Ithaca (New York), Cornell University Press, 1994, XIII + 289 p. ; Kent E. Calder, Strategic Capitalism. Private Business and Public Purpose in Japanese Industrial Finance, Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 1993, XV + 337 p

[3] Barry Naughton, The Chinese Economy. Adaptation and Growth, Cambridge (Massachusetts), MIT Press, 2e éd., 2018, XXIII + 605 p. ; Barry Naughton, The Rise of China’s Industrial Policy, 1978–2020, Mexico City, Universidad Nacional Autónoma de México, 2021, 66 p. ; Elizabeth C. Economy, The Third Revolution. Xi Jinping and the New Chinese State, New York, Oxford University Press, 2018, XIV + 343 p.

[4] Carl Shapiro et Hal R. Varian, Information Rules. A Strategic Guide to the Network Economy, Boston, Harvard Business School Press, 1999, XI + 352 p. ; Jonathan Taplin, Move Fast and Break Things. How Facebook, Google and Amazon Cornered Culture and Undermined Democracy, New York, Little, Brown and Company, 2017, 320 p. ; Lina M. Khan, « Amazon’s Antitrust Paradox », Yale Law Journal, vol. 126, n° 3, janvier 2017, p. 710-805.

[5] Glenn Tiffert, Erik Brown, Tim Hwang et al., The New Global Economic Order. Economic Security and Technology Competition, Stanford, Hoover Institution Press, 2023 ; Robert D. Blackwill et Jennifer M. Harris, War by Other Means. Geoeconomics and Statecraft, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 2016, X + 365 p.

[6] Shinzo Abe, « Data Free Flow with Trust », discours prononcé lors du G20 d’Osaka, 28 juin 2019 ; Deborah Elms, Stephen Ezell et Robert D. Atkinson (dir.), Data Governance in the Digital Age, Washington D.C., Information Technology and Innovation Foundation, 2021 ; Anu Bradford, Digital Empires. The Global Battle to Regulate Technology, New York, Oxford University Press, 2023, XVIII + 565 p.

[7] V. notamment François Souty, « Politique industrielle et politique de concurrence en Chine depuis 2001 : une convergence stratégique aux antipodes du modèle européen ? Le Diplomate Média, 03 juin 2026; 43 p. ; F. Souty, « Le droit chinois de la concurrence : de la loi anti-monopole de 2007 à la régulation stratégique d’une économie de marché intégrée (2008–2025) », Le Diplomate Média, 29 avril 2026. « America First Antitrust » :  Le renouveau conservateur de l’antitrust américain par l’Administration Trump II, continuités, ruptures et recompositions doctrinales », 35 p., La Diplomate Média, 12 janvier 2026 ; F. Souty, « Digital Markets Act européen, politique de la concurrence et souveraineté : Conséquences géopolitiques et impact stratégique du droit sur l’économie digitale, Le Diplomate Média, 04 février 2026, 35 p.; F. Souty,  « Intelligence artificielle, souveraineté normative et géopolitique : la fragmentation de la gouvernance mondiale entre puissances technologiques», Le Diplomate Média, 04 mars 2026, 19 p. ; F. Souty, « Cyberespace, sécurité, souveraineté, technologie et rivalités géopolitiques mondiales : Enjeux juridiques, régulation et priorités pour l’Union européenne et pour la France », Le Diplomate Média, 11 février 2026, 24 p.

[8] Mario Draghi, The Future of European Competitiveness, Bruxelles, Commission européenne, septembre 2024, environ 400 p. et annexes ; François Souty, « L’Union Européenne, le rapport Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne : quelles conséquences stratégiques inspirantes pour la France ?», Le Diplomate Média, 5 décembre 2025, 14 p.

[9] Robert D. Atkinson et Michael Lind, Big Is Beautiful. Debunking the Myth of Small Business, Cambridge (Massachusetts), MIT Press, 2018, XIII + 248 p. ; Thomas Philippon, The Great Reversal. How America Gave Up on Free Markets, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 2019, X + 361 p.

[10] Henry Farrell et Abraham L. Newman, Underground Empire. How America Weaponized the World Economy, New York, Henry Holt and Company, 2023, 288 p. ; Jennifer M. Harris, Thorium. Economic Security in an Era of Great Power Competition, Foreign Policy Research Institute, 2024 ; Adam S. Posen, « The End of Globalization? », Foreign Affairs, vol. 102, n° 2, mars-avril 2023, p. 10-24.

[11] World Trade Organization, Report of the Working Party on the Accession of China, WT/MIN(01)/3, Doha, 10 novembre 2001, 49 p. ; Douglas A. Irwin, Free Trade under Fire, 5e éd., Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 2020, XVIII + 352 p., spéc. p. 213-221.

[12] Nicholas R. Lardy, Integrating China into the Global Economy, Washington D.C., Brookings Institution Press, 2002, XVI + 237 p., p. 1-27 ; Nicholas R. Lardy, The State Strikes Back: The End of Economic Reform in China?, Washington D.C., Peterson Institute for International Economics, 2019, XII + 239 p., p. 13-29

[13] Barry Naughton, op.cit.., p. 87-134 ; Ezra F. Vogel, Deng Xiaoping and the Transformation of China, Cambridge (Massachusetts), Belknap Press of Harvard University Press, 2011, XX + 876 p., p. 395-474.

[14] Dwight H. Perkins, « China’s Economic Growth: Past, Present and Future », Asian Economic Policy Review, vol. 7, n° 1, juin 2012, pp. 10-29 ; Barry Eichengreen, Donghyun Park et Kwanho Shin, « Growth Slowdowns Redux », Japan and the World Economy, vol. 32, décembre 2014, p. 65-84.

[15] World Bank, World Development Indicators, Washington D.C., éditions annuelles ; Angus Maddison, Contours of the World Economy, 1-2030 AD, Oxford, Oxford University Press, 2007, XX + 810 p.

[16] Nicholas R. Lardy, Markets over Mao: The Rise of Private Business in China, Washington D.C., Peterson Institute for International Economics, 2014, XVI + 239 p., p. 49-92.

[17] Kaname Akamatsu, « A Historical Pattern of Economic Growth in Developing Countries », The Developing Economies, vol. 1, n° 1, mars-août 1962, p. 3-25 ; Kwan C.H. Chow, The China Boom and Its Discontents, Singapore, Wiley, 2015, p. 87-101.

[18] Richard Baldwin, The Great Convergence: Information Technology and the New Globalization, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 2016, XII + 344 p., p. 85-143

[19] Kent E. Calder, Asia in Washington: Exploring the Penumbra of Transnational Power, Washington D.C., Brookings Institution Press, 2014, XII + 378 p., p. 131-168 ; Saadia M. Pekkanen, Steven K. Vogel et Gabriel A. Almond (dir.), Japan and the World, New York, Routledge, 2013, XVI + 354 p.

[20] Barry Naughton, The Rise of China’s Industrial Policy, 1978-2020, Mexico, Universidad Nacional Autónoma de México, 2021, 66 p., p. 23-49 ; Elizabeth C. Economy, The Third Revolution: Xi Jinping and the New Chinese State, New York, Oxford University Press, 2018, XIV + 343 p., p. 89-126.

[21] Kent E. Calder, Pacific Alliance: Reviving U.S.-Japan Relations, New Haven (Connecticut), Yale University Press, 2009, XVI + 304 p., p. 87-112 ; Saadia M. Pekkanen et Kellee S. Tsai (dir.), Japan and China in the World Political Economy, Londres, Routledge, 2015, XVIII + 286 p., p. 41-67.

[22] Richard Katz, Japan: The System That Soured. The Rise and Fall of the Japanese Economic Miracle, Armonk (New York), M.E. Sharpe, 1998, XXII + 434 p., p. 215-248 ; Michael A. Cusumano, The Japanese Automobile Industry: Technology and Management at Nissan and Toyota, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, rééd., 2012, p. 301-325.

[23] Daniel I. Okimoto, The Japanese Challenge: The Success and Failure of Economic Success, Stanford, Stanford University Press, rééd., 1990 ; Richard Baldwin, The Great Convergence: Information Technology and the New Globalization, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 2016, p. 159-183.

[24] Steven K. Vogel, Japan Remodeled: How Government and Industry Are Reforming Japanese Capitalism, Ithaca (New York), Cornell University Press, 2006, XIII + 272 p., p. 143-169.

[25] Richard McGregor, The Party: The Secret World of China’s Communist Rulers, Londres, Allen Lane, 2010, XIV + 302 p. ; Eva Dou, House of Huawei: The Secret History of China’s Most Powerful Company, New York, Portfolio/Penguin Random House, 2025, 448 p.

[26] Martin Stopford, Maritime Economics, 3e éd., Londres, Routledge, 2009, XXVIII + 840 p., p. 511-547.

[27] Organisation for Economic Co-operation and Development, The Shipbuilding Industry in China, Paris, OECD Publishing, 2015, 120 p. ; Kent E. Calder, The New Continentalism: Energy and Twenty-First-Century Eurasian Geopolitics, New Haven, Yale University Press, 2012, p. 167-189.

[28] Dani Rodrik, The Globalization Paradox: Democracy and the Future of the World Economy, New York, W.W. Norton, 2011, XVIII + 346 p., p. 164-197.

[29] Richard J. Samuels, 3.11: Disaster and Change in Japan, Ithaca (New York), Cornell University Press, 2013, XIV + 240 p., pp. 101-118 ; Ulrike Schaede, The Business Reinvention of Japan: How to Make Sense of the New Japan and Why It Matters, Stanford, Stanford University Press, 2020, XX + 335 p., p. 37-89.

[30] Steven K. Vogel, op.cit., spéc. p. 1-23.

[31] Richard C. Koo, The Holy Grail of Macroeconomics: Lessons from Japan’s Great Recession, Hoboken (New Jersey), John Wiley & Sons, 2008, XXIII + 320 p., p. 3-41.

[32] Gary R. Saxonhouse et Robert M. Stern (dir.), Japan’s Lost Decade: Origins, Consequences and Prospects for Recovery, Oxford, Blackwell Publishing, 2004, XII + 352 p.

[33] La NEDO (New Energy and Industrial Technology Development Organization), créé en 1980, constitue l’un des principaux opérateurs de la politique industrielle japonaise. Placé sous la tutelle du METI, il finance et coordonne des programmes de recherche appliquée et d’innovation dans les secteurs stratégiques – énergie, électronique, robotique, intelligence artificielle, semi-conducteurs, matériaux avancés ou encore hydrogène – en associant universités, organismes publics et grandes entreprises. À l’instar de la DARPA américaine dans le domaine civil, la NEDO assure le passage des technologies émergentes vers leur industrialisation et joue un rôle central dans la stratégie japonaise de souveraineté technologique.

[34] Chalmers Johnson, op.cit, p. 305-384.

[35] Kent E. Calder, Strategic Capitalism: Private Business and Public Purpose in Japanese Industrial Finance, Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 1993, XV + 337 p. ; Steven K. Vogel, op. cit., p. 87-132.

[36] Andrew Mason et Ronald Lee (dir.), Population Aging and the Generational Economy: A Global Perspective, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 2011, XXII + 593 p., p. 101-128.

[37] David E. Bloom, Axel Börsch-Supan, Patrick McGee et Atsushi Seike, « Population Aging: Facts, Challenges and Responses », Benefits and Compensation International, vol. 41, n° 1, 2011, p. 22-35.

[38] Fumio Hayashi et Edward C. Prescott, « The 1990s in Japan: A Lost Decade », Review of Economic Dynamics, vol. 5, n° 1, janvier 2002, p. 206-235.

[39] Takatoshi Ito et Andrew K. Rose (dir.), The Japanese Economy, Chicago, University of Chicago Press, 2005, XVI + 420 p., p. 213-276.

[40] Anu Bradford, Digital Empires: The Global Battle to Regulate Technology, New York, Oxford University Press, 2023, XVIII + 565 p., p. 41-89 ; Steven K. Vogel, Marketcraft: How Governments Make Markets Work, New York, Oxford University Press, 2018, p. 167-196.

[41] Ulrike Schaede, The Business Reinvention of Japan: How to Make Sense of the New Japan and Why It Matters, Stanford (California), Stanford University Press, 2020, XX + 335 p., p. 1-34.

[42] Ulrike Schaede, op. cit., pp. 89-167 ; Richard J. Samuels, 3.11: Disaster and Change in Japan, Ithaca (New York), Cornell University Press, 2013, XIV + 240 p., p. 101-134.

[43] Steven K. Vogel, Marketcraft: How Governments Make Markets Work, New York, Oxford University Press, 2018, XVI + 289 p., p. 1-24 ; Ulrike Schaede, The Business Reinvention of Japan: How to Make Sense of the New Japan and Why It Matters, Stanford (California), Stanford University Press, 2020, XX + 335 p., p. 1-34

[44] Richard J. Samuels, 3.11: Disaster and Change in Japan, Ithaca (New York), Cornell University Press, 2013, XIV + 240 p., p. 135-178 ; Kent E. Calder, Asia in Washington: Exploring the Penumbra of Transnational Power, Washington D.C., Brookings Institution Press, 2014, XII + 378 p., p. 245-279

[45] Chalmers Johnson, op.cit. ; Ulrike Schaede, op. cit., p. 89-167 ; Richard Katz, Japan: The System That Soured, Armonk (New York), M.E. Sharpe, 1998, XXII + 434 p.

[46] Anu Bradford, op.cit.,p. 263-329 ; Steven K. Vogel, Marketcraft, op.cit., p. 167-214.

[47] Robert D. Atkinson et Michael Lind, Big Is Beautiful: Debunking the Myth of Small Business, Cambridge (Massachusetts), MIT Press, 2018, XIII + 248 p., pp. 81-129 ; Thomas Philippon, The Great Reversal: How America Gave Up on Free Markets, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 2019, X + 361 p., p. 1-27.

[48] Steven K. Vogel, Marketcraft: How Governments Make Markets Work, New York, Oxford University Press, 2018, XVI + 289 p., pp. 167-214 ; Ulrike Schaede, The Business Reinvention of Japan: How to Make Sense of the New Japan and Why It Matters, Stanford (California), Stanford University Press, 2020, XX + 335 p., p. 35-89.

[49] Barry Naughton, op.cit., p. 23-49 ; Elizabeth C. Economy, op.cit.  p. 89-126.

[50] Jonathan Taplin, Move Fast and Break Things, New York, Little, Brown and Company, 2017, 320 p. ; Anu Bradford, Digital Empires: The Global Battle to Regulate Technology, New York, Oxford University Press, 2023, XVIII + 565 p., p. 45-118.

[51] Ulrike Schaede, op. cit., p. 89-167.

[52] Richard J. Samuels, 3.11: Disaster and Change in Japan, Ithaca (New York), Cornell University Press, 2013, XIV + 240 p., p. 135-178 ; Steven K. Vogel, op.cit.., p. 201-241.

[53] METI, New Industrial Structure Vision, Tokyo, Ministry of Economy, Trade and Industry, mai 2017, 60 p. ; Japan Business Federation (Keidanren), Society 5.0: Co-Creating the Future, Tokyo, 2018.

[54] Ulrike Schaede, « The Rise of Japan’s Deep-Tech Economy », Japan Forum, vol. 34, n° 1, 2022, p. 1-24 ; Chris Miller, Chip War: The Fight for the World’s Most Critical Technology, New York, Scribner, 2022, XII + 464 p., p. 233-287

[55] Ulrike Schaede, Ibid.,  p. 1-24 ; Chris Miller, Ibid, p. 233-287

[56] Cabinet Office of Japan, Society 5.0, Tokyo, Government of Japan, 2016 ; Shinzo Abe, discours d’ouverture du CeBIT, Hanovre, 20 mars 2017.

[57] Shiro Ishikawa, « Society 5.0: The Japanese Vision of a Super-Smart Society », Japan SPOTLIGHT, vol. 36, n° 4, juillet-août 2017, p. 8-13.

[58] Kent E. Calder, op.cit., p. 271-298 ; Jennifer M. Harris, op.cit. p. 247-311.

[59] Carl Shapiro et Hal R. Varian, Information Rules: A Strategic Guide to the Network Economy, Boston (Massachusetts), Harvard Business School Press, 1999, XXII + 352 p. ; Jonathan Haskel et Stian Westlake, Capitalism without Capital: The Rise of the Intangible Economy, Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 2018, XVIII + 278 p., p. 1-45

[60] Anu Bradford, op.cit., p. 45-118 et 263-329.

[61] Steven K. Vogel, op.cit., p. 167-214.

[62] Anu Bradford, op. cit., pp. 119-262 ; Elizabeth C. Economy, The World According to China, Cambridge (United Kingdom), Polity Press, 2022, XIV + 320 p., p. 143-201.

[63] Discours de Shinzo Abe lors du G20 d’Osaka, 28 juin 2019 ; Organisation for Economic Co-operation and Development, Data Free Flow with Trust and Emerging Privacy Enhancing Technologies, Paris, OECD Publ., 2023, 78 p.

[64] Susan Ariel Aaronson, Data Is Different: Why the World Needs a New Approach to Governing Cross-Border Data Flows, Washington D.C., CIGI Papers, n° 197, 2018, 32 p.

[65] Cabinet Office of Japan, Integrated Innovation Strategy, Tokyo, éditions annuelles depuis 2018 ; OECD, Artificial Intelligence Review of Japan, Paris, OECD Publishing, 2021, 112 p.

[66] Saadia M. Pekkanen, « Japan’s Digital Transformation and Economic Security », in Saadia M. Pekkanen et al. (dir.), The Oxford Handbook of Japanese Politics, Oxford, Oxford University Press, 2021, p. 587-611.

[67] Richard Katz, The Contest for Japan’s Economic Future, Oxford, Oxford University Press, 2015, XVI + 280 p., p. 131-176.

[68] Adam Segal, The Hacked World Order: How Nations Fight, Trade, Maneuver and Manipulate in the Digital Age, New York, PublicAffairs, 2016, XII + 320 p., p. 201-248.

[69] Jennifer M. Harris, op.cit., p. 247-311 ; Chris Miller, Chip War, op.cit., p. 287-365.

[70] Saadia M. Pekkanen, op.cit.. ; Glenn D. Hook et Gavan McCormack (dir.), Japan’s Contested Constitution: Documents and Analysis, Londres, Routledge, 2018, p. 245-268.

[71] Rush Doshi, The Long Game: China’s Grand Strategy to Displace American Order, New York, Oxford University Press, 2021, XXIV + 424 p., p. 203-276 ; Evan A. Feigenbaum, The United States, China and the Future of Asia, New York, Carnegie Endowment for International Peace, 2019.

[72] Richard J. Samuels, 3.11: Disaster and Change in Japan, Ithaca (New York), Cornell University Press, 2013, XVI + 240 p., p. 95-168.

[73] Dani Rodrik, op.cit., p. 189-233 ; Organisation for Economic Co-operation and Development, Global Value Chains: Efficiency and Risks in the Context of Economic Security, Paris, OECD Publishing, diverses études, 2018-2021.

[74] Chris Miller, op.cit., New York, Scribner, 2022, p. 287-389 ; Henry Farrell et Abraham L. Newman, Underground Empire: How America Weaponized the World Economy, New York, Henry Holt, 2023, p. 85-167.

[75] OECD, Acquisition- and Ownership-related Policies to Safeguard Essential Security Interests, Paris, OECD Publishing, 2020 ; METI, White Paper on International Economy and Trade 2020, Tokyo, Ministry of Economy, Trade and Industry, chap. 2.

[76] Mireya Solís, Japan’s Quiet Leadership: Reshaping the Indo-Pacific, Washington D.C., Brookings Institution Press, 2023, XVI + 310 p., p. 41-108.

[77] Le Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership (CPTPP), ou Accord de partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP), est entré en vigueur le 30 décembre 2018 à la suite du retrait des États-Unis du Trans-Pacific Partnership (TPP) décidé en janvier 2017. Il réunit aujourd’hui douze économies de la région indo-pacifique – Australie, Brunei, Canada, Chili, Japon, Malaisie, Mexique, Nouvelle-Zélande, Pérou, Singapour, Vietnam et Royaume-Uni – représentant environ 15 % du PIB mondial. Au-delà de la suppression des droits de douane, le CPTPP constitue un accord commercial de « nouvelle génération » couvrant les investissements, les marchés publics, le commerce numérique, les entreprises publiques, la propriété intellectuelle, les règles de concurrence et les chaînes de valeur régionales. Il est généralement analysé comme un instrument majeur de gouvernance économique destiné à diffuser des normes commerciales et réglementaires de haut niveau dans l’espace indopacifique. Dans le contexte de la rivalité sino-américaine, il participe également à la compétition pour la définition des règles de l’économie mondiale, tandis que la demande d’adhésion de la Chine, déposée en 2021, soulève d’importantes interrogations quant à la compatibilité de son modèle économique avec les disciplines du traité. V. notamment Deborah K. Elms et Patrick Low (dir.), A Pacific Trade Agreement in a New Era. The CPTPP and Asia’s Future, Tokyo, Asian Trade Centre, 2019, 314 p.; Peter A. Petri et Michael G. Plummer, The Economic Effects of the Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership, Peterson Institute for International Economics, Working Paper 19-8, Washington D.C., 2019, 52 p. ; Peter A. Petri et Michael G. Plummer, East Asia Decouples? Supply Chains, China, and a New Trade Bloc, Washington D.C., Peterson Institute for International Economics, 2020, 256 p. Mireya Solís, Dilemmas of a Trading Nation: Japan and the United States in the Evolving Asia-Pacific Order, Washington D.C., Brookings Institution Press, 2017, XII + 366 p., p. 267-335 ; Shujiro Urata, « The CPTPP and Japan’s Leadership in Asia-Pacific Economic Integration », Asia-Pacific Review, vol. 27, n° 2, 2020, p. 1-22.

[78] Cabinet Office of Japan, The 5th Science and Technology Basic Plan, Tokyo, Government of Japan, 2016, 72 p.

[79] Cabinet Office of Japan, Society 5.0: A People-Centric Super-Smart Society, Tokyo, Government of Japan, 2018 ; Japan Business Federation (Keidanren), Toward Realization of the New Economy and Society: Reform of the Economy and Society by the Deepening of Society 5.0, Tokyo, 2018.

[80] Shiro Armstrong, Masahiro Kawai et Peter J. Morgan (dir.), Asia’s Economic Challenges in an Era of Globalization, Tokyo, Asian Development Bank Institute, 2020, p. 185-214.

[81] OECD, The Digital Transformation of Japan, Paris, OECD Publishing, 2021, p. 23-78.

[82] Ulrike Schaede, The Business Reinvention of Japan: How to Make Sense of the New Japan and Why It Matters, Stanford, Stanford University Press, 2020, p. 89-154.

[83] Robert D. Atkinson, Industry 4.0 and the Future of Manufacturing Competitiveness, Washington D.C., Information Technology and Innovation Foundation, 2018 ; OECD, Japan 2019 Economic Survey, chapitre consacré à la transformation numérique.

[84] Steven K. Vogel, op.cit., p. 167-214.

[85] Richard Katz, The Contest for Japan’s Economic Future, Oxford, Oxford University Press, 2015, p. 131-176.

[86] Hiroaki Nakanishi, « Society 5.0: Co-Creating the Future », Japan SPOTLIGHT, vol. 38, n° 2, 2019, p. 4-8 ; Keidanren, Society 5.0 for SDGs, Tokyo, 2021.

[87] Steven K. Vogel, op.cit., p. 87-126.

[88] Chalmers Johnson, op.cit., p. 305-320 ; Kent E. Calder, op.cit, p. 21-58.

[89] Takatoshi Ito et Hugh Patrick (dir.), Reviving Japan’s Economy, Cambridge (Massachusetts), MIT Press, 2005, p. 1-42 ; Ulrike Schaede, Choose and Focus: Japanese Business Strategies for the 21st Century, Ithaca, Cornell University Press, 2008, p. 173-209.

[90] Japan Fair Trade Commission, Annual Report (éditions successives des années 2000 et 2010) ; Mitsuo Matsushita, Thomas J. Schoenbaum et Petros C. Mavroidis, The World Trade Organization: Law, Practice and Policy, Oxford, Oxford University Press, 2015, p. 812-820.

[91] Carl Shapiro, Competition and Innovation: Did Arrow Hit the Bull’s Eye?, in Josh Lerner et Scott Stern (dir.), The Rate and Direction of Inventive Activity Revisited, Chicago, University of Chicago Press, 2012, p. 361-404.

[92] V. F. Souty, « Gouvernance internationale de la concurrence, géopolitique et convergence normative », Le Diplomate Média, 18 mars 2026, 24 p.

[93] Eleanor M. Fox, Competition Policy and the New Economy, Oxford, Oxford University Press, 2019, p. 93-118 ; Frédéric Jenny, « Competition and Industrial Policies in a Globalized Economy », International Review of Industrial Property and Copyright Law, vol. 47, n° 1, 2016, p. 3-28.

[94] Michael E. Porter, The Competitive Advantage of Nations, New York, Free Press, 1990, p. 71-129 ; Ulrike Schaede, The Business Reinvention of Japan, Stanford, Stanford University Press, 2020, p. 55-112.

[95] OECD, Competition Reviews of Japan, Paris, OECD Publishing, 2014 ; International Competition Network, Agency Effectiveness Project Report, Bonn, 2019.

[96] Anu Bradford, op.cit, p. 119-262 ; Elizabeth C. Economy, op.cit, p. 143-201

[97] Barry Naughton, op.cit, p. 15-57 ; Elizabeth C. Economy, The World According to China, op. cit., p. 143-201.

[98] OECD, Acquisition- and Ownership-related Policies to Safeguard Essential Security Interests, Paris, OECD Publishing, 2020 ; METI, White Paper on International Economy and Trade 2020, Tokyo, chapitre 2

[99] Henry Farrell et Abraham L. Newman, op.cit, p. 45-116 ; Jennifer M. Harris, op.cit., p. 247-311.

[100] Carl Shapiro et Hal R. Varian, Information Rules, Harvard Business School Press, 1999, p. 173-210

[101] Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, The Second Machine Age, New York, Norton, 2014, p. 91-138.

[102] Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism, New York, PublicAffairs, 2019, p. 85-132.

[103] Anu Bradford, op.cit., p. 45-118.

[104] Lina Khan, « Amazon’s Antitrust Paradox », Yale Law Journal, 2017, p. 710-805.

[105] OECD, Digital Economy Outlook, Paris, OECD Publishing, 2024.

[106] Jean Tirole, Économie du bien commun, Paris, PUF, 2016, p. 451-498 ; Tim Wu, The Curse of Bigness, New York, Columbia Global Reports, 2018.

[107] Anu Bradford, op.cit, p. 263-329

[108] Helen V. Milner, Resisting Protectionism: Global Industries and the Politics of International Trade, Princeton University Press, 1988, p. 112-158 ; Gregory Shaffer, Emerging Powers and the World Trading System, Cambridge University Press, 2021

[109] G20 Osaka Leaders’ Declaration, 28–29 June 2019 ; OECD, Data Free Flow with Trust and Emerging Privacy Enhancing Technologies, Paris, OECD Publishing, 2023

[110] Masao Horibe, « Japan’s Vision for Data Governance », Japan Spotlight, vol. 41, n° 3, 2022, p. 12-18 ; Mireya Solís, Japan’s Quiet Leadership, Brookings Institution Press, 2023, p. 109-152.

[111] Richard Katz, op.cit., p. 177-214.

[112] WTO, OECD and IMF joint discussions on digital trade governance, various reports 2019–2024.

[113] Susan Ariel Aaronson, Data Is Different: Why the World Needs a New Approach to Governing Cross-Border Data Flows, Washington D.C., CIGI Papers, n° 197, 2018, 32 p. ; Anupam Chander, The Electronic Silk Road: How the Web Binds the World Together in Commerce, New Haven (Connecticut), Yale University Press, 2013, XX + 275 p. ; Anu Bradford, Digital Empires, op.cit..

[114] Government of Japan, Economic Security Promotion Act, 2022.

[115] Chris Miller, op.cit., p. 287-365.

[116] Jennifer M. Harris et Abraham L. Newman, op.cit., p. 85-167.

[117] Henry Farrell et Abraham L. Newman, « Weaponized Interdependence », op.cit., p. 42-79.

[118] Chris Miller, op.cit, p. 1-120.

[119] Dan Breznitz, Innovation in Real Places, Oxford University Press, 2021, p 143-189.

[120] OECD, Semiconductor Value Chains: Emerging Risks and Policy Responses, Paris, OECD Publ., 2024.

[121] Créée en 2022 avec le soutien du gouvernement japonais et d’un consortium réunissant notamment Toyota, Sony, NTT, SoftBank, NEC et Kioxia, la société Rapidus constitue l’un des principaux instruments de la stratégie japonaise de reconquête des capacités nationales dans les semi-conducteurs avancés. Le projet vise à développer au Japon une capacité de production de puces de nouvelle génération (2 nm), en coopération avec IBM, afin de réduire les dépendances technologiques extérieures et de renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement dans un contexte marqué par la rivalité technologique sino-américaine. Rapidus illustre ainsi le passage d’une politique industrielle centrée sur la compétitivité à une logique de sécurité économique intégrant souveraineté technologique et gestion des vulnérabilités stratégiques. Voir notamment : Chris Miller, op.cit., p. 287-365 ; Saadia M. Pekkanen, « Economic Security and Japan’s Technology Strategy », in Saadia M. Pekkanen (dir.), The Oxford Handbook of Japanese Politics, Oxford, Oxford University Press, 2021, p. 587-611.

[122] METI, Rapidus Project and Next-Generation Semiconductor Strategy, Tokyo, Ministry of Economy, Trade and Industry, 2023

[123] Ulrike Schaede, The Business Reinvention of Japan, Stanford University Press, 2020, p. 155-212

[124] Henry Farrell et Abraham L. Newman, op.cit., p. 167-240

[125] Richard Baldwin, The Globotics Upheaval, Oxford University Press, 2019, p. 201-245

[126] Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, The Second Machine Age, New York, Norton, 2014, p. 91-160.

[127] Cabinet Office of Japan, Society 5.0 Implementation Strategy, Tokyo, 2019–2024 editions.

[128] Nick Bostrom, Superintelligence: Paths, Dangers, Strategies, Oxford University Press, 2014, p. 77-130.

[129] Adam Segal, The Hacked World Order, Public Affairs, 2016, p. 201-248.

[130] Joseph S. Nye, « Cyber Power », Harvard Kennedy School Belfer Center Report, 2010.

[131] Henry Farrell et Abraham L. Newman, op.cit., p. 241-310.

[132] OECD, Digital Security Risk and Economic Resilience, Paris, OECD Publishing, 2024.

[133] Shoshana Zuboff, op.cit, p. 75-132 et 463-521

[134] Yuen Yuen Ang, China’s Gilded Age: The Paradox of Economic Boom and Vast Corruption, Cambridge, Cambridge University Press, 2020, p. 189-245 ; Barry Naughton, The Rise of China’s Industrial Policy, 1978–2020, Mexico City, UNAM, 2021, p. 15-57 et 201-248

[135] Chalmers Johnson, op.cit.,p. 305-320 ; Ulrike Schaede, The Business Reinvention of Japan: How to Make Sense of the New Japan Inc., Stanford, Stanford University Press, 2020, p. 55-112 et 155-212.

[136] Mireya Solís, Japan’s Quiet Leadership: Reshaping the Indo-Pacific, Washington D.C., Brookings Institution Press, 2023, p. 109-152 et 233-276.

[137] Chalmers Johnson, op.cit., p. 19-88 et 305-320 ; Alice H. Amsden, Asia’s Next Giant: South Korea and Late Industrialization, Oxford, Oxford University Press, 1989, p. 139-178.

[138] Takatoshi Ito et Hugh Patrick (dir.), Reviving Japan’s Economy: Problems and Prescriptions, Cambridge (Massachusetts), MIT Press, 2005, p. 1-42 ; Ulrike Schaede, The Business Reinvention of Japan: How to Make Sense of the New Japan Inc., Stanford, Stanford University Press, 2020, p. 55-112.

[139] Jennifer M. Harris et Abraham L. Newman, op.cit., p. 85-167 ; Chris Miller, op.cit., p. 287-365.

[140] Henry Farrell et Abraham L. Newman, « Weaponized Interdependence », International Security, vol. 44, n° 1, 2019, p. 42-79 ; Organisation for Economic Co-operation and Development, Economic Security and Global Value Chains, Paris, OECD Publishing, 2023.

[141] Federal Trade Commission, Big Tech and Competition Policy: Recent Developments, Washington D.C., 2023 ; Lina Khan, « Amazon’s Antitrust Paradox », Yale Law Journal, vol. 126, 2017, p. 710-805.

[142] Commission européenne, A Digital Compass for the EU, Bruxelles, 2021 ; Commission européenne, EU Industrial Policy Strategy Update, Bruxelles, 2023.

[143] Mario Draghi, The Future of European Competitiveness, Rapport au Conseil européen, 2024, p. 1-85 et 120-210.


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François Souty

François Souty

François Souty est Président exécutif du Cabinet LRACG Conseil en stratégies européennes et droit de la concurrence, enseignant à Excelia Business School (La Rochelle-Tours-Cachan), à l’Université Catholique de l’Ouest (Niort) et chargé d’enseignements à la Faculté de Droit de l’Université de Nantes. Auparavant Expert National Détaché auprès de la Commission Européenne (rapporteur antitrust sur les marchés financier de 2018 à 2021 et chargé d’affaires internationales de concurrence à la DG Concurrence de 2021 à 2024), il a été conseiller économique européen pour la politique de la concurrence auprès du gouvernement de Géorgie à Tbilisi en 2017-2018. Longtemps Directeur départemental de la DGCCRF au ministère de l’Économie et des Finances (1982 à 2024), il a été également professeur-associé à l’Université de La Rochelle (1996-2018). Membre des comités d’experts de la concurrence de l’OCDE et de la CNUCED de 1992 à 2018, il a participé aux travaux de l’OMC sur le commerce international et la politique de la concurrence de 1997 à 2004. Un des fondateurs du Cercle Jefferson, du Cercle K2, de la revue Concurrences en 2004, il est auteur d’une douzaine de livres ou rapports internationaux et de plus d’une centaine d’articles académiques en droit et politique de la concurrence et en histoire économique. Il prépare actuellement la 5e édition de «Droit et politique de la concurrence de l’Union Européenne »  chez LGDJ-Montchrestien (coll. Clefs). Il est auteur d’une thèse de doctorat en histoire économique à l’Université de Paris III sur les monopoles des Compagnies des Indes néerlandaises au XVIIIe siècle. François Souty est Officier de l’Ordre National du Mérite.

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