DÉCRYPTAGE – Monaco, Kiev et la guerre des ombres

DÉCRYPTAGE – Monaco, Kiev et la guerre des ombres

lediplomate.media — imprimé le 14/07/2026
Monaco
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

La mort d’Anastassia Berezovska au cœur d’une affaire où se croisent criminalité, renseignement et élimination clandestine

L’affaire du colis piégé de Monaco vient de prendre une dimension beaucoup plus inquiétante. Anastassia Berezovska, Ukrainienne de 39 ans soupçonnée d’avoir participé à une tentative d’assassinat contre un oligarque dans la principauté, a été retrouvée morte en Ukraine, abattue de plusieurs balles puis enterrée dans une forêt située à une soixantaine de kilomètres de Kiev.

Selon les éléments rapportés par la presse ukrainienne et repris par CNEWS, deux hommes sont mis en cause : Vladyslav Reut, présenté comme un agent de la direction générale du renseignement du ministère ukrainien de la Défense, et Vitalii Zhykovych, ancien membre du service de sécurité ukrainien. Tous deux auraient reconnu leur implication dans le meurtre.

À ce stade, la prudence reste indispensable. Les déclarations formulées devant la justice ukrainienne ne permettent pas encore d’établir l’existence d’un ordre officiel, ni de conclure que l’assassinat aurait été décidé par l’État ukrainien. Mais l’appartenance présente ou passée des suspects aux structures de renseignement transforme une affaire criminelle en problème politique et diplomatique.

Une suspecte devenue un risque

Anastassia Berezovska faisait l’objet d’une notice internationale après l’attentat manqué de Monaco. Elle aurait tenté d’échapper aux recherches en changeant d’apparence et en se déguisant en homme. À son retour en Ukraine, elle aurait reçu de l’argent et des avoirs numériques afin de financer sa clandestinité.

Les deux suspects lui auraient ensuite proposé une rencontre dans un café, le 3 juillet. Elle serait montée dans leur voiture en pensant être conduite vers un lieu sûr. D’après la version présentée à l’audience, le projet initial aurait consisté à la protéger. Mais, pendant le trajet, Vitalii Zhykovych aurait sorti une arme et menacé la jeune femme.

Le véhicule se serait finalement arrêté dans une zone boisée près de Yuriv. Plusieurs coups de feu auraient alors été tirés. Le corps aurait été enterré sur place, tandis que les effets personnels de la victime auraient été jetés dans un lac afin de compliquer son identification et la reconstitution du crime.

Cette chronologie pose une question centrale : pourquoi une personne recherchée dans une affaire internationale, potentiellement détentrice d’informations sensibles, aurait-elle été prise en charge par des hommes liés aux services ukrainiens avant d’être éliminée ?

Dans l’univers du renseignement, une personne devient dangereuse non seulement lorsqu’elle agit contre un État, mais lorsqu’elle sait trop de choses sur ceux qui l’ont utilisée, protégée ou financée. Berezovska pouvait représenter une suspecte, un intermédiaire, un témoin ou un simple maillon devenu incontrôlable.

Une opération improvisée ou une liquidation organisée ?

La version selon laquelle le meurtre n’aurait pas été prévu dès le départ semble difficile à concilier avec certains éléments rapportés : récupération de la suspecte, déplacement en voiture, choix d’un secteur isolé, élimination, enterrement du corps et destruction des effets personnels.

Il reste toutefois possible que les deux hommes aient agi pour leur propre compte, dans le cadre d’un conflit interne, d’une opération criminelle ou d’une initiative non autorisée. Les services de renseignement ne constituent jamais des structures parfaitement homogènes. Ils comprennent des chaînes de commandement, des unités spéciales, des réseaux informels, des anciens agents, des intermédiaires et parfois des groupes qui utilisent les compétences acquises dans l’appareil d’État à des fins privées.

La guerre en Ukraine a encore accentué cette porosité. Depuis 2022, le pays fonctionne dans un environnement où se mêlent opérations militaires, sabotage, contre-espionnage, assassinats ciblés, réseaux clandestins, trafics d’armes et rivalités entre appareils de sécurité.

Cela ne signifie pas que chaque crime impliquant un agent soit un crime d’État. Mais cela signifie que la frontière entre décision institutionnelle, initiative autonome et règlement de comptes devient plus difficile à établir.

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Monaco, territoire minuscule et enjeu financier majeur

Le choix initial de Monaco n’est pas secondaire. La principauté est un centre financier où résident de nombreux entrepreneurs, investisseurs et grandes fortunes venus de Russie, d’Ukraine, du Caucase et d’Europe orientale. Depuis le début de la guerre, ces réseaux patrimoniaux sont devenus des terrains de confrontation entre sanctions occidentales, intérêts privés, services de renseignement et règlements de comptes.

Un attentat contre un oligarque à Monaco aurait donc une portée considérable. Il démontrerait que les conséquences de la guerre ne restent pas confinées au territoire ukrainien, mais s’étendent aux places financières européennes et aux lieux de résidence des élites économiques.

Sur le plan géoéconomique, cette affaire peut également fragiliser l’image de sécurité de la principauté. Monaco repose sur une combinaison délicate de stabilité politique, discrétion financière, protection policière et confiance des investisseurs. La présence d’explosifs, d’agents clandestins ou de réseaux liés à un conflit extérieur menace directement ce modèle.

Le coût diplomatique pour Kiev

Pour l’Ukraine, l’affaire est embarrassante. Même en l’absence de preuve d’un ordre venu du sommet de l’État, le simple fait que deux hommes associés aux services soient soupçonnés d’un tel crime alimente les accusations sur l’usage d’opérations clandestines en Europe.

Kiev pourrait être contrainte de démontrer que l’enquête sera conduite de manière indépendante et que les responsabilités seront établies sans protection corporatiste. Dans le cas contraire, les partenaires européens pourraient s’interroger sur le contrôle politique exercé sur les structures de renseignement ukrainiennes.

L’affaire risque aussi d’être exploitée par la Russie, qui cherchera à la présenter comme la preuve d’un système ukrainien fondé sur la terreur et les éliminations extrajudiciaires. Moscou utilisera probablement cette affaire non pour défendre la vérité judiciaire, mais pour affaiblir la crédibilité de Kiev auprès des opinions publiques occidentales.

La guerre invisible s’installe en Europe

La dimension la plus importante de cette affaire dépasse Monaco et l’Ukraine. Elle révèle l’extension progressive de la guerre clandestine sur le continent européen.

Sabotages, colis piégés, assassinats, recrutements d’intermédiaires, opérations d’influence et éliminations ciblées forment désormais l’arrière-plan de la confrontation entre la Russie, l’Ukraine et les puissances occidentales. Les frontières entre guerre et paix deviennent de plus en plus incertaines.

Militairement, ces opérations permettent d’atteindre un adversaire sans engager directement des forces régulières. Politiquement, elles offrent la possibilité de nier toute responsabilité. Mais stratégiquement, elles comportent un risque majeur : provoquer une escalade à partir d’un incident mal contrôlé, d’un agent défaillant ou d’une opération menée sans autorisation claire.

La mort d’Anastassia Berezovska n’est donc pas seulement l’épilogue sanglant d’une affaire criminelle. Elle est peut-être le symptôme d’une Europe où les conflits ne se déroulent plus uniquement sur les champs de bataille, mais aussi dans les banques, les résidences de luxe, les réseaux numériques, les services secrets et les forêts où l’on tente de faire disparaître ceux qui en savent trop.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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