DÉFENSE – Fusiliers marins et commandos marine : de Richelieu aux forces spéciales du XXIᵉ siècle, quatre siècles au service de la France

Par la rédaction du Diplomate média
En ce 14 Juillet 2026, alors que la Marine nationale célèbre ses 400 ans, Le Diplomate média a choisi de rendre hommage à quelques-uns de ses combattants les plus emblématiques : les fusiliers marins et les commandos marine. Leur histoire ne se confond pas avec les quatre siècles de la flotte française, mais elle s’inscrit dans une aventure maritime et militaire commencée sous Richelieu, lorsque la France comprit que sa puissance continentale ne suffirait jamais à garantir son indépendance et son rang. Des compagnies embarquées de l’Ancien Régime aux 177 Français du commandant Kieffer débarquant en Normandie, des rizières d’Indochine aux opérations spéciales contemporaines, ces hommes ont porté une tradition singulière : celle du marin devenu combattant à terre, capable de surgir depuis la mer pour frapper là où l’adversaire l’attend le moins. Après avoir consacré un article aux Marines américains à l’occasion de leur 250ᵉ anniversaire, Le Diplomate revient cette fois sur une histoire bien française, plus ancienne encore, dont les noms de Kieffer, Hubert, Jaubert ou Trépel continuent d’incarner l’exigence, le courage et le sacrifice.
Richelieu et la mer : lorsque la France comprend que la puissance ne s’arrête pas à ses frontières
La France est volontiers décrite comme une puissance continentale. Sa géographie, son histoire et ses grandes guerres européennes ont longtemps imposé cette évidence. Pourtant, avec trois façades maritimes en métropole et, aujourd’hui, un immense domaine maritime mondial grâce à ses territoires ultramarins, elle ne pouvait durablement abandonner la mer à ses rivaux. Richelieu fut l’un des premiers hommes d’État français à comprendre pleinement cette nécessité stratégique.
En 1626, sous Louis XIII, le cardinal devient grand maître, chef et surintendant général de la Navigation et du Commerce. L’édit de Saint-Germain marque la constitution d’une marine d’État permanente et organisée. L’enjeu dépasse déjà la seule construction de navires : il s’agit de donner au royaume les moyens de protéger ses côtes et son commerce, de soutenir ses ambitions extérieures et surtout de contester la puissance des États qui ont compris avant lui que la maîtrise des mers constitue l’un des fondements de la puissance mondiale.
Richelieu pose les fondations ; Colbert donnera sous Louis XIV une autre dimension à l’ambition navale française. Ports, arsenaux et constructions navales accompagnent l’affirmation d’une flotte capable de rivaliser avec les grandes puissances maritimes. La France ne détrônera jamais durablement l’Angleterre puis la Grande-Bretagne sur les océans, mais chaque fois qu’elle disposera d’une marine puissante, son influence internationale s’en trouvera considérablement renforcée. La guerre d’Indépendance américaine en fournira, un siècle plus tard, une démonstration éclatante lorsque la flotte française contribuera directement à l’effondrement de la position britannique à Yorktown.
C’est dans cette longue histoire que se développent différentes traditions de combattants liés à la mer. Les actuelles Troupes de marine, aujourd’hui intégrées à l’armée de Terre, font remonter leur filiation aux formations créées sous Richelieu à partir de 1622. Les fusiliers marins et les commandos marine appartiennent à une autre histoire institutionnelle, celle de la Marine nationale. Ces filiations ne doivent pas être confondues, mais elles procèdent d’une même intuition stratégique : un navire ne suffit pas à contrôler un littoral, à protéger un arsenal ou à porter le combat au-delà de la mer. Il faut aussi des hommes capables de combattre une fois débarqués.
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Des fusiliers marins aux hommes de Kieffer : la naissance d’une légende
Au fil des siècles, les marins français combattent régulièrement à terre. Mais c’est au XIXᵉ siècle que la spécialité moderne de fusilier marin prend véritablement forme. Ces combattants assurent la protection des bâtiments et des installations de la Marine, tout en conservant une capacité d’engagement terrestre qui les conduira sur certains des champs de bataille les plus meurtriers de l’histoire française.
La Première Guerre mondiale leur offre l’une de leurs pages les plus glorieuses. En 1914, la brigade de fusiliers marins de l’amiral Ronarc’h se bat en Belgique et participe notamment à la bataille de Dixmude. Ces marins, dont beaucoup sont très jeunes, combattent comme fantassins afin de contenir l’avancée allemande. L’épisode entre durablement dans la mémoire militaire française et rappelle une caractéristique qui ne quittera plus cette tradition : lorsque les circonstances l’exigent, le marin peut redevenir soldat.
Mais la véritable naissance des commandos marine modernes se joue durant la Seconde Guerre mondiale.
Philippe Kieffer, officier de la France libre, comprend l’intérêt des nouvelles unités commandos développées par les Britanniques. Des volontaires français sont sélectionnés et soumis à l’entraînement extrêmement exigeant des commandos britanniques, notamment à Achnacarry, en Écosse. Ils apprennent le raid, l’infiltration et le combat rapproché dans une logique où la rusticité physique doit s’accompagner d’une autonomie et d’une capacité d’initiative exceptionnelles.
Le 6 juin 1944, leur heure arrive.
Cent soixante-dix-sept Français du 1er Bataillon de fusiliers marins commandos débarquent sur Sword Beach avec les forces alliées. Ils sont les seuls soldats français à débarquer en unité constituée sur les plages de Normandie au matin du Jour J. Sous les ordres de Kieffer, ils participent notamment aux combats autour du casino de Ouistreham avant de poursuivre leur progression. Pour ces hommes qui avaient refusé la défaite de 1940, revenir les armes à la main sur le sol de France possédait une dimension qui dépassait largement la seule opération militaire.
Leur héritage est devenu la matrice morale des commandos marine contemporains. Deux de leurs officiers tombés pendant la guerre, Charles Trépel et Augustin Hubert, donneront leur nom à des unités prestigieuses. En 2008, un nouveau commando Kieffer sera créé pour perpétuer directement le nom de celui qui avait donné à la France ses premiers commandos de marine modernes.
De l’Indochine à l’Algérie : les commandos entrent dans la guerre moderne
La victoire de 1945 ne met pas fin au besoin de forces capables d’opérer avec de faibles effectifs dans des environnements difficiles. Au contraire, les guerres de décolonisation vont accélérer l’évolution des commandos marine.
Entre 1946 et 1948 sont constituées plusieurs unités qui portent les noms d’officiers morts au combat : Jaubert, Trépel, de Montfort, de Penfentenyo et Hubert, auxquels s’ajoute alors le commando François. Derrière chacun de ces noms se trouve une histoire individuelle, mais leur transmission répond à une logique plus profonde : dans les forces spéciales comme dans les unités les plus anciennes, la mémoire des morts constitue une part de l’identité des vivants.
L’Indochine devient rapidement un laboratoire de la guerre amphibie et irrégulière. Le commando Jaubert, issu de la compagnie Merlet, y acquiert une réputation exceptionnelle. Dans un environnement fait de fleuves, de rizières et de jungles, les opérations imposent mobilité et capacité d’adaptation. Les commandos participent à cette guerre où la frontière entre le domaine maritime et terrestre devient souvent presque inexistante.
La guerre d’Algérie constitue une nouvelle étape. Plusieurs commandos sont engagés sur ce théâtre et adaptent encore leurs méthodes à une guerre différente. L’expérience accumulée depuis la Seconde Guerre mondiale forge progressivement une culture opérationnelle qui survivra aux conflits de décolonisation et trouvera une nouvelle raison d’être avec l’essor des opérations spéciales.
Parmi toutes ces unités, le commando Hubert occupe une place singulière. Spécialisé dans l’action sous-marine et composé notamment de nageurs de combat, il appartient à cet univers particulièrement fermé où la sélection humaine est aussi importante que la maîtrise technique. L’eau, la nuit et la discrétion deviennent des armes. Là où une flotte classique manifeste la puissance par sa présence, les nageurs de combat recherchent exactement l’inverse : ne pas être vus avant que la mission soit accomplie.
Jaubert et Trépel se sont eux aussi imposés comme des noms majeurs de cette histoire. Leur spécialisation et leurs missions ont évolué avec les menaces, mais ils incarnent toujours cette capacité d’action offensive à très faible empreinte qui caractérise les forces spéciales modernes.
Les commandos marine au XXIᵉ siècle : frapper depuis la mer dans un monde redevenu dangereux
Les commandos marine sont aujourd’hui les forces spéciales de la Marine nationale. Environ 700 marins arment sept unités opérationnelles au sein de la Force maritime des fusiliers marins et commandos, la FORFUSCO, qui compte dans son ensemble environ 2 600 marins. Aux commandos historiques se sont ajoutés Kieffer et Ponchardier, ce dernier ayant été recréé au XXIᵉ siècle.
Leur univers opérationnel a profondément changé depuis Sword Beach, mais la logique fondamentale demeure. Les commandos peuvent être appelés à conduire des actions spéciales en mer ou depuis la mer, des opérations de reconnaissance et de renseignement, des missions de contre-terrorisme, de libération d’otages ou d’appui spécialisé. Les détails de leurs engagements contemporains restent naturellement en grande partie discrets. C’est le propre de forces dont les succès les plus importants sont souvent ceux dont le public ne connaîtra jamais l’existence.
La révolution technologique transforme néanmoins leur métier. Les drones, les capteurs et l’intelligence artificielle modifient le champ de bataille, tandis que la surveillance généralisée rend la clandestinité toujours plus difficile. Pourtant, aucune technologie ne supprime la nécessité de disposer d’hommes capables d’agir dans l’incertitude, loin de leurs bases et parfois dans des conditions extrêmes. La guerre change constamment de moyens ; elle conserve une remarquable permanence dans les qualités humaines qu’elle exige.
La géographie mondiale redonne parallèlement toute son importance à la dimension maritime. La compétition entre les États-Unis et la Chine se joue largement dans l’Indo-Pacifique. Les câbles sous-marins sont devenus des infrastructures stratégiques essentielles, les fonds marins constituent un nouveau champ de rivalités et les routes commerciales demeurent vulnérables aux crises. Les attaques contre la navigation en mer Rouge ont récemment rappelé qu’une perturbation localisée pouvait produire des conséquences économiques à l’échelle mondiale.
Pour la France, cette nouvelle géopolitique des océans possède une dimension particulière. Grâce à ses territoires ultramarins, elle dispose du deuxième espace maritime mondial, avec une zone économique exclusive de plus de 10 millions de kilomètres carrés, dont l’immense majorité se situe précisément autour des outre-mer. La Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française, Wallis-et-Futuna, La Réunion, Mayotte, les Antilles, la Guyane, Saint-Pierre-et-Miquelon et les Terres australes ne constituent donc pas des confettis périphériques d’un ancien empire disparu. Ils donnent à la France une présence sur plusieurs océans et font d’elle, géographiquement autant que juridiquement, une puissance mondiale. Plus de 90 % de sa ZEE est d’ailleurs rattachée à ses territoires de l’Indo-Pacifique.
Cette immensité constitue cependant autant une richesse qu’une responsabilité. Il faut surveiller des espaces maritimes gigantesques, protéger les populations et les territoires ultramarins, lutter contre les trafics, la pêche illégale et les atteintes à la souveraineté, tout en étant capable de réagir rapidement à une crise située parfois à des milliers de kilomètres de la métropole. Dans ces espaces où les distances sont considérables et les moyens nécessairement comptés, la présence navale et la capacité d’intervention deviennent les conditions concrètes de la souveraineté. Une ZEE qui ne peut être surveillée ni défendue risque toujours de n’être, à terme, qu’une souveraineté inscrite sur une carte.
L’Indo-Pacifique sera précisément l’un des grands théâtres stratégiques du XXIᵉ siècle. La rivalité sino-américaine y structure déjà les rapports de force, tandis que l’Inde affirme sa puissance, que le Japon se réarme et que les routes maritimes reliant l’Asie au reste du monde concentrent une part décisive des échanges internationaux. La France y possède des territoires, des citoyens et des intérêts souverains propres. Elle n’y est donc pas seulement présente comme alliée des États-Unis ou comme membre d’une hypothétique puissance européenne projetée à l’autre bout du monde : elle y est chez elle. Cette singularité devrait constituer le point de départ de toute stratégie française dans la région.
À cette compétition stratégique s’ajoute désormais la bataille des ressources. Les fonds marins concentrent une attention croissante en raison de leur potentiel en minerais et métaux critiques indispensables aux industries numériques, énergétiques et militaires. Nodules polymétalliques, cobalt, nickel, cuivre et autres ressources potentielles alimentent déjà une compétition scientifique, technologique et géopolitique dont les conséquences restent difficiles à mesurer. L’exploitation des grands fonds pose d’immenses questions environnementales et ne saurait être présentée comme un nouvel eldorado sans risques. Mais l’enjeu stratégique existe : dans un monde où la maîtrise des matières premières conditionne de plus en plus la souveraineté industrielle, connaître les fonds marins, disposer des technologies permettant de les explorer et empêcher d’autres puissances d’y acquérir seules une avance décisive devient un enjeu de puissance. La France possède à cet égard un atout exceptionnel : la plus vaste ZEE de grands fonds marins au monde, avec environ 9,5 millions de kilomètres carrés situés à plus de 1 000 mètres de profondeur.
La course aux ressources du XXIᵉ siècle pourrait ainsi se jouer autant sous les océans que sur les continents. Or la protection des fonds marins ne concerne pas seulement les minerais. Elle touche également aux câbles par lesquels transite l’essentiel des communications numériques intercontinentales et, plus largement, aux infrastructures sous-marines devenues vitales pour les économies modernes. Sabotage, espionnage, cartographie clandestine ou actions hybrides font désormais du monde sous-marin un espace de confrontation à part entière. Pour une marine moderne, surveiller la surface ne suffit donc plus : il faut être capable de comprendre et de maîtriser ce qui se joue dans les profondeurs.
Dans ce contexte, les forces capables d’opérer à l’interface entre la terre et la mer retrouvent une importance croissante. La France possède le deuxième espace maritime mondial et conserve des territoires sur plusieurs océans. Pour elle, la puissance navale n’est donc pas un luxe hérité d’un passé glorieux. Elle est une nécessité géopolitique.
C’est aussi ce qui rapproche, malgré leurs histoires et leurs structures très différentes, les commandos marine français des Marines américains auxquels Le Diplomate média avait consacré un précédent article pour leur 250ᵉ anniversaire. Le Corps des Marines des États-Unis constitue une force expéditionnaire de masse sans équivalent direct en France, tandis que nos commandos marine appartiennent à l’univers beaucoup plus restreint des forces spéciales. La comparaison institutionnelle s’arrête donc rapidement. Mais une même réalité stratégique traverse leurs histoires : la mer n’est jamais seulement une frontière. Elle est une voie d’accès vers le monde et, pour les grandes puissances, un espace depuis lequel la force peut être projetée.
Quatre siècles de puissance maritime, une même exigence
En célébrant ses 400 ans en 2026, la Marine nationale ne célèbre pas quatre siècles d’une institution demeurée identique. La flotte de Richelieu n’était évidemment pas celle de Colbert, pas davantage que la marine à voile de l’amiral de Grasse ne ressemblait aux bâtiments de la Seconde Guerre mondiale ou aux sous-marins nucléaires contemporains. Ce qui traverse pourtant ces quatre siècles est une même conviction : un pays qui renonce à maîtriser les espaces maritimes dont dépend sa sécurité finit toujours par dépendre de ceux qui les maîtrisent à sa place.
Les fusiliers marins et les commandos marine occupent une place particulière dans cette histoire. Ils rappellent que la puissance navale ne se résume ni au tonnage d’une flotte ni au nombre de missiles embarqués. Elle repose aussi sur des hommes capables de protéger, de débarquer et d’agir lorsque la situation l’exige.
Demain, cette mission pourrait prendre une importance encore plus grande. Défendre la France ne signifie plus seulement protéger les côtes de Brest, Toulon ou Cherbourg. C’est aussi être capable de faire respecter notre souveraineté autour de territoires parfois minuscules par leur superficie terrestre, mais auxquels sont rattachés d’immenses espaces maritimes. C’est maintenir une présence crédible dans l’Indo-Pacifique, protéger les voies de communication et les infrastructures sous-marines, surveiller les ressources stratégiques et rappeler qu’une souveraineté n’existe véritablement que lorsqu’un État possède les moyens de la faire respecter.
La France dispose ainsi d’un patrimoine géopolitique exceptionnel dont elle ne semble pas toujours mesurer pleinement la valeur. Dans le monde qui vient, marqué par le retour des rivalités de puissance, la compétition pour les ressources et le déplacement du centre de gravité stratégique vers l’Indo-Pacifique, ses outre-mer et son immense domaine maritime pourraient devenir l’un de ses principaux atouts. Encore faut-il les protéger et accepter d’y consacrer les moyens nécessaires. Les cartes donnent des droits ; seules la présence et la puissance permettent durablement de les conserver.
Des hommes de Kieffer courant sous le feu sur les plages normandes aux commandos contemporains dont les opérations demeurent souvent couvertes par le secret, les époques ont changé et les techniques se sont transformées. La mission fondamentale, elle, conserve quelque chose d’intemporel : servir la France là où la mer rencontre la guerre.
En ce 14 Juillet 2026, tandis que la Marine nationale célèbre quatre siècles d’existence, Le Diplomate média voulait donc rendre hommage à ces combattants et, à travers eux, à tous les marins qui ont servi la France depuis que Richelieu comprit qu’un grand pays ne pouvait prétendre peser sur le destin du monde en tournant le dos à la mer.
Quatre cents ans plus tard, cette leçon n’a rien perdu de son actualité…
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