ANALYSE – Sans désarmement, le processus de Washington sert le Hezbollah

ANALYSE – Sans désarmement, le processus de Washington sert le Hezbollah

lediplomate.media — imprimé le 14/07/2026
processus de Washington sert le Hezbollah
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Pierre Sassine

Si le mémorandum entre Washington et Téhéran venait à tomber, la première question ne serait pas seulement celle du rapport de force entre les États-Unis et l’Iran. Elle serait aussi, immédiatement, celle du Liban. Plus précisément : que deviendrait le processus de Washington, cette séquence de négociations censée encadrer le face-à-face libano-israélien ?

À première vue, l’effondrement du canal irano-américain pourrait fragiliser ce processus. Mais l’inverse est également possible. Plus le dossier iranien se durcit, plus Washington peut vouloir maintenir le front libanais sous contrôle. Non plus seulement pour rechercher un règlement durable, mais pour empêcher le Liban de devenir une nouvelle variable d’escalade régionale.

C’est là que commence le piège. Un processus diplomatique qui ne conduit pas au désarmement du Hezbollah ne restaure pas la souveraineté libanaise. Il l’ajourne. Il produit des réunions, des communiqués, des médiations, mais laisse intact le cœur du problème : l’existence, sur le territoire libanais, d’une force armée autonome qui conserve une décision de guerre et de paix échappant à l’État.

Le processus de Washington change de fonction

Le processus de Washington pouvait être présenté, au départ, comme une tentative de règlement : stabiliser la frontière, encadrer un retrait israélien, sécuriser le Sud, replacer l’État libanais dans une dynamique diplomatique. Sur le papier, l’idée pouvait sembler utile. Un État souverain négocie ; il ne subit pas. La négociation, lorsqu’elle est conduite par une autorité qui détient réellement le monopole de la décision, peut être un acte de souveraineté.

Mais dans le cas libanais, tout dépend d’une question préalable : qui décide réellement ? L’État, ou le Hezbollah ?

Si le mémorandum Iran–États-Unis tombe, le processus de Washington risque de changer de nature. Il ne serait plus seulement un cadre de règlement. Il deviendrait un mécanisme de confinement du front libanais pendant que l’affrontement avec l’Iran se durcit. Washington aurait alors besoin de stabiliser le Liban, non d’abord pour restaurer sa souveraineté, mais pour éviter l’ouverture d’un front supplémentaire.

Or stabiliser un front sans désarmer la force qui peut le rallumer, ce n’est pas résoudre le problème. C’est le gérer au bénéfice de celui qui détient l’arme.

Le Hezbollah n’a pas besoin de remporter une victoire spectaculaire. Il lui suffit que le temps passe, que les négociations continuent, que l’exécutif libanais parle au nom de l’État sans exercer pleinement son autorité, et que la question des armes soit renvoyée à plus tard. Dans ce cas, la diplomatie ne neutralise pas l’anomalie. Elle l’habille.

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Le mille-feuille des pressions

Le mécanisme peut être résumé en trois couches.

La première est américaine. Washington, confronté à la crise iranienne, cherche des relais régionaux capables de tenir les équilibres. L’Arabie saoudite devient alors un acteur central. Les Américains peuvent vouloir éviter que les souverainistes libanais ne fassent exploser le cadre de négociation au moment même où l’administration américaine cherche à contenir l’escalade avec Téhéran.

La deuxième est saoudienne. Riyad peut pousser les souverainistes libanais à rester dans le processus, non pour éviter une accusation du Hezbollah, mais pour préserver le cadre diplomatique voulu par Washington. Car le Hezbollah gagne dans les deux cas : si les négociations continuent, elles prolongent le statu quo ; si elles échouent, il peut présenter le processus américain comme une impasse. Le piège ne tient donc pas à ce que le Hezbollah pourrait dire, mais à ce que le processus produit réellement.

La troisième couche est libanaise. Les souverainistes, par prudence, par réalisme, par souci de ne pas contrarier leurs alliés arabes et occidentaux, peuvent accepter de poursuivre les négociations. Ils peuvent le faire avec de bonnes intentions : éviter la guerre, préserver le soutien international, maintenir une chance de règlement, ne pas apparaître comme les responsables d’une rupture diplomatique.

Mais le problème n’est pas l’intention. Le problème est le résultat.

Et si le résultat n’est pas le désarmement du Hezbollah, alors le processus travaille objectivement pour lui. Non parce que les souverainistes le voudraient. Non parce que Riyad le souhaiterait. Non parce que Washington chercherait nécessairement à le renforcer. Mais parce qu’en dehors du désarmement, toute gestion de la crise consolide l’ordre existant.

Cet ordre est simple : un État reconnu, mais incapable d’imposer seul son autorité ; une armée nationale appelée à se déployer, mais sans monopole politique complet de la force ; un exécutif qui négocie, mais ne tranche pas ; et un Hezbollah qui conserve l’essentiel de son pouvoir réel.

Le Hezbollah dénonce ce dont il profite

C’est ici que se trouve le paradoxe central. Le Hezbollah dénonce les négociations, crie contre les diktats américains, refuse toute normalisation, agite le vocabulaire de la résistance et accuse ses adversaires de capitulation. Il doit le faire. C’est une nécessité narrative. Son récit politique repose sur le refus, la confrontation et la prétention à incarner seul la défense du Liban.

Mais, en pratique, ces négociations lui rendent service. Elles déplacent le problème des armes vers une table diplomatique. Elles transforment une décision régalienne libanaise en sujet d’attente régionale. Elles permettent à l’exécutif de dire qu’il agit, sans agir sur l’essentiel. Elles laissent enfin au Hezbollah la possibilité de conserver son arsenal tout en laissant l’État assumer les conséquences politiques, économiques et diplomatiques de cette situation.

Le Hezbollah dénonce donc les négociations pour sauver son récit. Mais il en bénéficie parce qu’elles remplacent l’autorité de l’État par l’attente d’un arrangement.

C’est pourquoi il faut cesser de formuler le problème comme s’il dépendait uniquement du Hezbollah. Dire que celui-ci refuse de désarmer est vrai, mais insuffisant. Le cœur du problème relève d’un manquement grave de la part de l’exécutif libanais. Dans un État digne de ce nom, la sécurité et l’autorité ne sont pas des sujets de débat. Elles relèvent des fonctions premières du pouvoir. On peut débattre des politiques économiques, des réformes administratives, des choix sociaux ou des priorités budgétaires. On ne débat pas du monopole de l’État sur les armes.

Le désarmement du Hezbollah n’est donc pas une concession à obtenir d’une milice. C’est une obligation de l’exécutif libanais. C’est à lui qu’il revient de garantir la souveraineté, l’unité du territoire, l’autorité de l’État, la sécurité des citoyens et la décision de guerre et de paix. En laissant cette question devenir un objet de négociation permanente, il ne gagne pas du temps. Il renonce à sa mission.

Dès lors, le critère d’analyse devient simple : ce que font les souverainistes ou l’exécutif libanais en dehors du désarmement sert objectivement les intérêts du Hezbollah. Indépendamment des intentions. Indépendamment des discours. Indépendamment des pressions américaines, saoudiennes ou internationales.

Car tant que le Hezbollah conserve ses armes, il conserve le pouvoir de décider de l’essentiel. Les communiqués, les réunions, les médiations, les promesses de retrait et les arrangements de sécurité ne restaurent rien si l’État ne récupère pas le monopole de la force.

Le Liban n’a pas besoin d’un processus qui organise mieux son impuissance. Il a besoin d’un exécutif qui exerce son autorité. En dehors du désarmement, il n’y a pas de politique souverainiste efficace ; il n’y a que des formes plus ou moins habiles d’adaptation à l’ordre imposé par le Hezbollah.

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Pierre Sassine

Pierre Sassine

Pierre Sassine, né en 1967 au Liban, est un chrétien patriote engagé au sein de la diaspora libanaise.
Témoin des profondes mutations politiques de son pays, il développe très tôt un attachement aux valeurs de liberté et de souveraineté.
Installé en France, il s’implique activement dans la défense des causes libanaises et dans la promotion d’une vision démocratique et pluraliste du Liban.
Son engagement se manifeste à travers sa participation à divers débats publics, ses échanges avec les institutions et son implication dans les initiatives citoyennes.
Son parcours reflète la détermination d’un patriote résolument attaché à l’héritage spirituel et culturel du Liban.
Il occupe aujourd’hui le poste de Représentant du « Forum des Cèdres » en France et auprès de l’Union européenne.

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