DÉCRYPTAGE – Riyad achète à Moscou : La grande contradiction du pétrole saoudien

DÉCRYPTAGE – Riyad achète à Moscou : La grande contradiction du pétrole saoudien

lediplomate.media — imprimé le 04/07/2026
Riyad achète à Moscou
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Le royaume qui exporte l’énergie mais importe sa sécurité énergétique

Il existe une image qui raconte mieux que beaucoup d’analyses le désordre énergétique de notre époque : l’Arabie saoudite, géant mondial des exportations pétrolières, contrainte d’acheter du fioul russe pour alimenter ses propres centrales. Non pas comme un choix marginal, ni comme une opération occasionnelle, mais avec des volumes désormais structurels. En mai, Riyad est devenue le principal acheteur maritime de fioul russe, absorbant plus d’un tiers des cargaisons parties des ports contrôlés par Moscou, soit environ un million deux cent mille tonnes.

Ce paradoxe n’en est un qu’en apparence. Il photographie en réalité un système mondial dans lequel les sanctions occidentales ont modifié les routes sans arrêter l’énergie russe. Elles ont poussé Moscou à chercher de nouveaux débouchés, obligé les marchés à redessiner les flux, créé des zones grises commerciales, mais elles n’ont pas effacé la demande. Et lorsque la demande devient nécessité, même un allié historique des États-Unis comme l’Arabie saoudite achète à celui que Washington voudrait isoler.

Le Kremlin contourne l’encerclement

Après l’embargo européen sur les produits raffinés russes, Moscou a trouvé de nouveaux acheteurs. L’Arabie saoudite est devenue l’un des plus importants. Le mécanisme est simple : Riyad peut exporter davantage de brut de qualité et, dans le même temps, brûler dans ses centrales électriques du fioul importé à des conditions avantageuses. En pratique, elle vend au monde le pétrole qui rapporte le plus et utilise du carburant russe pour couvrir ses besoins internes.

Sur le plan économique, l’avantage est évident. Le royaume préserve sa capacité à maintenir des revenus élevés grâce aux exportations, protège son budget public et soutient son gigantesque programme de transformation économique lié à la diversification de l’après-pétrole. Mais le prix politique de ce choix est lourd : il montre que même Riyad, malgré sa puissance énergétique, n’est pas autosuffisante lorsque la demande intérieure augmente, lorsque le climat impose d’énormes consommations électriques et lorsque les tensions régionales fragilisent les infrastructures.

Moscou, elle, encaisse deux fois. D’un côté, elle vend des produits que l’Europe n’achète plus. De l’autre, elle démontre que la tentative occidentale de l’exclure du marché énergétique mondial produit des effets partiels, non définitifs. Le pétrole russe ne disparaît pas : il change de pavillon commercial, de route, d’intermédiaires, mais il continue de circuler.

La guerre comme multiplicateur de crise

La dimension militaire est décisive. La tension avec l’Iran, les attaques contre les infrastructures énergétiques, la vulnérabilité des raffineries et des terminaux, la pression sur le détroit d’Ormuz ont transformé la sécurité énergétique saoudienne en question stratégique immédiate. Il ne suffit pas d’avoir du pétrole sous le désert. Il faut l’extraire, le raffiner, le transporter, le protéger et le distribuer.

Le détroit d’Ormuz reste le point le plus sensible. Une part décisive du commerce énergétique mondial y transite. Si ce passage devient dangereux ou partiellement bloqué, le royaume doit déplacer son brut vers la mer Rouge, en utilisant l’oléoduc qui mène à Yanbu. Mais cette infrastructure a elle aussi ses limites de capacité. Lorsque les routes maritimes orientales deviennent périlleuses et que les voies occidentales se saturent, le système saoudien révèle son exposition.

L’évaluation militaire est ici limpide : les monarchies du Golfe disposent d’armements sophistiqués, de défenses antiaériennes, d’alliances occidentales et de systèmes de surveillance avancés. Mais elles restent vulnérables à une guerre asymétrique faite de drones, de missiles, de sabotages, de blocages navals et de menaces indirectes. L’Iran, même sans remporter un affrontement conventionnel, peut frapper là où le Golfe est le plus fragile : l’énergie, les ports, les raffineries, les routes, les assurances maritimes, la confiance des marchés.

C’est pourquoi l’Arabie saoudite doit acheter du temps, du carburant et des marges de sécurité. Le fioul russe devient une réserve stratégique déguisée en commerce ordinaire.

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Alliance élargie des producteurs et réalisme saoudien

Sur le plan géopolitique, cette affaire confirme une évidence désormais impossible à ignorer : Riyad ne veut plus se comporter comme un simple prolongement de la stratégie américaine. Le royaume reste lié aux États-Unis sur les plans militaire, financier et technologique, mais il construit des marges d’autonomie avec Moscou, Pékin et d’autres centres de puissance. L’Arabie saoudite ne rompt pas avec Washington ; elle refuse simplement de dépendre d’une seule protection.

Au sein de l’alliance des producteurs de pétrole élargie à la Russie, la relation entre Riyad et Moscou est devenue un pilier. Les deux pays n’ont pas les mêmes intérêts, n’occupent pas la même place internationale, ne partagent pas le même système d’alliances. Mais ils ont un objectif commun : empêcher que le prix du pétrole soit décidé uniquement par les consommateurs occidentaux et par leurs sanctions.

Voilà la véritable géoéconomie de cette affaire. L’énergie ne suit plus les appartenances idéologiques du passé. Elle suit l’intérêt, la sécurité, la capacité de résister à la pression financière occidentale. Les sanctions servent à frapper, mais elles poussent aussi les pays sanctionnés à construire des réseaux alternatifs. Et lorsque ces réseaux rencontrent la demande des grands producteurs non occidentaux, ils deviennent une partie du nouvel ordre énergétique.

La gêne stratégique pour Washington

Pour les États-Unis, le message est difficile à avaler. Leur principal partenaire arabe dans le Golfe achète du carburant à leur principal adversaire stratégique en Europe. Non pas parce qu’il serait devenu prorusse, mais parce que le système international est plus fort que les déclarations politiques. Lorsque le réseau électrique saoudien doit tenir pendant l’été, lorsque les consommations internes augmentent, lorsque les routes sont incertaines, la priorité n’est pas l’alignement diplomatique. Elle consiste à maintenir le pays sous tension.

Washington peut protester, mais il lui sera difficile d’empêcher Riyad de protéger sa stabilité intérieure. La monarchie saoudienne sait que sans électricité, sans climatisation, sans continuité industrielle, la sécurité nationale devient fragile. Au Moyen-Orient, la chaleur est aussi un facteur politique. Une crise énergétique interne peut devenir une crise sociale, puis une crise de légitimité.

Moscou le sait. Et elle exploite chaque contradiction. Chaque navire chargé de fioul à destination de l’Arabie saoudite constitue un petit démenti à l’isolement russe. Chaque achat saoudien renforce l’idée que le marché mondial n’est plus gouvernable par un seul centre de pouvoir.

L’énergie choisit la voie de la puissance

La leçon est simple et brutale. L’Arabie saoudite exporte du pétrole, mais importe de la résilience. La Russie est sanctionnée, mais continue de vendre. L’Occident trace des frontières politiques, mais le marché de l’énergie les traverse. Le Golfe reste allié des États-Unis, mais commerce avec Moscou. Et le pétrole, comme toujours, n’obéit pas à la morale proclamée : il obéit à la géographie, à la force, à la nécessité.

Riyad achète à Moscou parce qu’elle en a besoin. Moscou vend à Riyad parce qu’elle y gagne de l’argent, de l’influence et de la légitimation. Entre les deux se trouve l’échec de l’illusion selon laquelle une sanction suffirait à modifier la logique profonde des rapports de puissance.

Dans le nouveau désordre mondial, l’énergie ne récompense pas ceux qui proclament des principes. Elle récompense ceux qui contrôlent les routes, les infrastructures, les réserves, les clients et les alternatives. Et aujourd’hui, la Russie, malgré la guerre et les sanctions, démontre qu’elle possède encore tout cela.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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