Le Grand Entretien du Diplomate avec François Martin – La France dans le chaos du monde : Souveraineté perdue, héritage gaullien trahi et horizon d’un sursaut

Le Grand Entretien du Diplomate avec François Martin – La France dans le chaos du monde : Souveraineté perdue, héritage gaullien trahi et horizon d’un sursaut

lediplomate.media — imprimé le 04/07/2026
François Martin
Réalisation Le Lab Le Diplo

Paru le 12 mars 2026 aux éditions Jean-Cyrille Godefroy, La France dans le chaos du mondeest le troisième volet d’une trilogie géopolitique entamée avec L’Ukraine, un basculement du monde (2023) et Le Temps des fractures (2024). François Martin y dresse un diagnostic implacable : l’ordre international porté par l’Occident s’effondre, et la France, cumulant chaos externe et crise intérieure, perte de souveraineté, effacement diplomatique, impuissance stratégique, n’est pas en état de faire face. Prisonnière de ses dogmes atlantistes et d’une construction européenne technocratique, elle a renoncé à l’héritage gaullien sans en mesurer les conséquences. Partout, des BRICS à l’Afrique en passant par le Moyen-Orient et l’Amérique latine, les rapports de force réels s’imposent contre les discours moralisateurs. La question posée en filigrane est décisive : la France saura-t-elle rompre avec ses illusions et retrouver sa voix dans un monde qui n’attend plus ses leçons ? François Martin, géopoliticien, essayiste, diplômé de l’ESSEC et de l’EMBA HEC, auditeur de l’IHEDN et de l’INHESJ, fondateur du Club HEC Géostratégies et cofondateur du Nouveau Conservateur avec Paul-Marie Coûteaux, répond aux questions du Diplomate.

Propos recueillis par La Rédaction

Le Diplomate : Votre livre s’inscrit dans une trilogie commencée avec l’Ukraine et poursuivie avec les fractures Nord-Sud. En quoi ce troisième volet constitue-t-il un tournant : s’agit-il d’une aggravation du diagnostic, ou d’une tentative de réponse ?

François Martin : : Mon souci premier était de placer la France au cœur de l’analyse. Dans mes deux livres précédents, je parlais du monde, mais pas de la France. J’ai donc intitulé ce volume La France dans le chaos du monde, mais la description de l’environnement a pris tant de place qu’elle a constitué un livre entier, et je n’ai pu aborder la France que brièvement en conclusion. Le deuxième tome, que je rédigerai l’année prochaine, lui sera pleinement consacré.

À cela s’ajoute un élément de calendrier déterminant, car en effet, j’ai achevé ce livre juste avant la guerre contre l’Iran, qui est peut-être l’événement le plus emblématique du déclin occidental en cours. Ce troisième volet, envisagé en deux tomes, est donc à la fois une aggravation du diagnostic, puisque la guerre d’Iran en constitue un paroxysme que j’intégrerai dans le prochain volume, et une tentative de réponse, en posant la question de ce que la France doit faire dans ce contexte.

Vous affirmez que le monde n’est pas entré dans le chaos par accident. Quels sont, selon vous, les deux ou trois décisions stratégiques occidentales – américaines et européennes – qui ont délibérément ou aveuglément contribué à ce dérèglement de l’ordre international ?

Je distingue trois facteurs principaux : 

Le premier est ce que j’appelle l’hubris occidental, et plus précisément américain, à partir des années 2000, après la chute de l’URSS. J’ai développé ce point dans mon livre précédent autour du concept d’« hégémonie globale bienveillante » : l’idée que l’Occident, fort de sa supériorité morale autoproclamée, pouvait imposer sa volonté au monde entier pour son propre bien. Cette conviction a engendré une forme de paresse intellectuelle et stratégique. Un champion olympique de judo me disait que : « Le plus difficile, ce n’est pas d’être au sommet, c’est d’y rester. » À partir du moment où l’on se croit légitimement au sommet, on cesse de travailler pour l’être. C’est ce qui s’est passé aux États-Unis, qui ont laissé la Chine prendre une avance phénoménale, avec 85 % du raffinage des terres rares mondiales, une puissance industrielle et commerciale considérable, à tel point que lorsque Trump est arrivé au pouvoir, des Chinois possédaient encore le canal de Panama. Se retrouver à acheter à son rival les matières premières nécessaires à sa propre défense, c’est une impasse tragique. Cette dérive est à mon sens moins la faute de Trump que de ses prédécesseurs, et surtout d’Obama.

Le deuxième facteur est le mondialisme, la conviction que l’Occident pouvait diriger le monde en se contentant de maîtriser la finance, en ayant externalisé sa production industrielle. C’est une erreur fondamentale, qui consiste à avoir pris ses rêves pour la réalité. La réalité, c’est le travail, l’industrie, le commerce, l’éducation, la formation, ce sont les fondements tangibles de la puissance.

Le troisième facteur, c’est Trump lui-même, qui a bien perçu ce qu’il fallait corriger, mais s’est révélé incapable de le faire. Il n’est pas parvenu à choisir entre construire la nouvelle Amérique avec les droits de douane, la réindustrialisation, la formation, etc. et satisfaire la nostalgie d’une Amérique impériale engagée dans des guerres extérieures. En voulant combiner les deux, il n’a réussi ni l’un ni l’autre.

L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, la guerre en Ukraine, les convulsions du Moyen-Orient, la montée en puissance des BRICS : tous ces événements que vous analysez confirment-ils la thèse que vous défendiez dès 2023, ou certains vous ont-ils surpris dans leur amplitude ou leur rapidité ?

Ces événements confirment dans l’ensemble ma thèse, notamment la montée en puissance des BRICS. Ce qui m’a surpris par sa rapidité, c’est l’ampleur de la chute américaine révélée par la guerre d’Iran, que je n’ai malheureusement pas pu intégrer au livre, publié juste avant. Ce sera le point de départ du prochain volume.

Cette guerre a matérialisé quelque chose que plusieurs analystes américains sérieux disent désormais ouvertement : l’ensemble du Moyen-Orient est en train de passer sous l’égide de la Chine. Or le Moyen-Orient, représente la « pompe à dollars », depuis 1974, tous les pays sont contraints d’acheter des dollars pour acquérir leur pétrole. À mesure que les États-Unis se retirent de la région, ces pays s’autonomiseront et exigeront d’être payés en yuan ou dans d’autres monnaies. Le monopole du dollar est, à mon sens, véritablement terminé.

Sur le fond, la décision américaine d’attaquer l’Iran répondait à une logique réelle. Un haut dignitaire iranien m’a confirmé l’existence d’un accord conclu sous l’égide de la Chine entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, un accord qui visait à arracher l’Arabie Saoudite à son parrainage américain. Cela constituait un acte de nature à motiver une déclaration de guerre quasi inévitable. Mais la méthode a été catastrophique. Dans un pays nationaliste et montagneux comme l’Iran, ni les frappes aériennes ni les troupes au sol ne pouvaient suffire. La seule approche viable aurait été de susciter une désorganisation interne, en finançant des tribus autonomes ou en organisant la subversion depuis l’intérieur. Cette guerre de trois mois a surtout mis en évidence le degré de décrédibilisation militaire américaine.

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La France cumule, dites-vous, le chaos du monde et un chaos intérieur, crise politique, perte de souveraineté et effacement diplomatique. Dans quelle mesure ces deux désordres se nourrissent-ils mutuellement, et lequel conditionne l’autre ? 

Le désordre intérieur conditionne toujours le désordre extérieur, même si les deux se répondent en retour. Quand ce que vous faites à l’extérieur ne fonctionne plus, cela vous renvoie inévitablement à vos défaillances internes, notamment dans votre formation, votre caractère, votre culture, votre projet politique. C’est toujours de l’intérieur que part la reconstruction.

Pour la France, cela signifie retrouver son âme, ses valeurs, son histoire, sa fierté. Mais cela ne suffit pas. Il faut reconquérir les instruments concrets de la puissance : les écoles, l’industrie, l’énergie, les infrastructures, un commerce extérieur rééquilibré après des décennies de déficits. Ce n’est qu’à partir de là que la France pourra retrouver une capacité d’action extérieure diplomatique réelle, vis-à-vis de l’Asie, de l’Afrique, du Moyen-Orient, de la Russie et des États-Unis. On n’écoute pas les faibles. 

Dans ce cadre, je vois deux scénarios se dessiner. Le premier est celui d’une montée rapide de l’hubris chinois : Pékin, constatant l’effondrement américain, décide d’exploiter sa position dominante sans ménagement, comme on le voit déjà avec le refus chinois de rééquilibrer la balance commerciale face aux demandes de Bruxelles. Le second est celui d’une Chine plus prudente, consciente que trop de précipitation risquerait d’alarmer la Russie, l’Inde, l’Europe et de provoquer une guerre froide préjudiciable à son propre développement. Dans un cas comme dans l’autre, la France aura son rôle à jouer, car c’est l’un des rares pays capables de parler à tout le monde et de proposer une troisième voie. Encore faut-il qu’elle sache ce qu’elle veut et qu’elle se dote à nouveau des instruments de sa puissance.

Vous mettez en cause l’enchaînement de l’Europe dans l’OTAN et dans une construction technocratique. Pourtant, certains analystes soutiennent que c’est précisément en l’absence de cadre collectif européen que la France est la plus vulnérable. Comment concilier critique de l’atlantisme et nécessité d’une puissance continentale ?

Ce que j’observe, c’est une Europe qui va de plus en plus vers une fédéralisation croissante, doublée d’un blocage systématique, un blocage de la parole, un blocage des pouvoirs des États, d’étouffement des cultures nationales, sans parler d’une corruption qui se développe au niveau des institutions communautaires. C’est ce que j’appelle un « pacte de Varsovie à l’envers », dirigé par Bruxelles et les États-Unis. Cette construction est fondamentalement contre nature : l’Europe n’est pas fédérale, la France a sa propre histoire, l’Allemagne a sa propre histoire, l’Italie la sienne, l’Espagne la sienne. On ne peut pas réduire des nations pluriséculaires au rang de simples provinces d’un grand ensemble.

Par ailleurs, je pense que la guerre d’Ukraine va trouver une fin. Poutine prendra les villes de Slaviansk et Kramatorsk, clés d’entrée du Donbass, et à ce moment-là, l’armée ukrainienne s’effondrera. Les États-Unis n’attendent que ce dénouement pour reprendre leurs relations commerciales avec la Russie, ce qu’ils ont déjà préparé, comme l’a montré le sommet d’Anchorage. Dans ces conditions, l’Europe ne peut pas continuer à faire la guerre à une Russie victorieuse, pendant que son parrain américain signe une paix séparée et traite les populations européennes en variables d’ajustement de son repositionnement.

Je pense donc que le projet européen actuel est sans issue, et que l’Europe dans sa forme actuelle, tout comme l’OTAN, sont vouées à éclater, comme l’illustre déjà la montée de l’AFD en Allemagne, et des mouvements souverainistes dans plusieurs autres pays.

Cela ne signifie pas que je crois au splendide isolement. La France aura besoin de reconstruire un cadre de coopération, mais à ses conditions, en préservant sa liberté de décision, à commencer par sa politique étrangère. Les Polonais et les Baltes n’ont pas les mêmes intérêts que les Français, les Espagnols ou les Italiens. Vouloir les faire tous passer par le même lit de Procuste ne fonctionne pas. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’Europe paraît aujourd’hui si impuissante, car elle s’acharne à l’uniformité là où la diversité serait sa force.

L’héritage gaullien est au cœur de votre plaidoyer. Mais De Gaulle parlait à un monde bipolaire, avec une France encore dotée de son empire et d’une industrie puissante. En quoi cet héritage est-il encore opérationnel dans un monde multipolaire où les rapports de force ont radicalement changé ?

Je corrigerai légèrement la prémisse, en effet De Gaulle n’a pas géré une France dotée de son empire et d’une industrie puissante, il a gouverné un pays sorti de la guerre, ruiné, et en train de perdre ses colonies. Son œuvre a précisément consisté à rendre l’indépendance à celles-ci et à reconstruire la puissance intérieure. C’est exactement la démarche que je préconise aujourd’hui.

Cet héritage reste opérationnel parce que la France est capable de refaire, dans un monde reconfiguré, ce qu’elle a accompli à cette époque. Le monde de demain ne sera pas nécessairement multipolaire, il pourrait être bipolaire si la Chine choisit la voie de la domination plutôt que celle de l’équilibre. Dans ce contexte, il me paraît essentiel que la France construise des relations stratégiques privilégiées avec deux pays : la Russie, puissance reconnue pour sa capacité à parler à tous les acteurs et dotée d’une diplomatie exceptionnelle, et l’Inde, grande nation qui ne cherche ni la puissance hégémonique ni la domination, et qui peut exercer un contrepoids naturel vis-à-vis de la Chine. On remarquera que la France par rapport à la Russie fait exactement le contraire et c’est tragique. 

Ces trois pôles, France, Russie et Inde, offrent la matière d’une véritable vocation renouvelée pour la France, en œuvrant pour un monde réellement multipolaire et en contribuant à prévenir l’affrontement sino-américain, dont les conséquences seraient désastreuses pour tous.

Les BRICS, le Sud global, la Chine, la Russie : votre livre brosse un tableau de puissances en ascension face à un Occident en repli. Pourtant, ces blocs sont traversés de contradictions internes, les rivalités sino-russes, l’instabilité africaine et la fracture intra-BRICS. Ne surestimez-vous pas leur cohérence face à une Occident certes affaibli mais encore structurant ?

C’est une excellente question, et c’est précisément là que réside notre chance. Nous ne devons pas nous positionner comme un Occident dressé contre les BRICS, mais comme un acteur capable d’incarner une position de non-alignement, ni pro-américain, ni pro-chinois, et de parler à chacun de ces blocs dans leur singularité.

Les rivalités sino-russes existent. Si nous aidons la Russie à ne pas s’enfermer dans une relation sino-russe contraignante, nous lui rendons service. En Afrique, la fracture entre les discours de la diaspora politique et les attentes réelles des populations sur le continent est évidente : les Africains qui y vivent n’ont pas besoin de leçons postcoloniales, ils veulent des offres concrètes de développement. Si nous leur apportons cela, nous créons une relation utile.

Dans ce cadre, les contradictions internes des BRICS nous sont favorables, à condition que nous ne les abordions pas comme des ennemis à contrer, mais comme des partenaires à des degrés divers. La Russie nous soutiendrait dans cette démarche. L’Inde aussi. Même la Chine, si elle a choisi la voie de la construction pacifique plutôt que de la domination, y trouverait son intérêt tout comme les États-Unis, dont la priorité réelle devrait être de se reconstruire de l’intérieur plutôt que de chercher à maintenir une hégémonie qu’ils n’ont plus les moyens d’assumer.

Vous posez en conclusion une question décisive : la France choisira-t-elle de redevenir une nation qui parle au monde, ou de disparaître avec l’ordre ancien ? Quelles seraient, concrètement, les premières décisions d’une France qui aurait fait ce choix du sursaut ?

La France doit effectivement faire ce choix, et à cet égard, son engagement dans la guerre contre la Russie via l’Ukraine est une erreur majeure dont les prochains dirigeants devront absolument sortir.

Mais les premières décisions d’un tel sursaut n’attendent pas la reconquête préalable de tous les instruments de la puissance, notamment une énergie bon marché, une industrie performante, une formation de qualité et une force commerciale digne de ce nom. La première chose que la France peut faire dès maintenant, c’est affirmer un choix diplomatique clair : une diplomatie de paix. Annoncer, en quelque sorte, que De Gaulle est de retour et que nous avons décidé de mettre la grandeur, la paix et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes au cœur de notre action internationale.

Si la France tenait ce discours avec constance et crédibilité, l’écho serait considérable. Beaucoup de pays comme en Amérique du Sud, en Asie, ou au Moyen-Orient ne souhaitent pas devoir choisir entre Washington et Pékin. Les pays d’Amérique latine voient la Chine massivement investie sur leur continent, mais se trouvent dans la sphère d’influence américaine. Les pays asiatiques ne veulent pas tomber dans les filets chinois. Le Moyen-Orient cherche sa voie dans cette situation inédite. Une France qui proposerait une troisième voie cohérente rassurerait beaucoup de monde et retrouverait, ce faisant, sa place dans le monde.

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François Martin

Diplômé de l’ESSEC (1976) et de l’EMBA CPA HEC (1992), auditeur de l’IHEDN (2010) et de l’INHESJ (2014), François Martin est un spécialiste des questions internationales. Il a effectué toute sa carrière dans l’agroalimentaire international (trading des sucres, export dans l’industrie laitière, import de fruits et légumes, agent de grandes marques de vins et alcools sur l’Afrique). Il a été ensuite consultant en développement commercial et marketing sur les pays émergents. Il a visité plus de 100 pays et parle 6 langues. En 2007, il a créé le Club HEC Géostratégies, pour faire mieux connaître les questions globales au sein de la communauté HEC. Il est Co-animateur du Pôle HEC Globalisation. Il a été candidat aux législatives en 2012 et 2017 (sur la 9ème circonscription des Yvelines). Il est conseiller municipal de Mareil sur Mauldre (78). Il a publié un livre, Mondialisation sans peur, (Müller Éditions, 2010), ainsi que de nombreux articles dans différents médias.

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