
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Un nouveau corridor mondial
Le lancement de la première route express arctique entre la Chine et l’Europe représente bien plus qu’un simple record logistique. Le départ du porte-conteneurs Istanbul Bridge du port de Ningbo-Zhoushan à destination de Felixstowe, en seulement 18 jours de navigation, inaugure un corridor qui réduit considérablement les distances entre l’Asie et l’Europe. Pour Pékin, c’est une victoire symbolique et concrète : une alternative crédible aux routes traditionnelles passant par Suez ou le détroit de Malacca, et un pas de plus dans la construction de la « Route de la Soie de l’Arctique ».
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L’économie comme moteur
Selon les douanes de Ningbo, l’Union européenne est déjà le premier partenaire commercial du port, avec des échanges atteignant 46,5 milliards de dollars au cours des huit premiers mois de 2025. La nouvelle route consolide cette relation et offre à la Chine un avantage compétitif à un moment où l’Europe cherche des approvisionnements rapides et sûrs.
Les cargaisons ne se limitent pas aux biens de consommation. Elles incluent aussi des produits stratégiques comme des batteries et systèmes de stockage d’énergie, secteurs où la Chine domine déjà. Le raccourcissement du temps de transit renforce donc une centralité industrielle que Pékin utilise comme levier de puissance.
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La géopolitique de la glace
L’intérêt de la route arctique doit être lu aussi en termes géopolitiques. En contournant les zones instables du Moyen-Orient et de la mer Rouge, elle offre une voie plus sûre face aux conflits et à la piraterie. Mais elle marque surtout l’entrée de la Chine dans une région jusqu’ici dominée par la Russie et les puissances nordiques. Avec son Livre blanc de 2018, Pékin s’est déjà proclamé « État quasi-arctique ». Désormais, elle passe à l’action, proposant la route comme bien public international et invitant Japon et Corée du Sud à y participer.
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La dimension stratégique et militaire
Chaque route commerciale comporte une valeur militaire. Réduire la dépendance vis-à-vis du détroit de Malacca signifie limiter l’exposition à un éventuel blocus naval américain en cas de crise à Taïwan. En s’appuyant sur l’influence russe dans l’Arctique, la Chine tisse un axe Moscou-Pékin qui va bien au-delà du commerce.
La route arctique devient un corridor dual : en temps de paix, vecteur de commerce ; en temps de crise, soutien logistique pour opérations militaires. Les navires civils qui y circulent accumulent données, infrastructures et expérience utiles à toute projection navale future.
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L’impact pour l’Europe
Pour l’Europe, l’arrivée de conteneurs en seulement 18 jours est un atout. Mais la dépendance croissante vis-à-vis d’un corridor conçu et contrôlé par la Chine soulève une question : jusqu’où l’UE est-elle prête à lier sa résilience commerciale à une stratégie dictée depuis Pékin ? Rotterdam, Hambourg ou Dantzig deviennent des terminaux d’un réseau pensé ailleurs, tandis que l’Europe peine à définir sa propre stratégie arctique.
Vers une nouvelle guerre des routes ?
La « Route de la Soie de l’Arctique » n’est pas seulement une extension de la Belt and Road Initiative. Elle ouvre une nouvelle compétition pour le contrôle des routes polaires. Les États-Unis, le Canada, la Norvège et le Danemark observent de près, conscients que tout corridor arctique peut devenir demain un terrain de rivalité militaire.
La Chine présente la route comme un bien commun. Mais l’histoire montre que Suez et Panama, également conçus comme infrastructures mondiales, ont vite été transformés en enjeux de pouvoir. L’Arctique pourrait devenir le prochain champ de confrontation, avec des contraintes climatiques et logistiques qui compliqueront toute intervention.
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Le voyage inaugural de l’Istanbul Bridge est un acte historique. Pour Pékin, il consacre son rôle de centre des chaînes globales. Pour l’Europe, il réduit coûts et délais. Mais au-delà, il inaugure une nouvelle ère où commerce, stratégie et puissance navale se confondent.
La « Route de la Soie de l’Arctique » n’est pas un simple couloir commercial : c’est le signe qu’un monde de guerres économiques et de routes contestées est déjà à nos portes.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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