DÉCRYPTAGE – Russie et Chine, la soudure qui réécrit l’ordre mondial

DÉCRYPTAGE – Russie et Chine, la soudure qui réécrit l’ordre mondial

lediplomate.media — imprimé le 06/06/2026
Capture d’écran – Rencontre Poutine – Xi Jinping à Pékin le 20 mai 2026
Capture d’écran – Rencontre Poutine – Xi Jinping à Pékin le 20 mai 2026

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Une déclaration qui dépasse la diplomatie

La rencontre entre Vladimir Poutine et Xi Jinping à Pékin ne relève pas d’un simple rituel entre grandes puissances. Le cœur politique de l’événement est la déclaration commune, brève mais lourde de sens, qui fixe une nouvelle étape du partenariat stratégique russo-chinois.

Il ne s’agit pas d’une alliance classique, ni d’une copie de l’OTAN, ni d’un simple front anti-américain. C’est la tentative de bâtir une autre architecture internationale, fondée sur la souveraineté des États, le multipolarisme, le refus de l’exceptionnalisme occidental et la construction d’un espace eurasiatique autonome.

La vision chinoise d’une « communauté d’avenir partagé » rejoint ici le projet russe de « Grande Eurasie ». Routes terrestres, énergie, BRICS, Organisation de coopération de Shanghai, corridors ferroviaires et nouvelles monnaies de règlement deviennent les pièces d’un même échiquier.

Ukraine, Iran, États-Unis : les trois dossiers centraux

L’Ukraine demeure le laboratoire brutal de cette convergence. Moscou estime que la guerre a changé de nature. Les attaques contre le territoire russe, les infrastructures et les civils sont perçues comme une escalade qui oblige le Kremlin à durcir sa réponse.

Pékin, de son côté, souhaite éviter une instabilité incontrôlable, mais comprend qu’une défaite stratégique russe affaiblirait tout l’édifice eurasiatique. La Chine observe donc l’Ukraine comme une répétition générale : ce que l’Occident applique aujourd’hui contre Moscou pourrait demain être utilisé contre Pékin autour de Taïwan, de la mer de Chine méridionale ou des chaînes technologiques.

Sur l’Iran, la coordination apparaît encore plus étroite. Téhéran occupe une place essentielle dans la résistance à la pression américaine : détroit d’Ormuz, énergie, corridors continentaux, profondeur moyen-orientale. La Russie et la Chine savent que le contrôle des passages maritimes reste l’un des instruments majeurs de la puissance occidentale.

L’énergie comme arme géopolitique

La grande vulnérabilité chinoise reste le détroit de Malacca. Pékin sait qu’une partie décisive de son approvisionnement énergétique passe par des routes maritimes exposées. D’où l’importance stratégique de la Russie : gaz, pétrole, Arctique, Sibérie, Extrême-Orient, voies terrestres.

Le gazoduc Power of Siberia 2 devient ainsi bien plus qu’un projet énergétique. C’est une assurance stratégique pour la Chine et une reconversion géoéconomique pour la Russie après la rupture avec l’Europe. En parallèle, Pékin diversifie ses approvisionnements : Turkménistan, Kazakhstan, Myanmar, Iran. L’objectif est clair : réduire la dépendance aux mers contrôlées par la puissance navale américaine.

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Sanctions et économie parallèle

Le basculement le plus important concerne les sanctions. La Chine semble de moins en moins disposée à laisser Washington dicter le comportement de ses entreprises. Si cette tendance se confirme, l’efficacité des sanctions occidentales diminuera progressivement.

Yuan, rouble, échanges bilatéraux, énergie russe, technologie chinoise, routes eurasiatiques : tout cela dessine une économie parallèle, non encore dominante, mais déjà capable d’éroder le monopole occidental sur les règles du commerce mondial.

Une convergence militaire sans alliance formelle

Militairement, Moscou et Pékin ne fusionnent pas leurs appareils. Elles coordonnent leurs priorités. La Russie apporte l’expérience de guerre, la profondeur nucléaire, les capacités balistiques et la culture stratégique. La Chine apporte l’industrie, la technologie, la masse financière et la planification de long terme.

Ce n’est pas encore un bloc compact, mais c’est une complémentarité redoutable. Moscou fixe l’Occident sur le front européen, Pékin renforce sa position en Asie, Téhéran pèse sur le Moyen-Orient, tandis que les corridors eurasiatiques contournent progressivement les points de pression maritimes.

BRICS et faiblesse indienne

La fragilité principale reste la gouvernance du monde multipolaire. Les BRICS sont puissants par leur poids démographique et économique, mais traversés par de fortes contradictions. L’Inde en est le meilleur exemple : indispensable, mais difficile à aligner ; proche de Moscou sur certains dossiers, proche de Washington et d’Israël sur d’autres.

L’hypothèse d’un rôle accru du Pakistan compliquerait encore l’équilibre interne. Le risque est donc clair : sans direction politique solide, les BRICS peuvent rester une vitrine symbolique plutôt qu’un véritable instrument de puissance.

Le siècle eurasiatique commence par les infrastructures

La conclusion s’impose : la Russie et la Chine ne se contentent plus de résister à l’Occident. Elles construisent patiemment les bases d’un autre ordre mondial. Ce nouvel ordre n’est pas encore achevé, mais il avance par les gazoducs, les ports, les chemins de fer, les règlements en monnaies nationales, les coopérations militaires et les institutions alternatives.

La Russie offre à la Chine la profondeur stratégique. La Chine offre à la Russie l’oxygène économique. Ensemble, elles parlent au Sud global et proposent une sortie de la dépendance occidentale.

L’Eurasie ne veut plus être la périphérie de l’ordre américain. Elle veut devenir le centre d’un nouvel équilibre mondial.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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