DÉCRYPTAGE – Afghanistan, le nouveau pari russe : Bases, ressources et guerre des corridors

DÉCRYPTAGE – Afghanistan, le nouveau pari russe : Bases, ressources et guerre des corridors

lediplomate.media — imprimé le 04/06/2026
Afghanistan, le nouveau pari russe
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Moscou revient à Kaboul, mais sans nostalgie impériale

L’accord de coopération militaire entre la Russie et l’Afghanistan n’est pas un geste isolé. Il s’inscrit dans une stratégie plus vaste par laquelle Moscou cherche à transformer le pouvoir taliban, longtemps perçu comme un problème de sécurité, en instrument d’influence régionale. Pour le Kremlin, Kaboul n’est pas seulement une capitale instable gouvernée par un régime controversé. C’est une charnière stratégique entre l’Asie centrale, l’Iran, le Pakistan, la Chine et le sous-continent indien.

La Russie n’agit pas par proximité idéologique avec les talibans. Elle agit parce que les talibans contrôlent le territoire. Dans une région où les frontières sont poreuses, où les réseaux jihadistes circulent, où les trafics alimentent les appareils clandestins, mieux vaut avoir un interlocuteur brutal mais réel qu’un vide politique livré à l’anarchie.

Le premier intérêt russe : empêcher l’instabilité de remonter vers le nord

Pour Moscou, l’Afghanistan est d’abord un dossier de sécurité. Le danger ne se limite pas au territoire afghan. Il concerne ce qui peut en sortir : jihadisme, narcotrafic, infiltration armée, déstabilisation des républiques d’Asie centrale. Le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan forment le flanc méridional de l’espace post-soviétique. Si ce flanc se fragilise, la Russie voit apparaître une menace directe sur sa profondeur stratégique.

Le principal adversaire n’est plus seulement le mouvement taliban. C’est l’État islamique du Khorassan, ennemi des talibans, capable de recruter en Asie centrale et de frapper bien au-delà de l’Afghanistan. Après les attaques terroristes qui ont touché la Russie ces dernières années, Moscou a compris qu’il lui fallait des canaux opérationnels avec ceux qui détiennent les clés du terrain afghan.

La logique russe est donc simple : ne pas faire confiance aux talibans, mais les utiliser. Ils peuvent contrôler des vallées, surveiller des routes, négocier avec des tribus, neutraliser certains groupes et transmettre des informations. Pour une puissance habituée à raisonner en termes de sécurité frontalière, c’est déjà beaucoup.

Le nœud militaire : formation, renseignement, matériel

Un accord de coopération militaire peut couvrir plusieurs domaines : formation, entretien d’équipements, assistance technique, transfert de matériels, échanges entre services, coordination contre certains groupes armés. Moscou n’a pas forcément besoin d’ouvrir une base officielle en Afghanistan. Ce serait politiquement risqué, historiquement lourd et militairement vulnérable.

La Russie peut obtenir davantage par des formes souples de présence : conseillers, instructeurs, officiers de liaison, coopération de renseignement, fourniture de pièces détachées, modernisation limitée d’équipements, accès aux informations de terrain. Une base attire les regards. Un réseau d’influence militaire, lui, travaille dans la durée.

L’intérêt russe est d’observer les mouvements jihadistes, les trafics d’armes, les flux de combattants, les rivalités internes du régime taliban et les dynamiques tribales. Dans ce type de théâtre, l’information vaut parfois plus qu’un bataillon.

Le deuxième intérêt : remplir le vide laissé par les États-Unis

Moscou lit l’Afghanistan comme une défaite symbolique de l’Occident. Après vingt ans de présence américaine et atlantique, Kaboul est retombée aux mains des talibans. Pour la Russie, cette séquence nourrit un récit utile : l’Occident intervient, promet la démocratie, construit des dépendances, puis se retire en laissant derrière lui un État fragile.

Le Kremlin se présente alors comme une puissance réaliste, capable de parler avec ceux qui gouvernent effectivement. Cette posture sert Moscou dans le Sud global, surtout depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine et l’intensification des sanctions occidentales. Chaque relation nouvelle, chaque accord militaire ou commercial, chaque reconnaissance diplomatique permet à la Russie de montrer qu’elle n’est pas isolée.

L’Afghanistan devient ainsi une pièce d’un échiquier plus large : Iran, Chine, Asie centrale, Pakistan, Golfe, Caucase, corridors eurasiatiques. Ce n’est pas une alliance affective. C’est une architecture de contournement.

Infrastructures et corridors : la vraie richesse afghane

L’Afghanistan est pauvre en infrastructures, mais riche en géographie. Il peut devenir un pont entre l’Eurasie continentale, l’Iran, l’Asie centrale, le Pakistan et l’océan Indien. Pour Moscou, ce potentiel est essentiel. Les sanctions occidentales ont rendu plus urgente la recherche de routes alternatives pour le commerce, l’énergie, les matières premières et les échanges financiers.

La Russie regarde donc l’Afghanistan non seulement comme une zone militaire, mais comme un possible segment de la guerre des corridors. Routes, voies ferrées, pipelines, câbles, plateformes logistiques : tout cela pourrait, à terme, réduire la dépendance russe aux circuits contrôlés ou surveillés par l’Occident.

Certes, rien n’est simple. L’Afghanistan reste instable, pauvre, fragmenté et soumis à des tensions internes. Mais la géopolitique des corridors ne repose pas uniquement sur ce qui existe déjà. Elle repose aussi sur ce qui pourrait devenir indispensable demain. Dans cette logique, Kaboul n’est pas seulement un risque. C’est une option stratégique.

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Ressources minières : cuivre, lithium, terres rares

L’autre enjeu est minier. L’Afghanistan possède d’importantes réserves de cuivre, de fer, de lithium, d’or, de terres rares et d’autres minerais stratégiques. Ces ressources ne se transforment pas automatiquement en richesse. Il faut de la sécurité, des capitaux, des routes, de l’électricité, des contrats, des garanties politiques. Mais précisément parce que tout reste à construire, les grandes puissances veulent se placer tôt.

La Chine est déjà très attentive à ce dossier. Elle voit l’Afghanistan comme un prolongement possible de ses réseaux économiques eurasiatiques et comme une réserve de matières premières. La Russie ne veut pas laisser Pékin devenir l’unique protecteur extérieur de Kaboul. L’alliance russo-chinoise existe, mais elle n’efface pas les rivalités silencieuses dans les marges de l’Eurasie.

Moscou et Pékin peuvent coopérer contre l’influence occidentale et contre le jihadisme. Mais ils se surveillent aussi. En Afghanistan, l’enjeu n’est pas seulement de stabiliser. Il est aussi de savoir qui obtiendra l’accès, les contrats, les relais politiques et les positions d’influence.

Le troisième intérêt : protéger l’Asie centrale

L’Asie centrale demeure un espace vital pour la Russie. Elle n’en a plus le monopole, car la Chine y investit massivement, la Turquie y développe son influence culturelle et militaire, l’Iran y cherche des débouchés, l’Union européenne y regarde les ressources et les corridors. Mais Moscou conserve une profondeur historique, sécuritaire et linguistique.

Kaboul donne à la Russie une carte supplémentaire. Celui qui parle avec les talibans peut peser sur les frontières, les migrations, les routes commerciales, les groupes armés, les réseaux criminels et les équilibres politiques régionaux. L’Afghanistan devient ainsi un instrument de gestion du flanc sud de l’Asie centrale.

La Russie ne cherche pas nécessairement à dominer directement Kaboul. Elle veut éviter que l’Afghanistan devienne une plateforme hostile, incontrôlable ou entièrement absorbée par une autre puissance. C’est une stratégie de verrouillage indirect.

Les limites de la stratégie russe

Le pari reste dangereux. Les talibans sont divisés, idéologiques, contestés, incapables de garantir une normalisation internationale complète. Leur régime demeure marqué par la répression, l’isolement diplomatique, la pauvreté et les tensions internes. En se rapprochant d’eux, Moscou gagne un levier, mais elle s’expose aussi à un partenaire instable.

Il existe aussi un risque d’image. En reconnaissant et en armant indirectement un régime aussi controversé, la Russie confirme sa volonté de bâtir un ordre international fondé sur le pragmatisme pur, sans préoccupation morale apparente. Mais du point de vue russe, ce risque est secondaire. La politique mondiale n’est pas une compétition de vertu. C’est une lutte pour les espaces, les ressources, les routes, les ports, les bases, les frontières et les appareils de sécurité.

La conclusion stratégique

L’alliance entre la Russie et l’Afghanistan taliban repose sur quatre intérêts majeurs : contenir l’État islamique du Khorassan, protéger l’Asie centrale, s’insérer dans la guerre des corridors eurasiatiques et empêcher la Chine ou d’autres puissances de monopoliser l’influence sur Kaboul.

Les infrastructures comptent. Les ressources comptent. La coopération militaire compte. Mais au-dessus de tout, il y a la géographie. L’Afghanistan est le lieu où les empires échouent souvent, mais aussi celui qu’aucune puissance eurasiatique ne peut ignorer.

Moscou ne revient pas à Kaboul avec des chars. Elle revient avec des accords, des conseillers, du renseignement, des armes, du commerce et de la diplomatie. C’est une présence moins spectaculaire que celle de l’Union soviétique d’hier, mais peut-être plus adaptée à la Russie d’aujourd’hui : une puissance sous pression en Europe, qui cherche de la profondeur stratégique au sud et à l’est, et qui transforme chaque vide laissé par l’Occident en levier de puissance.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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