DÉCRYPTAGE – La Russie se prépare-t-elle à la guerre longue ?

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Quand le conflit devient une condition permanente
Le point central n’est plus seulement l’Ukraine. Il est ailleurs, plus profond, plus inquiétant. Moscou regarde désormais l’affrontement avec l’Occident comme une condition historique appelée à durer vingt ou trente ans. Non pas une parenthèse, non pas une crise que l’on refermerait rapidement par une négociation, non pas un accident diplomatique devenu incontrôlable, mais une longue saison de friction, de sabotage, de réarmement, de pression économique, de guerre technologique, de déstabilisation informationnelle et de compétition industrielle.
Le colonel russe Andreï Bezroukov, ancien homme des services et aujourd’hui figure insérée dans le débat stratégique de Moscou, a formulé ce diagnostic avec une grande brutalité : la Russie doit apprendre à vivre dans une guerre prolongée, où l’objectif occidental ne serait pas la conquête directe de territoires russes, mais l’usure systématique du pays, de ses infrastructures et de sa capacité de résistance.
Cette phrase doit être prise au sérieux, non parce qu’elle dirait à elle seule toute la vérité, mais parce qu’elle révèle la manière dont une partie importante des élites russes lit le présent. Moscou n’interprète plus la pression occidentale comme une simple réponse conjoncturelle à l’intervention en Ukraine. Elle l’interprète comme le retour, sous des formes nouvelles, d’une logique historique d’endiguement. La Russie se sent encerclée, frappée, isolée, mais surtout soumise à une stratégie d’épuisement progressif.
C’est de là que naît l’idée de guerre longue : non pas une guerre déclarée entre la Russie et l’Alliance atlantique, car cela signifierait s’approcher du gouffre nucléaire, mais une guerre d’intensité basse et moyenne, menée à travers l’Ukraine, les sanctions, les drones, l’énergie, la finance, la propagande, les infrastructures et la technologie.
La stratégie de la grenouille ébouillantée
L’image la plus efficace est celle de la grenouille ébouillantée. Personne ne porte immédiatement l’eau à ébullition, car le saut serait inévitable. La température augmente lentement. D’abord l’aide économique, puis les armes défensives, ensuite les systèmes toujours plus avancés, puis les missiles à longue portée, puis l’idée que le territoire russe puisse être frappé en profondeur, enfin l’intégration de plus en plus étroite de l’industrie militaire ukrainienne avec celle de l’Europe.
Chaque étape est présentée comme limitée, prudente, nécessaire. Mais l’addition de ces étapes produit un changement qualitatif. Moscou voit dans cette progression une forme de guerre indirecte. L’Occident, de son côté, la présente comme une dissuasion, un soutien à la souveraineté ukrainienne et un moyen de contenir l’agression russe. Le problème est que, lorsque deux récits stratégiques deviennent incompatibles, le risque n’est pas seulement militaire. Il devient politique.
Car chaque partie finit par considérer sa propre escalade comme défensive et celle de l’adversaire comme offensive. C’est le mécanisme classique de la spirale : je m’arme parce que je te crains, tu t’armes parce que tu me crains, et chacun finit par déclarer qu’il n’a pas d’autre choix.
La Russie a tiré une conclusion nette : elle ne peut plus se permettre de vivre comme si la guerre n’était qu’une parenthèse. Elle doit réorganiser son appareil productif, protéger ses infrastructures critiques, déplacer une partie de son centre de gravité industriel et stratégique vers des zones plus profondes, renforcer sa résilience énergétique, militaire et technologique. C’est une logique qui rappelle les grandes mobilisations historiques : pas nécessairement une mobilisation totale, mais une adaptation permanente de l’État à la pression extérieure.
L’Ukraine comme champ d’expérimentation
Le champ ukrainien est devenu le laboratoire de la guerre contemporaine. Il ne s’agit plus seulement d’un conflit d’artillerie, d’infanterie, de chars et de lignes défensives. C’est une guerre de capteurs, de drones, de brouillage électronique, de munitions rôdeuses, de satellites, d’algorithmes, de communications perturbées, de petits groupes tactiques et de chasse continue aux opérateurs ennemis.
Le front est immense, long de plus de mille kilomètres, et ne permet plus les simplifications des guerres du XXe siècle. Les grandes concentrations de moyens sont vulnérables. Les unités doivent se déplacer en groupes réduits. Les centres habités deviennent des nœuds défensifs. L’artillerie conserve un rôle considérable, mais elle doit désormais coexister avec une surveillance presque permanente. Chaque mouvement peut être repéré, suivi et frappé. Les drones ont transformé la profondeur tactique du champ de bataille : il n’existe plus vraiment d’arrière sûr.
C’est pourquoi les opérations russes paraissent souvent lentes, fragmentées, progressives. Il ne s’agit pas seulement de prudence politique. C’est aussi une adaptation militaire. Avancer dans un environnement saturé de drones signifie payer un prix très élevé. La Russie dispose d’une profondeur industrielle et de réserves plus importantes que l’Ukraine, mais elle ne peut pas se permettre des pertes illimitées. Moscou aussi doit tenir compte de la démographie, de la qualité du personnel, de la nécessité de préserver des forces pour une phase ultérieure de la confrontation.
La guerre longue n’est donc pas faite de grandes percées spectaculaires. Elle est faite d’usure, de rotation, d’adaptation, de destruction progressive des capacités adverses. Celui qui apprend le plus vite survit. Celui qui reste prisonnier des schémas anciens perd des hommes, du matériel et de la crédibilité.
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Le retour de l’Allemagne militaire
Mais la donnée la plus importante concerne l’Europe. Et, en Europe, surtout l’Allemagne. Pendant des décennies, Berlin a été une puissance économique au profil militaire contenu. Elle possédait l’industrie, la technologie, la finance, les exportations, la discipline productive, mais pas une grande ambition stratégique affichée. Aujourd’hui, cet équilibre se brise.
L’Allemagne veut redevenir le centre de la sécurité européenne. Non seulement par l’augmentation des dépenses militaires, mais par une nouvelle conception de son rôle. Hausse des effectifs, renforcement de la réserve, supériorité technologique, infrastructures nationales mises au service de la défense, territoire transformé en plateforme logistique et opérationnelle. C’est un changement de paradigme. Berlin ne veut plus être seulement l’atelier et la banque de l’Europe. Elle veut aussi être le commandement, l’arrière stratégique et le moteur militaire du continent.
Ici réapparaît la vieille question allemande, que l’Europe avait cru neutraliser à l’intérieur de l’Union européenne et de l’Alliance atlantique. Une Allemagne réarmée, industriellement puissante, technologiquement ambitieuse et politiquement convaincue de devoir diriger la défense européenne modifie les équilibres continentaux. Cela ne signifie pas automatiquement un retour au passé. L’histoire ne se répète jamais mécaniquement. Mais les structures profondes comptent. Une puissance industrielle qui se militarise produit toujours des effets géopolitiques.
Le paradoxe est que ce retour de l’Allemagne militaire se fait au nom de la défense européenne, mais à l’intérieur d’une architecture encore dominée par les États-Unis. Berlin affirme vouloir assumer davantage de responsabilités, mais reste liée au système atlantique, à la technologie américaine, à la dissuasion nucléaire américaine, à la chaîne de commandement occidentale. C’est une autonomie surveillée, une puissance en expansion à l’intérieur d’une cage atlantique.
Pologne, Allemagne et course à la primauté terrestre
À côté de l’Allemagne, il y a la Pologne. Varsovie investit des sommes considérables dans la défense, achète des systèmes d’armes américains et sud-coréens, renforce son armée et se propose de devenir le principal bastion oriental de l’Alliance atlantique. La Pologne ne veut plus être une périphérie. Elle veut être une frontière armée, une plateforme stratégique et l’interlocuteur privilégié de Washington.
Ainsi naît une compétition interne à l’Europe centrale et orientale. L’Allemagne et la Pologne partagent la méfiance envers la Russie, mais elles ne partagent pas nécessairement la même idée de l’ordre européen. Berlin pense en termes de leadership continental. Varsovie pense en termes de centralité orientale fondée sur le rapport direct avec les États-Unis. La France observe et tente de préserver son rang, notamment par le levier nucléaire. La Grande-Bretagne, bien que sortie de l’Union européenne, cherche à rentrer par la fenêtre dans les processus de sécurité continentale, comme puissance de direction extérieure.
Le résultat est une Europe qui parle d’unité, mais agit selon des blocs, des intérêts nationaux, des rivalités industrielles et des dépendances américaines. Plus qu’une défense européenne, c’est une militarisation désordonnée de l’Europe qui est en train de naître.
Le risque nucléaire et la fin de la prudence
Le nœud le plus grave est celui du nucléaire. La possibilité de déployer ou de renforcer des missiles à longue portée sur le territoire européen, la participation allemande à la dissuasion atlantique, le rôle des armes nucléaires françaises et britanniques dans le confinement de la Russie : tout cela indique une banalisation du discours atomique. Et cette banalisation est extrêmement dangereuse.
La dissuasion nucléaire n’est pas un décor politique. Elle ne sert pas à produire des déclarations martiales. C’est un équilibre de la terreur fondé sur la certitude que chaque erreur peut devenir irréversible. Parler avec légèreté de défi nucléaire face à une puissance comme la Russie signifie ne pas comprendre le poids de la matière. Moscou ne restera pas immobile devant le renforcement des capacités occidentales à proximité de ses frontières. Elle répondra, comme elle l’a déjà fait et comme elle continuera de le faire, en déplaçant des systèmes, en actualisant ses doctrines, en intégrant davantage la Biélorussie dans sa posture stratégique et en augmentant la pression sur le flanc oriental de l’Alliance atlantique.
L’Europe risque ainsi de devenir le théâtre principal d’une nouvelle crise permanente des missiles. Non pas une répétition de la guerre froide, car le monde a changé, mais quelque chose de plus instable : moins de règles, moins de canaux diplomatiques, moins de confiance, plus d’acteurs, plus de technologie, plus d’automatismes.
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La géoéconomie de la séparation
La guerre longue a aussi un coût économique immense. L’Europe s’est séparée de la Russie sur les plans énergétique, commercial et financier. Cela a produit une dépendance accrue envers d’autres fournisseurs, envers les États-Unis, envers le gaz liquéfié, envers des chaînes industrielles plus coûteuses et envers une dépense militaire croissante. L’industrie européenne, déjà sous pression à cause du prix de l’énergie, de la réglementation, de la concurrence asiatique et de la transition technologique, se retrouve désormais dans une économie de sécurité qui absorbe des ressources considérables.
La Russie, elle, s’est déplacée vers d’autres marchés. La Chine, l’Inde, l’Iran, la Turquie, le Golfe, l’Afrique et le système des BRICS sont devenus des espaces toujours plus importants. Moscou paie un prix : dépendance accrue envers Pékin, accès réduit aux technologies occidentales, nécessité de réorienter sa logistique et sa finance. Mais elle n’est pas isolée comme l’Occident l’espérait. Une partie considérable du monde n’a pas adhéré à la guerre économique contre la Russie, non parce qu’elle aime Moscou, mais parce qu’elle ne veut plus accepter que l’Occident définisse seul les règles de l’ordre international.
C’est là que réside l’erreur européenne : croire que la pression économique suffit à plier une grande puissance dotée de ressources naturelles, de profondeur territoriale, d’une industrie militaire et d’alternatives diplomatiques. Les sanctions peuvent affaiblir, compliquer, ralentir. Mais elles ne remplacent pas une stratégie politique.
Pourquoi la Russie n’envahira pas l’Europe
La rhétorique occidentale insiste souvent sur l’idée que, si elle n’est pas arrêtée en Ukraine, la Russie pourrait avancer vers l’Europe. C’est une thèse utile à la mobilisation politique, mais faible sur le plan militaire. Conquérir des territoires hostiles exige des forces énormes. Les occuper en exige encore davantage. La Russie n’a ni l’intérêt ni la capacité réaliste de gouverner de vastes espaces européens hostiles, peuplés, industrialisés et intégrés dans l’Alliance atlantique.
La confrontation future sera différente. Elle sera hybride, indirecte, technologique, économique. Elle visera les infrastructures, les réseaux énergétiques, les câbles sous-marins, les satellites, les ports, les dépôts, les chemins de fer, les systèmes informatiques, les opinions publiques. Nous ne verrons pas nécessairement des chars russes se diriger vers Berlin. Nous verrons plus probablement une guerre de perturbation permanente, dans laquelle chaque partie cherchera à rendre la vie stratégique de l’autre plus coûteuse, plus instable et plus vulnérable.
Voilà la véritable guerre longue. Non pas l’invasion de l’Europe, mais sa transformation en espace de pression continue.
L’échec de la politique
Le point final est politique. Si l’Europe accepte l’idée que la confrontation avec la Russie doit durer vingt ans, elle doit alors le dire clairement à ses citoyens. Elle doit expliquer qu’il faudra plus de dépenses militaires, moins de marges sociales, plus de discipline industrielle, plus de contrôle des infrastructures, plus de dépendance stratégique, plus de risques nucléaires. Elle doit expliquer que la sécurité aura un prix économique, social et démocratique.
Mais les opinions publiques européennes sont-elles vraiment prêtes ? Accepteront-elles une mobilisation permanente ? Accepteront-elles le retour du service militaire, la réduction de l’État social, l’économie de guerre dissimulée sous le vocabulaire de la politique industrielle, le réarmement comme destin ? Les classes dirigeantes semblent avoir déjà choisi. Les sociétés, peut-être pas.
La Russie se prépare à la guerre longue parce qu’elle estime que l’Occident ne veut plus une véritable architecture de sécurité partagée. L’Occident se prépare au réarmement parce qu’il considère que la Russie représente une menace permanente. Chacun nourrit la peur de l’autre. C’est la spirale la plus ancienne de l’histoire : la sécurité de l’un devient l’insécurité de l’autre.
Briser cette spirale exigerait une diplomatie adulte, non naïve ; une dissuasion crédible, non hystérique ; une politique capable de parler de paix sans donner l’impression de capituler, et de parler de sécurité sans se transformer en culte de la guerre. Aujourd’hui, cette politique ne se voit pas. On voit des ambitions nationales, des slogans moraux, des plans militaires gigantesques, des rhétoriques apocalyptiques et une Europe qui risque de découvrir trop tard que se préparer à vingt ans de guerre peut devenir le moyen le plus sûr de les rendre inévitables.
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