ÉNERGIE – Bosnie, gaz américain et Balkans : Quand l’énergie devient protectorat

ÉNERGIE – Bosnie, gaz américain et Balkans : Quand l’énergie devient protectorat

lediplomate.media — imprimé le 14/06/2026
Bosnie, gaz américain et Balkans
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Le gazoduc qui vaut plus qu’un contrat

Dans les Balkans, rien n’est jamais seulement économique. Un gazoduc n’est jamais seulement un tube. Une concession énergétique n’est jamais seulement une affaire industrielle. En Bosnie-Herzégovine, pays encore suspendu entre la paix inachevée de Dayton, la pression russe, l’aspiration européenne et le retour musclé des États-Unis, un projet de plus d’un milliard de dollars montre clairement comment la géopolitique de l’énergie est en train de changer.

Selon l’enquête du Guardian, la société AAFS Infrastructure and Energy, peu connue et dépourvue d’une expérience démontrée dans des projets de cette ampleur, serait proche d’obtenir des contrats énergétiques d’une valeur considérable dans les Balkans. Le cœur de l’opération est la Southern Interconnection, un gazoduc destiné à acheminer vers la Bosnie du gaz naturel provenant des États-Unis à travers la Croatie, en réduisant la dépendance bosnienne au gaz russe.

La motivation stratégique est évidente : soustraire Sarajevo à l’influence énergétique de Moscou. Mais la méthode soulève de lourdes interrogations. AAFS aurait été désignée comme contractant par une nouvelle législation bosnienne, sans procédure d’appel d’offres compétitive, au moment même où Bruxelles rappelle la Bosnie à la cohérence avec son parcours d’intégration européenne et avec les règles de transparence.

La nouvelle diplomatie des affaires

Le point politique de l’affaire n’est pas seulement le gaz. C’est le rapport de plus en plus étroit entre politique étrangère américaine, intérêts privés et réseaux personnels liés au pouvoir. AAFS est représentée par Jesse Binnall, avocat proche de Donald Trump et actif dans des affaires politiques liées à l’univers Maga, ainsi que par Joe Flynn, frère de l’ancien conseiller à la sécurité nationale Michael Flynn.

C’est précisément cette zone grise qui inquiète : une présidence qui tend à confondre ligne politique, influence diplomatique et enrichissement de l’environnement qui gravite autour d’elle. L’administration américaine présente l’opération comme une étape décisive pour l’indépendance énergétique bosnienne. Le Département d’État soutient que le gazoduc diversifiera le secteur énergétique du pays et réduira sa dépendance à une source unique considérée comme peu fiable.

Cette partie officielle ne doit pas être balayée d’un revers de main. La Bosnie dépend du gaz russe, et la vulnérabilité énergétique constitue une véritable arme politique entre les mains de Moscou. Mais la partie moins officielle est plus troublante. Une société sans références comparables, avec des actionnaires peu clairs et des financements présentés de manière générale, devient le véhicule d’un projet stratégique. Selon la proposition confidentielle consultée par le Guardian, le gazoduc coûterait environ 300 millions d’euros, tandis que 900 millions supplémentaires seraient destinés à trois centrales électriques, avec un financement reposant sur du capital privé et de la dette.

Ici, le problème n’est pas seulement de savoir qui construit. Il est de savoir qui contrôle le robinet, qui encaisse les rendements, qui conditionne la politique locale et qui transforme l’indépendance vis-à-vis du gaz russe en dépendance envers un autre centre de pouvoir.

La Bosnie : un État fragile, une proie idéale

La Bosnie-Herzégovine est le lieu idéal pour une opération de ce type. Non pas parce qu’elle serait marginale, mais parce qu’elle est fragile. Le système politique né des accords de Dayton a gelé la guerre sans construire un État pleinement fonctionnel. Les élites bosniaques, serbes et croates continuent d’évoluer dans une structure institutionnelle complexe, vulnérable aux vetos, aux pressions extérieures et aux manipulations nationalistes.

Le gazoduc devrait traverser précisément ce champ de mines politique. Depuis des années, les États-Unis soutiennent la connexion entre la Bosnie et le terminal croate, convaincus qu’elle pourrait réduire l’influence de Vladimir Poutine dans l’Europe du Sud-Est. Mais sous l’administration Biden, l’idée était que le projet soit géré par la société publique bosnienne du gaz. Avec le retour de Trump, la partie change : une société privée liée à des milieux trumpiens devient protagoniste.

C’est ici que l’énergie devient de la géopolitique pure. Il ne s’agit pas seulement de remplacer des molécules russes par des molécules américaines. Il s’agit de redéfinir les chaînes de dépendance. Moscou exerce son influence à travers le gaz existant et les liens avec les nationalistes serbes. Washington entre avec le gaz naturel liquéfié, le poids diplomatique de son ambassade et des sociétés privées liées au pouvoir politique américain. Bruxelles observe, proteste, avertit, mais apparaît une fois encore lente, normative, incapable d’imposer sa propre grammaire de puissance.

Milorad Dodik et le prix de la stabilité

La figure décisive reste Milorad Dodik, dirigeant nationaliste serbo-bosnien, proche de Moscou et accusé depuis des années de vouloir vider ou défaire l’architecture de Dayton. L’administration Biden l’avait frappé de sanctions pour corruption présumée et rhétorique ethno-nationaliste déstabilisatrice. Avec Trump, ces sanctions auraient été levées sans explication claire, selon la reconstruction du Guardian.

Ce passage est central. Si Dodik contrôle le levier politique serbo-bosnien et peut bloquer le projet, Washington a besoin au minimum de sa neutralité. Le Guardian rappelle la visite de Donald Trump Jr. à Banja Luka et l’accueil chaleureux réservé par le fils de Dodik. Peu après, Dodik aurait laissé entendre qu’il ne voulait pas faire obstacle au plan porté par Binnall et Flynn.

Le résultat est paradoxal. Pour construire une infrastructure censée réduire l’influence russe, les États-Unis semblent devoir composer avec un dirigeant prorusse qui fragilise la cohésion de l’État bosnien. C’est la diplomatie de l’intérêt brut : on ne supprime pas le problème, on l’achète, on le contourne, on l’intègre provisoirement dans sa propre stratégie.

Mais en Bosnie, tout compromis avec le nationalisme identitaire a un prix. L’illusion américaine pourrait être de croire qu’un grand projet énergétique suffit à pacifier les acteurs locaux. L’histoire balkanique dit le contraire : lorsque l’argent extérieur entre dans des systèmes institutionnels fragiles, il ne stabilise pas toujours. Il renforce les réseaux clientélistes, multiplie les chantages et alimente la compétition entre protecteurs étrangers.

La défaite de l’Europe normative

Cette affaire constitue aussi une leçon sévère pour l’Union européenne. Bruxelles demande à la Bosnie des réformes, de la transparence, un alignement réglementaire, une consultation sur les politiques énergétiques. L’ambassadeur de l’Union européenne aurait averti les dirigeants bosniens que des décisions de cette portée, si elles ne sont pas coordonnées avec Bruxelles, peuvent compromettre les opportunités financières et le processus d’intégration.

Le problème est que l’Union européenne continue souvent d’agir comme si la force des règles suffisait à ordonner l’espace géopolitique. Or les Balkans ne sont pas un séminaire juridique. Ils sont une zone de compétition entre puissances. La Russie utilise l’énergie, l’identité orthodoxe, les réseaux politiques et la mémoire historique. La Turquie utilise la culture, la religion, les investissements et l’influence néo-ottomane. La Chine utilise les infrastructures, le crédit et la technologie. Les États-Unis utilisent la sécurité, le gaz, la diplomatie et le pouvoir privé.

L’Europe, elle, utilise trop souvent des procédures. Et les procédures comptent, mais seulement si elles sont soutenues par une volonté politique capable de les défendre. Dans le cas contraire, elles deviennent des avertissements que les autres écoutent par politesse et contournent par intérêt.

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Scénario économique : remplacer Moscou par Washington

Sur le plan économique, le projet peut sembler rationnel. La Bosnie doit diversifier ses approvisionnements. La dépendance à une seule source énergétique est une vulnérabilité. Se connecter au terminal croate et s’ouvrir au gaz américain peut accroître la sécurité des approvisionnements et réduire la capacité de pression russe.

Cependant, la diversification ne coïncide pas automatiquement avec la souveraineté. Si toute l’architecture financière, technologique et gestionnaire finit entre les mains d’une société privée étrangère choisie sans appel d’offres, le pays ne devient pas nécessairement plus libre. Il change simplement le maître de la contrainte.

Le financement par capital privé et par dette ouvre une autre question : qui portera le risque ? Quelles garanties seront exigées ? Quels tarifs seront appliqués ? Quel rendement les investisseurs réclameront-ils ? Si l’ouvrage devient coûteux, le prix retombera sur les consommateurs, les entreprises ou les finances publiques bosniennes. S’il devient politiquement stratégique, personne ne pourra facilement le remettre en cause.

C’est le mécanisme classique des infrastructures géopolitiques : elles sont d’abord présentées comme nécessaires à la sécurité ; elles deviennent ensuite intouchables ; enfin, elles génèrent des rentes pour ceux qui les contrôlent.

Évaluation stratégique : l’énergie comme arme sans uniforme

Du point de vue stratégique, le gazoduc est une arme sans uniforme. Il ne tire pas, mais il déplace les équilibres. Il n’occupe pas des territoires, mais il redessine les dépendances. Il n’envoie pas de soldats, mais il produit des fidélités politiques.

Pour Washington, l’opération présente trois avantages. Premièrement, elle réduit l’espace énergétique russe dans les Balkans. Deuxièmement, elle renforce le corridor adriatique et la centralité de la Croatie comme plateforme pour le gaz naturel liquéfié. Troisièmement, elle crée une infrastructure américaine dans un pays crucial pour la sécurité de l’Europe du Sud-Est.

Pour Moscou, la perte potentielle est évidente. Le gaz russe n’est pas seulement du commerce : c’est un accès politique. Si Sarajevo obtient une source alternative, le levier russe se réduit. Mais Moscou peut encore compter sur Dodik, sur les fractures institutionnelles bosniennes et sur le ressentiment antioccidental d’une partie de l’espace serbo-bosnien.

Pour l’Union européenne, le risque est de se retrouver spectatrice d’un ouvrage qui concerne directement son propre espace de sécurité. La Bosnie est candidate à l’entrée dans l’Union, mais le projet énergétique décisif peut finir sous influence américaine, selon des modalités que Bruxelles juge problématiques. C’est le signe d’une contradiction plus vaste : l’Europe veut s’élargir, mais elle ne sait pas toujours protéger politiquement son propre processus d’élargissement.

La guerre économique américaine dans les Balkans

Cette affaire montre que la guerre économique américaine n’a pas disparu avec la mondialisation. Elle est au contraire devenue plus directe. Les États-Unis ne séparent jamais vraiment sécurité, énergie, entreprise privée et influence diplomatique. La différence, avec le retour de Trump, est que la connexion entre intérêt national et cercles personnels du pouvoir apparaît plus visible, moins médiée, plus ouvertement patrimoniale.

L’Amérique ne se contente pas de dire à la Bosnie : libère-toi du gaz russe. Elle lui dit aussi : fais-le à travers une infrastructure soutenue par nous, avec des sociétés proches de nos circuits politiques, dans un cadre où la protection américaine devient une partie de l’offre. C’est une forme de protectorat énergétique.

Le message implicite est simple : si tu achètes du gaz américain, si tu confies l’infrastructure à un acteur lié à notre système de pouvoir, si tu ne bloques pas le projet, tu obtiens attention, protection et peut-être stabilité. Si tu t’y opposes, tu risques l’isolement, les pressions et la marginalité.

Le risque final : la Bosnie comme laboratoire

La Bosnie risque de devenir un laboratoire du nouvel ordre occidental. Non plus l’ordre libéral des règles, des appels d’offres, de la transparence et de l’intégration progressive. Mais un ordre plus rude, transactionnel, dominé par des dirigeants, des familles politiques, des sociétés opaques, des groupes de pression, des concessions et des échanges de protection.

Cela ne signifie pas que le gazoduc soit inutile. Au contraire, il peut répondre à un besoin réel. La Bosnie doit réduire sa dépendance énergétique envers Moscou. Mais la question est celle du moyen. Une infrastructure stratégique construite sans appel d’offres, confiée à un acteur sans références solides et plongée dans un réseau de relations politiques délicates peut résoudre un problème tout en en créant un autre.

Elle peut libérer Sarajevo du monopole russe et la livrer à une nouvelle dépendance américaine. Elle peut renforcer la sécurité énergétique et affaiblir en même temps la transparence institutionnelle. Elle peut rapprocher la Bosnie de l’Occident tout en l’éloignant des standards européens.

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Le tube et le pouvoir

La partie bosnienne confirme une loi simple de la géopolitique contemporaine : celui qui contrôle l’énergie contrôle une partie de la souveraineté d’autrui. Les gazoducs ne sont pas seulement des infrastructures. Ce sont des corridors de pouvoir. Ils relient des territoires, mais aussi des intérêts, des classes dirigeantes, des services diplomatiques, des banques, des fonds, des groupes de pression et des appareils de sécurité.

La Bosnie a besoin d’énergie et de stabilité. L’Europe a besoin de crédibilité dans les Balkans. Les États-Unis veulent expulser la Russie des corridors énergétiques de l’Europe du Sud-Est. La Russie veut conserver ses leviers. Au milieu de cette partie, une société peu connue, liée à des figures de l’univers trumpien, peut devenir le pivot d’une affaire milliardaire.

Voilà le point essentiel : dans le nouveau monde, la souveraineté ne se perd pas seulement avec l’arrivée des chars. Elle se perd aussi en signant des concessions, en acceptant des dettes, en confiant des infrastructures stratégiques à des acteurs opaques, en échangeant la sécurité contre la dépendance.

Le gazoduc bosnien ne raconte pas seulement la fin du monopole russe sur le gaz. Il raconte aussi l’entrée dans une phase où l’Occident lui-même ne parle plus toujours le langage des règles, mais celui de la force, des réseaux personnels et de la rente géopolitique. En Bosnie, encore une fois, l’avenir de l’Europe se voit avant qu’ailleurs. Et il n’est pas certain qu’il soit rassurant.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
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