
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Les images d’hommes armés exécutant sept Palestiniens en pleine rue ont bouleversé Gaza. Cette fois, la violence ne vient pas des bombardements israéliens mais d’une lutte intestine qui couvait depuis des années. Derrière cette scène brutale se cache une bataille de pouvoir entre Hamas et des familles puissantes de la bande de Gaza, notamment le clan Dukhmush, longtemps considéré comme l’un des plus redoutés et influents. Ce choc interne pourrait bien ouvrir une nouvelle phase du conflit : celle d’une guerre civile.
Les clans, piliers du pouvoir local : Le poids historique des Dukhmush
À Gaza, les clans familiaux représentent bien plus qu’un héritage social : ils sont des acteurs politiques et économiques majeurs. Le clan Dukhmush en est l’exemple le plus emblématique. Implanté dans le quartier de Sabra à Gaza-ville, il compte plusieurs centaines d’hommes armés et a construit sa fortune grâce au trafic transfrontalier à travers les tunnels de Rafah. Dans les années 1990, son chef Mumtaz Dukhmush appartenait à la police secrète de Fatah, le mouvement laïc rival de Hamas. Les islamistes ne lui ont jamais pardonné cette appartenance, ni les humiliations infligées aux religieux à l’époque.
Quand Mumtaz a prêté allégeance aux réseaux jihadistes internationaux, il a fondé l’« Armée de l’Islam », inscrivant la rivalité dans une dimension idéologique. En 2007, ses hommes ont enlevé le journaliste britannique Alan Johnstone, une provocation qui a forcé le Hamas à intervenir pour le libérer. Depuis, cette rivalité n’a jamais vraiment disparu : elle s’est envenimée, attendant le moment opportun pour exploser.
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La guerre avec Israël comme catalyseur : Accusations de trahison et assaut éclair
L’offensive israélienne récente a bouleversé la société gazaouie et fragilisé les équilibres locaux. Hamas a accusé le clan Dukhmush d’avoir collaboré avec Israël et de piller les convois humanitaires pour alimenter le marché noir. Les Dukhmush ont rejeté ces accusations dans un communiqué publié le 13 octobre 2025, affirmant avoir refusé toute offre israélienne. Mais pour Hamas, cette accusation est devenue une arme politique.
L’unité d’élite Erro a lancé une opération éclair contre la forteresse du clan, en se faisant passer pour des secouristes. L’assaut a été d’une extrême violence : au moins quarante personnes ont été tuées, y compris des femmes comme Umm Jalal. Les biens ont été confisqués, les maisons incendiées. Les exécutions publiques, filmées et diffusées sur les téléphones portables, ont transformé un affrontement interne en démonstration de force.
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La stratégie de la terreur : Neutraliser les rivaux et contrôler le territoire
Ces exécutions ne sont pas un simple acte de vengeance : elles sont un message politique. Après vingt ans de domination sur Gaza, le Hamas ne tolère aucune contestation de son autorité, qu’elle vienne de clans, de tribus ou de milices. Dans un contexte d’effondrement économique et de crise humanitaire, le contrôle des réseaux informels est essentiel pour conserver le pouvoir. L’offensive israélienne a certes très affaibli le Hamas, mais a aussi et paradoxalement éliminé ou réduit les forces locales susceptibles de le concurrencer. Les clans, piliers d’un pouvoir parallèle, sont devenus des cibles prioritaires.
Une stabilité fondée sur la peur : Soumission forcée mais rancunes intactes
Le clan Dukhmush, après le bain de sang, s’est soumis à l’autorité du Hamas. D’autres familles influentes avaient déjà connu un sort similaire. Pourtant, ces actes laissent derrière eux des blessures profondes. Les loyautés claniques, basées sur le sang et la solidarité, sont tenaces et résistent à la terreur. Le calme actuel pourrait n’être qu’un voile posé sur des braises encore brûlantes.
Dans une Gaza exsangue, où l’économie officielle s’est effondrée et où l’économie informelle est dominée par des réseaux d’influence familiaux, toute étincelle pourrait rallumer la guerre interne. Les clans, affaiblis mais non éradiqués, représentent une force souterraine que Hamas doit continuer à surveiller.
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Un enjeu géopolitique sous-estimé : Israël, Hamas et la menace d’implosion
Pour Roland Lombardi, spécialiste de la région et directeur de la rédaction du Diplomate média : « Le paradoxe est cruel : le plan de paix de Trump, qui est bien sûr à saluer, a permis de libérer les derniers otages israéliens et d’instaurer moins une paix qu’un cessez-le-feu bien fragile ; or, pour cela, après les avoir poussé peu à peu sur la touche ces derniers mois, le président américain a fait revenir dans le jeu la Turquie d’Erdogan et le Qatar – raison pour laquelle l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis étaient absents lors du sommet du Caire… Le but était de les obliger à faire une pression supplémentaire sur le groupe terroriste palestinien, Doha et Ankara étant les derniers soutiens du Hamas et les seuls à pouvoir le faire plier dans sa stratégie jusqu’au-boutiste et suicidaire, moyennant finance soit dit au passage… Cela a donc bien évidemment redonné du souffle aux islamistes et renforcé leur emprise interne. En neutralisant le plus rapidement possible les rivaux, en concentrant le pouvoir et en instaurant toujours la terreur comme mode de gouvernance, le mouvement terroriste est certes sorti militairement affaibli mais politiquement revigoré par le plan de Trump. Mais jusqu’à quand ? Cette hégémonie interne pourrait toutefois se fissurer rapidement si les rancunes accumulées se transforment en résistance organisée ».
Et Lombardi d’ajouter : « de toute manière, Trump l’a bien rappelé, comme les Israéliens : à la moindre erreur du Hamas – s’il ne dépose finalement pas les armes comme prévu dans l’accord par exemple –, Tsahal finira le travail ! En attendant, Israël (comme l’Arabie saoudite et les EAU), et ce n’est pas nouveau, va assurément chercher à exploiter les fractures internes de Gaza, en encourageant les dissidences ou en instrumentalisant les réseaux claniques ».
Mais un tel scénario pourrait aussi plonger la bande de Gaza dans un chaos semblable à celui de la Libye ou de la Syrie, avec une mosaïque de milices s’affrontant pour le contrôle du territoire. Si, au contraire, les clans choisissent la soumission durable, le Hamas sortirait de cette guerre plus fort que jamais.
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Une paix impossible sans réconciliation interne : La menace silencieuse d’une guerre civile
La situation actuelle est donc moins celle d’une paix retrouvée que d’un équilibre imposé par la violence. Derrière la façade d’un pouvoir islamiste consolidé, Gaza reste traversée par des lignes de fracture anciennes et profondes. La guerre civile n’a peut-être pas commencé ouvertement, mais les dynamiques qui la préparent sont en place. Dans une société épuisée, chaque exécution publique, chaque humiliation, chaque clan brisé renforce les germes d’un futur affrontement interne.
Le conflit israélo-palestinien pourrait alors s’accompagner d’une lutte intestine, invisible pour l’instant mais potentiellement explosive. C’est cette guerre silencieuse qui pourrait déterminer le vrai visage de Gaza dans les années à venir.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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