DÉCRYPTAGE – Syrie : Les Kurdes, alliés utiles puis variables sacrifiées

DÉCRYPTAGE – Syrie : Les Kurdes, alliés utiles puis variables sacrifiées

Guerre en Syrie
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Du champ de bataille à la table de capitulation

Pendant des années, ils ont été présentés comme le visage fréquentable de la guerre syrienne. Des combattants disciplinés, efficaces, idéologiquement compatibles avec le récit occidental. Les forces kurdes du Nord-Est syrien ont servi de pilier terrestre à la lutte contre l’État islamique, au prix de milliers de morts. Aujourd’hui, cette histoire se referme sans gloire. L’avancée rapide des forces gouvernementales syriennes a mis fin à une décennie d’autonomie de fait au Rojava, et l’accord de cessez-le-feu annoncé par Mazloum Abdi, chef des Forces démocratiques syriennes, ressemble moins à une réconciliation qu’à une reddition organisée.

L’intégration des structures kurdes dans l’État syrien est présentée comme un moyen d’éviter une nouvelle guerre civile. Pour une large partie de la population kurde, c’est surtout l’aveu que le rapport de force s’est définitivement inversé.

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Le retour de l’État syrien, la fin d’une parenthèse

Les troupes gouvernementales ont repris des villes clés de part et d’autre de l’Euphrate, ainsi que des infrastructures stratégiques : champs pétroliers, sites gaziers, axes logistiques. La province de Hassaké, qui concentrait historiquement une part majeure de la production énergétique syrienne, échappe désormais au contrôle kurde. Le symbole le plus violent n’est pas militaire mais politique : la destruction d’une statue dédiée aux unités féminines kurdes, devenues en Occident l’icône d’une guerre « morale ». Avec elle tombe tout un récit.

Ce retour de Damas n’est pas improvisé. Il intervient après des années de gel du conflit, lorsque l’autonomie kurde fonctionnait sous protection américaine tacite. Cette protection s’est évaporée sans bruit.

Les prisons ouvertes et l’ombre de l’État islamique

À la défaite territoriale s’ajoute une inquiétude sécuritaire majeure. Des responsables kurdes accusent des groupes liés à Damas d’avoir libéré des centaines, voire des milliers de combattants de l’État islamique détenus dans des prisons du Nord-Est. Kobané, symbole de la résistance kurde en 2015, est de nouveau menacée. Le message est clair : le chaos peut redevenir un instrument politique.

Dans ce contexte, les appels des organisations kurdes à la communauté internationale restent lettre morte. Les déclarations de principe n’arrêtent ni les colonnes blindées ni les accords conclus dans le dos de ceux qui ont combattu.

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Washington se retire, sans explication

Le facteur décisif est l’effacement américain. Les États-Unis n’ont pas tenté d’entraver l’offensive gouvernementale. Les rencontres entre émissaires américains et responsables kurdes n’ont débouché sur aucune garantie concrète. Les appels au calme lancés par le commandement militaire américain n’ont été suivis d’aucun acte dissuasif.

Les dirigeants kurdes répètent ne pas vouloir d’indépendance, mais une place reconnue au sein de la Syrie. Cette ligne modérée n’a pas pesé face aux priorités de Washington : stabiliser le pays après des années de guerre, éviter une confrontation avec la Turquie, tourner la page d’un conflit devenu secondaire.

La Turquie, arbitre silencieux

Ankara n’a jamais accepté l’existence d’une autonomie kurde armée à sa frontière. Les forces kurdes syriennes ont toujours été perçues comme une extension du PKK. Avec la montée en puissance de Ahmed al-Sharaa et le soutien turc à la recomposition du pouvoir à Damas, l’équation est devenue simple : les Kurdes sont un obstacle à éliminer, non un partenaire à intégrer durablement.

Les États-Unis ont choisi de ne pas s’y opposer. Le prix est payé par ceux qui avaient cru aux promesses implicites de la coalition occidentale.

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Le syndrome du proxy jetable

L’histoire se répète. Les Kurdes syriens rejoignent la longue liste des alliés locaux utilisés par les grandes puissances puis abandonnés lorsque le contexte change. Ils ont servi d’infanterie, de rempart contre le terrorisme, de vitrine politique. Une fois leur utilité stratégique épuisée, ils deviennent une variable d’ajustement.

La désillusion est profonde. Pour beaucoup, l’accord signé sous la pression militaire n’est pas un compromis, mais la reconnaissance amère d’un isolement total. Les sacrifices consentis contre l’État islamique n’ont pas été convertis en droits politiques durables.

Être allié des États-Unis : Une promesse à durée limitée

Le sort des Kurdes syriens illustre une constante de la politique américaine au Moyen-Orient. Les alliances ne sont pas des engagements moraux, mais des instruments temporaires. Elles valent tant qu’elles servent un objectif précis. Quand cet objectif disparaît, elles se dissolvent.

Kissinger le rappelait toujours. Être ennemi de Washington peut être dangereux. Être son allié, dans certains cas, s’avère fatal. Les Kurdes de Syrie en font aujourd’hui l’expérience la plus cruelle, entourés de ruines, de symboles brisés et d’un silence international qui vaut sentence.

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