
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
À Taipei, la menace ne vient plus seulement des missiles chinois ou des incursions aériennes. Elle circule désormais à l’intérieur même des institutions, dans les coulisses du pouvoir politique, au cœur des mécanismes de sécurité nationale. L’alerte a été donnée par le président Lai Ching-te après les révélations d’Intelligence Online : la Chine utiliserait de manière systématique les triades – notamment la Bamboo Union – comme instrument de recrutement, d’intimidation et d’infiltration au sein de l’État taïwanais.
2025 : Une année record pour l’espionnage
L’année 2025 est déjà considérée comme la plus grave depuis les années 1950 en matière d’affaires d’espionnage pro-chinois découvertes à Taïwan. Des militaires, des fonctionnaires, d’anciens collaborateurs du Parti démocrate progressiste, et même des membres de la garde présidentielle ont été impliqués. Un ensemble de cas qui montre une stratégie coordonnée, capable d’atteindre les cercles les plus proches du président.
Parmi les épisodes les plus significatifs : en mars, quatre soldats chargés de la sécurité présidentielle ont été condamnés pour avoir transmis à Pékin des photos de documents confidentiels et les déplacements du chef de l’État. En mai et juin, une cellule de renseignement interne au DPP a été mise au jour. En septembre, quatre anciens cadres du parti ont été condamnés jusqu’à dix ans de prison pour avoir transmis des informations sensibles, dont des dossiers sur des personnalités politiques. L’un d’eux travaillait directement au bureau présidentiel.
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Les triades comme bras opérationnel du Parti communiste chinois
L’élément le plus préoccupant de 2025 est le rôle assumé par les triades. Elles ne sont plus seulement des organisations criminelles, mais deviennent de véritables instruments d’influence politique et de collecte de renseignements au service de Pékin. Le nom central est celui de Chang An-lo – le « Loup blanc » –, chef historique de la Bamboo Union et fondateur du Chinese Unification Promotion Party, formation prônant l’unification avec la Chine continentale.
Chang est considéré comme le principal intermédiaire entre les triades et les services chinois, en contact avec le ministère de la Sécurité d’État et l’Office des affaires de Taïwan. C’est par ces réseaux que militaires, retraités et agents politiques ont été approchés, grâce à des offres financières, des protections ou des avantages personnels. Les enquêtes ont également révélé des actions d’intimidation : agressions contre des militants anti-Pékin, perturbation de manifestations publiques, opérations de propagande ciblée.
Un cas emblématique, à Kaohsiung, a vu trois membres liés au CUPP – dont deux anciens officiers de la marine et de l’armée de l’air – condamnés pour avoir recruté du personnel militaire pour le compte chinois. Le tout passait par les circuits du “Loup blanc” et de responsables de l’Office des affaires de Taïwan de Zhuhai.
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Des infiltrations au cœur de l’État
Le plus inquiétant reste que plusieurs personnes arrêtées avaient des antécédents criminels connus ou des liens évidents avec la Bamboo Union, mais avaient malgré tout accédé à des postes sensibles : garde présidentielle, bureau du président, équipes du DPP. Dans au moins deux cas, les contrôles de sécurité n’avaient pas été effectués ou l’avaient été de manière superficielle. Une faille majeure qui a ouvert la voie à des infiltrations au plus haut niveau.
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La réponse de Lai : une véritable « purge » interne
Le gouvernement a lancé une offensive sans précédent. En janvier, une procédure a été engagée pour dissoudre le CUPP, décrit comme « une organisation criminelle déguisée en parti politique ». Les opérations contre la Bamboo Union ont été renforcées – plus de quarante arrestations en mars lors d’un rassemblement près du Parlement. Et Lai a annoncé les « 17 mesures de sécurité nationale », incluant le retour des tribunaux militaires pour les affaires d’espionnage, l’alourdissement des peines et des contrôles drastiques pour tout personnel ayant accès à des informations classifiées.
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La nouvelle stratégie hybride de Pékin
Selon Lai, Pékin est passé à une phase plus agressive de sa pression sur Taïwan : non seulement espionnage classique et cyberattaques, mais une véritable pénétration sociale et politique via les réseaux criminels. Les triades deviennent une infrastructure de recrutement, un canal pour approcher des individus vulnérables, un instrument d’influence directe à l’intérieur des institutions.
Le fait que plusieurs cellules aient pu atteindre jusqu’à la garde présidentielle montre que la menace est profonde : organisée, structurée et inscrite dans une stratégie de long terme.
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Taïwan fait face à un siège invisible qui vise à miner l’État de l’intérieur. Une offensive silencieuse faite d’argent, de chantage, d’infiltration et de réseaux criminels, rendue possible par des failles de sécurité désormais en cours de fermeture. Pour Lai, il s’agit d’un risque existentiel. Et les enquêtes de ces derniers mois, entre triades, réseaux pro-Pékin et espionnage au sommet du pouvoir, montrent que son inquiétude est pleinement justifiée.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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