DÉCRYPTAGE – Trump et la guerre qu’il ne savait pas terminer

DÉCRYPTAGE – Trump et la guerre qu’il ne savait pas terminer

lediplomate.media — imprimé le 10/04/2026
Photo Donald Trump speech
Capture d’écran – Photo Maison Blanche

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Du blitz à l’enlisement stratégique

Donald Trump avait imaginé une guerre brève, spectaculaire, décisive. Une démonstration de force capable de plier l’Iran, d’intimider ses alliés régionaux et de rétablir la dissuasion américaine dans le Golfe. C’est l’inverse qui s’est produit. La suspension des bombardements n’a pas consacré une victoire, elle a constaté un échec stratégique. Aucun des objectifs proclamés au début du conflit n’a été atteint : ni le changement de régime, ni la destruction définitive du programme nucléaire et balistique iranien, ni la rupture de l’axe avec le Hezbollah, le Hamas et les Houthis. En revanche, Washington a rouvert une crise qu’il avait lui-même contribué à créer et y a ajouté un facteur nouveau et dévastateur : la fermeture du détroit d’Ormuz, c’est-à-dire la blessure la plus dangereuse que l’on puisse infliger au système énergétique mondial.

Le péché originel : détruire sans savoir ce qui viendra après

L’erreur capitale de la Maison-Blanche a été de croire que la supériorité militaire suffisait à produire automatiquement un résultat politique. C’est la vieille illusion américaine : frapper le sommet pour faire s’effondrer l’édifice. Mais en Iran, la décapitation du pouvoir n’a pas ouvert une brèche, elle a resserré le système. En éliminant des figures centrales du groupe dirigeant, Trump n’a pas favorisé une transition plus gérable : il a accéléré l’ascension des composantes les plus dures et les plus radicales. En d’autres termes, il a écarté des interlocuteurs possibles pour livrer le pouvoir à ceux qui considèrent tout compromis comme une faiblesse.

C’est là que se révèle la pauvreté stratégique de l’opération. Tuer les chefs d’un régime sans disposer ni d’un réseau politique interne, ni d’une classe dirigeante alternative, ni d’un canal de négociation crédible, c’est faire la guerre à l’aveugle. Le rire avec lequel Trump a admis ne plus savoir avec qui traiter n’est pas seulement une gaffe : c’est l’aveu d’une improvisation dramatique.

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Le dossier nucléaire : une menace réduite, puis recréée

Sur le plan nucléaire, la responsabilité politique de Trump est encore plus lourde. L’Iran, avant la rupture unilatérale américaine de l’accord nucléaire de 2018, était inséré dans un cadre de contraintes, de contrôles et de vérifications internationales. En se retirant de cet accord, Washington a détruit l’enceinte diplomatique qui limitait Téhéran et a offert à la République islamique la justification politique pour reprendre l’enrichissement de l’uranium. Ainsi, Trump s’est retrouvé à combattre une menace qu’il avait lui-même contribué à reconstruire.

Le refus de l’offre iranienne de diluer l’uranium enrichi sous supervision internationale révèle un autre trait constant de sa conduite : la préférence pour le geste de force plutôt que pour la solution vérifiable. Mais bombarder n’équivaut pas à contrôler. Si le matériel sensible a été dispersé, caché ou transféré, la guerre n’a pas démantelé le programme : elle l’a simplement rendu plus opaque, plus clandestin, plus difficile à surveiller. Du point de vue du renseignement et de la non-prolifération, c’est un net recul.

Ormuz : la véritable défaite géoéconomique

Le fait le plus grave est pourtant ailleurs. Avant la guerre, Ormuz était ouvert. Après la guerre, Ormuz est devenu le point de pression décisif contre l’Occident et contre l’économie mondiale. Trump voulait réaffirmer la liberté de navigation et il a obtenu l’effet inverse : il a offert à l’Iran une arme géoéconomique formidable. Lorsque le trafic énergétique du Golfe entre en crise, ce ne sont pas seulement les adversaires régionaux de Téhéran qui vacillent : ce sont aussi l’Europe, l’Asie industrielle, les chaînes logistiques, les prix industriels et les marchés financiers.

Ici apparaît l’absence d’un plan B. Une guerre contre l’Iran sans capacité de garantir la sécurité du Golfe et des monarchies arabes était une prise de risque colossale. Les marines occidentales peuvent frapper, mais elles ne peuvent pas tenir indéfiniment un détroit sous menace asymétrique, entre drones, missiles, mines et attaques distribuées. La supériorité technologique ne suffit pas quand l’ennemi transforme la géographie en multiplicateur de puissance.

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L’effet boomerang sur le front régional et mondial

Trump comptait aussi sur l’explosion d’une révolte intérieure contre le régime. Mais les guerres extérieures, surtout lorsqu’elles touchent aux symboles nationaux et à la souveraineté, produisent souvent l’effet inverse : elles soudent la société autour du pouvoir. C’est une leçon déjà vue. L’intervention étrangère a offert à Téhéran l’occasion de se présenter comme le rempart national assiégé, marginalisant les dissidences et les fractures internes.

Sur le plan régional, l’idée selon laquelle le Hezbollah, le Hamas et les Houthis seraient désormais neutralisés s’est révélée une erreur d’appréciation majeure. Ces réseaux n’ont pas disparu ; ils se sont adaptés. Et toute guerre contre l’Iran finit inévitablement par les relégitimer, parce qu’elle leur rend leur fonction d’avant-gardes de la résistance antiaméricaine et anti-israélienne.

Les conséquences se répercutent aussi ailleurs. L’Ukraine s’affaiblit parce que les États-Unis doivent redéployer des ressources militaires vers le Moyen-Orient. La Russie profite de la hausse des prix de l’énergie et retrouve une centralité diplomatique. L’Europe, déjà fragile sur le plan énergétique, se retrouve une fois encore exposée à une crise qu’elle ne contrôle pas. Ainsi, une guerre pensée pour renforcer le leadership américain finit par élargir les marges de manœuvre de Moscou, aggraver la dépendance européenne et montrer aux partenaires du Golfe que la protection américaine n’est ni illimitée ni invulnérable.

La démonstration finale de faiblesse

La dernière erreur est peut-être la plus révélatrice : avoir attaqué sans avoir mis en place une défense aérienne adéquate pour les alliés du Golfe. Ce détail militaire a une portée politique immense. Si Washington n’est pas capable de verrouiller réellement le ciel de ses protégés au cœur de la région énergétique la plus sensible du monde, alors tout l’édifice de la crédibilité américaine vacille. La dissuasion ne se mesure pas aux proclamations, mais à la capacité de protéger.

Trump voulait montrer sa force. Il a montré les limites de la puissance américaine lorsqu’elle n’est pas accompagnée de stratégie, de diplomatie, de renseignement et de compréhension du terrain. Le résultat est une guerre interrompue sans victoire, un Iran plus radical, un détroit fermé, un marché énergétique sous tension et un système international encore plus instable. Ce n’est pas le portrait d’un succès. C’est la photographie d’une puissance qui frappe beaucoup, mais comprend de moins en moins.

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