
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Recep Tayyip Erdoğan n’est pas seulement un président. C’est un architecte du pouvoir, un restaurateur d’influence perdue, un homme qui a transformé la Turquie en acteur central d’un monde multipolaire. Derrière les récentes acquisitions turques en Italie – de Piaggio Aerospace à Esplodenti Sabino – il n’y a pas qu’une logique d’affaires. Il y a une stratégie claire, cohérente, qui mêle géopolitique, économie militaire et ambition : faire de la Turquie un pôle autonome dans la compétition mondiale.
Néo-ottomanisme et industrie militaire : Le grand dessin d’Erdoğan
Dans le monde multipolaire qui émerge, Ankara veut reconstituer une sphère d’influence bien au-delà de ses frontières. L’idée de la « Mavi Vatan », la « Patrie bleue », est bien plus qu’un concept doctrinal : c’est le fondement de la projection turque en Méditerranée, dans les Balkans, en Afrique du Nord. Et pas de puissance sans industrie de défense. Erdoğan le sait. C’est pourquoi la Turquie investit massivement dans la production militaire, les drones, les chantiers navals, les technologies à double usage. Et dans les savoir-faire étrangers : l’Italie, avec son patrimoine technologique et ses entreprises fragilisées, devient une cible idéale.
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Baykar–Piaggio : Drones et prestige pour un saut qualitatif
Baykar, le géant turc des drones, n’a pas racheté Piaggio Aerospace par simple opportunisme économique. Il s’agit d’une opération de prestige destinée à asseoir sa légitimité au cœur de l’industrie européenne. Les drones Akıncı et TB2 ont déjà montré leur efficacité en Ukraine ou au Haut-Karabakh. Mais pour rivaliser avec les États-Unis ou Israël, Baykar doit s’européaniser. La relance du P.180 Avanti Evo devient ainsi un pont industriel entre deux mondes. Un produit italo-turc destiné non seulement aux marchés internationaux, mais aussi à une reconnaissance industrielle globale.
Munitions et industrie de l’ombre : Esplodenti Sabino dans le viseur
Parallèlement, Arca Defense, en mettant la main sur Esplodenti Sabino, s’intéresse à un secteur plus discret mais tout aussi crucial : celui des munitions. Installée dans les Abruzzes, cette entreprise italienne produit des composants stratégiques. La Turquie, à travers Arca, complète ainsi sa chaîne de valeur dans l’industrie militaire. Une acquisition ciblée, à la manière d’un puzzle. Car dans la guerre moderne, tout compte : du drone de pointe au dernier obus.
Une Italie vulnérable, un savoir-faire convoité
L’Italie est l’un des plus gros exportateurs d’armes en Europe, avec plus de 640 millions d’euros d’exportations en 2023. Mais derrière ces chiffres flatteurs, une réalité plus fragile : des entreprises sous-capitalisées, confrontées à une bureaucratie lente, souvent mises en vente faute de soutien étatique. La Turquie y voit une opportunité : racheter, intégrer, absorber. Avec une population jeune, des coûts compétitifs et une vision étatique de l’innovation, Ankara avance là où Rome recule.
Le drone turc : Symbole d’une suprématie technologique émergente
Le drone est devenu l’arme de la diplomatie turque. Baykar exporte dans des dizaines de pays, à des prix défiants toute concurrence. Et les performances sur le terrain parlent d’elles-mêmes. La signature d’un accord avec Leonardo en mars 2025 puis l’entrée dans le capital de Piaggio renforcent l’ancrage de Baykar en Europe. Ce n’est plus seulement une entreprise émergente : c’est un acteur stratégique, capable de concurrencer les leaders mondiaux.
Turquie-Chine : Un parallélisme assumé
À bien des égards, la Turquie s’inspire du modèle chinois : mise sur l’innovation militaire, développement des capacités nationales, conquête de marchés étrangers. Mais avec une méthode propre : moins centralisée, plus souple, plus réactive. Et surtout, Ankara sait quand acheter à l’étranger pour combler ses lacunes et accélérer sa montée en puissance. Une stratégie hybride, portée par un discours nationaliste mais tournée vers l’international.
L’Italie : Opportunité ou perte de souveraineté ?
Pour l’Italie, cette vague d’investissements turcs est une épée à double tranchant. Les capitaux étrangers sauvent des emplois, relancent des sites industriels, assurent une continuité productive. Mais que reste-t-il de la souveraineté industrielle italienne ? Dans un secteur aussi stratégique que la défense, céder les commandes revient parfois à céder une partie de sa capacité à décider. Et dans une Europe qui parle de réarmement, voir ses fleurons passer sous pavillon étranger interroge.
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La Turquie a une stratégie. L’Italie non.
Là réside peut-être le déséquilibre fondamental. Derrière chaque achat turc, un plan. Derrière chaque vente italienne, une urgence. Erdoğan sait ce qu’il veut : une Turquie forte, autonome, influente. L’Italie, elle, navigue au jour le jour, sans vision de long terme. Dans la nouvelle géopolitique industrielle de l’Europe, Ankara construit méthodiquement son empire. Rome, elle, le lui vend morceau par morceau.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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