
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Une baie japonaise, des canons américains, et une leçon d’histoire ignorée. Le 8 juillet 1853, le commodore américain Matthew Perry ancre sa flotte face à Edo – l’actuelle Tokyo – et adresse un ultimatum aux dirigeants du shogunat Tokugawa : ouvrir le pays au commerce, ou subir un bombardement naval. Ce geste, brutal et clair, marque non seulement la fin de l’isolement japonais, mais inaugure une ère où les relations commerciales sont dictées par la supériorité militaire.
Le précédent chinois et la logique de l’intimidation
Dix ans plus tôt, les Britanniques avaient imposé à la Chine, à l’issue de la première guerre de l’opium, l’ouverture de ports et la cession de Hong Kong. Une stratégie fondée sur la force, qui allait inspirer Washington. Perry savait qu’il suffisait de montrer les muscles pour ouvrir les marchés. Son escadre comptait notamment un navire à vapeur, une démonstration de puissance qui frappa les esprits japonais : les « navires noirs » (kurofune) devinrent le symbole d’une modernité menaçante.
La guerre des tarifs douaniers, menée 170 ans plus tard par Donald Trump, peut paraître plus feutrée, mais repose sur la même logique : utiliser la pression – économique, technologique ou militaire – pour imposer ses intérêts. Une forme d’« hégémonie contractuelle », où le commerce n’est jamais vraiment libre, mais toujours conditionné.
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Le Japon de l’ère Tokugawa : Une société figée
Depuis le XVIIe siècle, le Japon vivait sous un régime féodal strict. L’empereur, retiré à Kyoto, n’avait qu’un rôle symbolique. Le pouvoir réel appartenait au shogun, Tokugawa Ieyasu, et à ses vassaux. Le pays pratiquait une autarcie rigoureuse, le sakoku, avec un seul point de contact extérieur : les Néerlandais, confinés au port de Nagasaki. L’économie était rurale, les samouraïs, payés en riz, perdaient leur statut. La misère paysanne alimentait les révoltes, toutes violemment réprimées. Le Japon était un volcan social sous un couvercle de fer.
Une offensive diplomatique… par la menace
Perry refusa de se plier aux règles japonaises. Il rejeta Nagasaki, débarqua dans une autre baie interdite et remit une lettre du président Fillmore. Il repartit, mais annonça son retour. Ce qu’il fit, en février 1854, avec une flotte plus imposante. Les Japonais, contraints, acceptèrent le traité de Kanagawa, qui ouvrait deux ports aux Américains et reconnaissait des privilèges commerciaux. D’autres traités suivirent, avec la Russie, la France, la Grande-Bretagne. Mais l’humiliation diplomatique provoqua une réaction interne : la restauration impériale.
La restauration Meiji : Du féodalisme à l’industrie
Sous l’effet du choc, le Japon entama une transformation radicale. Après une guerre civile, la dynastie impériale fut restaurée, et le jeune empereur Meiji incarna l’ère de la modernisation. L’université de Keio, fondée en 1858 sur le modèle occidental, fut le creuset d’une nouvelle élite technique, militaire et administrative. À la fin du siècle, le Japon était devenu une puissance industrielle, avec une marine moderne, des ingénieurs, des médecins, des officiers formés à l’européenne.
Contrairement à d’autres pays colonisés ou marginalisés, le Japon assimila les modèles étrangers pour les retourner à son avantage. Fort de son sentiment de supériorité face à ses voisins asiatiques, il entra à son tour dans la course impérialiste.
Un nouvel empire, une revanche sur l’histoire
La Chine fut la première victime de cette montée en puissance. Vaincue en 1894, elle perdit la Corée, Formose (Taïwan) et une partie de la Mandchourie. En 1905, la Russie impériale subit une défaite cinglante face à la flotte japonaise à Tsushima – un tournant historique : pour la première fois, une puissance européenne était battue sur mer par un pays asiatique.
Mais cette course aux ressources et aux marchés conduisit le Japon à affronter les puissances occidentales sur leur propre terrain. La Seconde Guerre mondiale fut le résultat ultime de cette trajectoire. L’attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, fut le point d’orgue d’une dynamique enclenchée près d’un siècle plus tôt. L’arme atomique à Hiroshima et Nagasaki en fut le point final.
Une leçon d’histoire oubliée
Le voyage du commodore Perry n’est pas qu’un épisode pittoresque du XIXe siècle. Il incarne un basculement géopolitique profond : l’entrée du Japon dans le système mondial, par la contrainte, puis par la réinvention de sa puissance. Il rappelle aussi que le commerce n’est jamais neutre, et que l’histoire du libre-échange est souvent écrite sous la menace.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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