DÉCRYPTAGE – Ukraine 2022-2026 : La négociation introuvable, l’Europe enfermée dans la guerre longue

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Un conflit arrivé à son point de gravité
Quatre ans après le début de la guerre, la question n’est plus de savoir qui « veut » négocier, mais qui « peut » négocier. Les paramètres exigés pour un accord ne sont pas des détails techniques : ils touchent aux frontières, au statut de neutralité, à la taille et à la posture des forces armées ukrainiennes, donc à l’architecture de sécurité de tout l’espace européen. Or, sur ces points, les positions restent incompatibles parce qu’elles impliquent, pour l’une des parties, d’accepter une perte politique équivalente à une défaite.
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L’Europe hors de la salle, mais au centre de la facture
Le paradoxe européen est là : marginalisée dans les échanges décisifs, l’Union européenne assume pourtant une part croissante du coût économique, budgétaire et politique du conflit. Elle s’arc-boute sur une logique d’intransigeance, tout en se trouvant entraînée dans une spirale d’achats d’armements, souvent fournis par l’industrie américaine. On se raconte que la pression finira par « casser » Moscou. Mais cette narration heurte un fait brut : la Russie, malgré ses difficultés, peut prolonger l’effort de guerre encore longtemps. Quand on mise tout sur l’épuisement adverse, on s’interdit de penser à la sortie.
Le champ de bataille : L’attrition comme stratégie, l’Ukraine comme cible système
Militairement, la dynamique dominante est celle de l’attrition, menée avec méthode : non seulement contre les unités au front, mais contre ce qui permet de soutenir une armée moderne. La campagne de frappes vise l’énergie, les nœuds logistiques, les infrastructures de transport, les ateliers de réparation, les dépôts, les centres de commandement. Couper l’électricité, c’est ralentir l’industrie, perturber les communications, désorganiser l’administration, affaiblir la capacité de rotation des forces. Le résultat est un rétrécissement de la marge de manœuvre ukrainienne : moins de mobilité, moins de continuité logistique, moins de capacité à concentrer des réserves.
À ce tableau s’ajoute la variable la plus décisive et la plus cruelle : le facteur humain. Quand les effectifs manquent, la ligne se tient par à-coups, les relèves deviennent impossibles, les formations se raccourcissent, la cohésion s’effrite, les contre-attaques deviennent locales, sporadiques, coûteuses. Une armée peut survivre à la perte d’un système d’armes ; elle survit difficilement à l’érosion simultanée de ses hommes, de son énergie et de sa logistique.
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Odessa, Zaporizhzhia, le couloir économique : La guerre vise aussi le commerce
Si le conflit se déplace vers les points névralgiques, ce n’est pas seulement pour la carte militaire, mais pour la carte économique. Les terminaux maritimes, les accès au commerce, les corridors d’exportation sont des leviers stratégiques. S’attaquer aux capacités portuaires, c’est frapper l’oxygène financier d’un pays en guerre. Dans une économie sous stress, la mer compte plus que les discours : elle transporte les flux, les devises, la survie. Une pression accrue sur l’axe sud, en direction des grands nœuds de transit, pèse donc autant sur les champs de bataille que sur les comptes publics, la monnaie et le moral national.
Scénarios économiques : L’endurance russe et la fatigue européenne
Premier scénario : la Russie maintient un équilibre de guerre, en acceptant un ralentissement interne, mais en finançant la priorité militaire par un budget réorienté, une industrie mobilisée et des circuits commerciaux adaptés. Cette option n’est pas confortable, mais elle est soutenable si l’objectif politique est clair.
Deuxième scénario : l’Europe s’enfonce dans une fatigue stratégique. Stocks limités, production lente, tensions budgétaires, opinions publiques fragmentées, concurrence entre urgences internes. Le coût n’est pas seulement financier : il est institutionnel. Plus la guerre dure, plus l’Union expose ses divisions et son incapacité à transformer l’effort en stratégie.
Troisième scénario : l’Ukraine, prise entre besoins militaires et fragilité économique, entre dans une zone de dépendance structurelle. Un pays peut recevoir des armes ; il lui faut aussi une base productive, une énergie stable, des voies d’exportation, des assurances, une visibilité de long terme. Sans cela, l’aide devient perfusion : elle maintient, mais elle ne répare pas.
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Lecture géopolitique et géoéconomique : L’intransigeance comme piège
La vraie question, pour l’Europe, est celle de sa crédibilité. Être exclu des formats décisifs tout en payant l’essentiel de la prolongation du conflit revient à accepter un rôle subalterne. Entre Moscou et Washington, l’Union se retrouve souvent en position d’objet : enjeu, arrière-base, portefeuille, mais rarement acteur. Et quand la politique se réduit à des mots d’ordre maximalistes, elle cesse d’être une politique : elle devient une posture.
La géoéconomie, elle, ne pardonne pas. Prolonger une guerre longue signifie : pression sur l’énergie, sur l’industrie, sur les finances publiques, sur la compétitivité, sur la cohésion sociale. Et, surtout, cela signifie renforcer la logique de blocs, où chaque choix militaire se traduit par une dépendance technologique, industrielle et financière.
Le nœud final : Gagner, perdre, ou sortir
Une paix qui ressemble à une reddition est politiquement impossible. Une guerre éternelle est matériellement corrosive. Entre les deux, il reste une zone étroite : celle d’un compromis dur, imparfait, mais négocié à partir d’un constat de forces réel, pas d’une espérance. Tant que l’Europe confondra stratégie et vœu pieux, elle restera coincée : hors de la salle des décisions, mais au centre de l’Histoire et de l’addition.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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