DÉCRYPTAGE – El Mencho, le chef qui fit du crime une machine de guerre

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Un homme sans scène : L’ascension de celui qui commande dans l’ombre
Nemesio Oseguera Cervantes, pour tous El Mencho, n’a jamais été un chef de photographie. Pas de culte de la personnalité, pas d’exhibitions inutiles. Sa marque de fabrique fut la discrétion, qui, dans le narcotrafic, vaut autant qu’un arsenal : celui qui se montre trop tôt finit trop tôt. Il vient du Mexique rural, celui où la distance entre l’État et le territoire ne se mesure pas en kilomètres mais en absences. Un passage aux États-Unis, des ennuis avec la justice, le retour. Puis le choix décisif : transformer la criminalité, d’une somme de bandes, en organisation, du trafic en contrôle, de la violence épisodique en discipline permanente.
Quand certaines structures précédentes s’affaiblissent, il ne se contente pas d’occuper l’espace laissé vide. Il change la manière même d’être sur le terrain. Le Cartel Jalisco Nouvelle Génération naît ainsi : non comme simple héritier d’un groupe, mais comme un nouveau modèle. En quelques années, il devient une puissance criminelle qui ne vit pas seulement de drogue, mais de territoire, de finance et de peur.
Le cartel comme entreprise : L’argent qui devient pouvoir
Le CJNG ne fonctionne pas comme une bande qui vend et s’enfuit. Il fonctionne comme une entreprise clandestine qui investit, se protège, s’étend. La drogue reste le produit principal, mais autour se développe une économie parallèle faite d’extorsions, de taxes imposées à ceux qui travaillent, de contrôle des passages, de contrebande, de blanchiment. L’enjeu n’est pas seulement ce qui entre, mais la façon dont cet argent est transformé en pouvoir durable : sociétés de façade, immobilier, logistique, protections, réseaux de complicités.
Ici, la criminalité cesse d’être un fait divers pour devenir une économie politique. Car lorsqu’une organisation parvient à donner du travail, à imposer des règles et à distribuer des châtiments, elle fait ce que l’État ne fait pas. Et, dans certaines zones du Mexique, la concurrence ne se joue pas entre entreprises : elle se joue entre souverainetés.
Scénarios économiques
Premier scénario : la continuité. Si la chaîne de commandement tient, la production et les routes restent opérationnelles et l’économie criminelle continue de fonctionner avec son efficacité brutale.
Deuxième scénario : la fragmentation. Si le sommet se fissure, les factions cherchent des liquidités rapides : davantage d’extorsions, davantage d’enlèvements, davantage de prédation sur le territoire. C’est le scénario qui frappe le plus le quotidien.
Troisième scénario : la guerre de conquête. Les rivaux tentent de s’emparer des corridors et des places. Et quand on se bat pour les corridors, on se bat pour l’argent : barrages, incendies, intimidation de masse, paralysie économique comme message politique.
Le tournant paramilitaire : Quand le cartel ne craint pas l’affrontement
Le trait qui distingue le CJNG est la militarisation. Pas seulement des hommes armés : une structure. Commandement territorial, unités opérationnelles, capacité de se déplacer et de frapper selon une logique de campagne militaire. La violence n’est pas seulement un langage : c’est une stratégie. Elle sert à intimider les rivaux, mais surtout à éduquer les institutions : leur faire comprendre que toute intervention aura un prix.
Quand un cartel atteint ce niveau, la partie change. Ce n’est plus la police contre des criminels. C’est un conflit de basse intensité où l’État risque d’apparaître comme un acteur parmi d’autres, et non comme le seul habilité à imposer la loi.
Évaluation stratégique et militaire
Le cartel, en termes opérationnels, poursuit trois objectifs : protéger la direction, défendre les corridors logistiques, terroriser de manière sélective pour obtenir l’obéissance. Si le premier tombe, les deux autres deviennent plus fragiles. C’est pourquoi l’élimination d’un chef ne produit pas automatiquement de stabilité : elle ouvre souvent la phase la plus dangereuse, celle où chacun veut prouver qu’il est le nouveau centre du pouvoir.
Le fentanyl : La drogue qui déplace la politique
Il y a ensuite le facteur qui a multiplié la puissance des cartels modernes : les opioïdes synthétiques, surtout le fentanyl. Ici, l’économie du trafic change : moins de volume, plus de profit, transport plus simple, distribution plus rapide. C’est un multiplicateur de pouvoir et de crise. Car, aux États-Unis, la question n’est pas seulement criminelle ou sanitaire : elle est politique, électorale, de sécurité intérieure.
Cela accroît la pression sur Mexico. Et cela crée un paradoxe : plus Washington exige des résultats rapides, plus elle risque de pousser vers des solutions spectaculaires et moins structurelles ; plus le Mexique affiche sa force, plus les cartels répondent par des démonstrations de force. C’est une spirale dont la stabilité est la première victime.
Souveraineté disputée : Le cartel comme pouvoir parallèle
Au fond, le cœur du problème n’est pas le nom du chef. C’est la capacité du cartel à exercer une souveraineté de fait. Dans diverses zones, le CJNG a imposé des règles, arbitré des conflits, contrôlé des économies locales. C’est un pouvoir parallèle qui prospère là où l’État est faible, corrompu ou simplement lointain. Et quand cela arrive, le cartel devient un acteur géopolitique interne : il influence les migrations, les investissements, la sécurité des infrastructures, le fonctionnement des marchés locaux.
Évaluation géopolitique et géoéconomique
La partie se joue à trois niveaux. Interne : l’État doit prouver qu’il existe aussi en dehors des capitales et des communiqués. Bilatéral : les États-Unis intensifient pressions et coopération, mais aussi soupçons et exigences, car la frontière est un nerf à vif. Global : l’argent du narcotrafic entre dans des circuits financiers et des activités licites, rendant toujours plus difficile de séparer économie réelle et économie criminelle.
Après El Mencho : Non la fin, mais le moment le plus instable
Si un chef comme El Mencho disparaît réellement, la question n’est pas : le cartel s’arrête-t-il ? La question est : quelle forme prend-il maintenant ? Si la succession est rapide et reconnue, l’organisation continue, peut-être en changeant de style, peut-être en durcissant ses méthodes. Si, au contraire, le sommet se divise, la violence augmente et le territoire paie. C’est la règle de ces conflits : quand un commandant tombe, la bataille se ferme rarement. Elle change de phase. Et cette phase est souvent la plus sanglante.
La succession : Noms, équilibres et fenêtre stratégique pour les rivaux
La succession d’El Mencho n’est pas une question symbolique, mais opérationnelle. Le Cartel Jalisco Nouvelle Génération a toujours fonctionné comme une structure hiérarchique, et cela signifie qu’il existe des figures déjà placées pour assumer le commandement, même sans proclamations officielles. Le premier nom qui s’impose est celui de Rubén Oseguera González, dit El Menchito, fils du fondateur. Son autorité vient de la continuité familiale, un élément qui, dans les cartels mexicains, garde une forte valeur de légitimation. Toutefois, sa détention aux États-Unis constitue une limite concrète : il peut servir de repère symbolique et d’élément de cohésion pour les factions fidèles à la famille, mais il peut difficilement exercer un commandement direct sur le terrain.
Pour cette raison, l’attention se déplace vers des figures opérationnelles déjà enracinées dans la machine militaire et financière du cartel. Parmi elles, l’une des plus plausibles est Audias Flores Silva, connu sous le nom d’El Jardinero, responsable de la sécurité personnelle d’El Mencho et figure clé dans la protection de la direction. Son rôle le place au centre du système de confiance interne, élément décisif à un moment où le premier objectif est d’éviter les défections et les trahisons.
Un autre nom important est Erick Valencia Salazar, dit El 85, l’un des fondateurs historiques du CJNG et une figure dotée d’expérience et de légitimité. Son éventuelle ascension représenterait une solution de continuité, fondée non sur la descendance mais sur la mémoire organisationnelle et la connaissance des réseaux logistiques et financiers.
À côté de ces figures, existent des commandants régionaux moins visibles mais stratégiquement décisifs, responsables de territoires clés comme Jalisco, Colima et Guanajuato. Dans un cartel structuré comme le CJNG, le pouvoir réel dépend de la capacité à contrôler ces zones, qui représentent des nœuds logistiques fondamentaux pour le trafic vers le Pacifique et la frontière nord.
L’avantage des rivaux : Sinaloa en première ligne
Le principal bénéficiaire potentiel d’une succession instable est le cartel de Sinaloa, historiquement le rival le plus puissant du CJNG. Sous la conduite de figures comme Ismael Zambada García, dit El Mayo, et des fils de Joaquín Guzmán, les Chapitos, Sinaloa conserve une structure résiliente et un réseau international consolidé. Pour Sinaloa, la mort d’El Mencho représente une opportunité de reconquérir des territoires perdus ces dernières années, en particulier dans les États de l’ouest et le long des routes du Pacifique.
L’avantage est double. D’un côté, territorial : s’infiltrer dans les zones où la chaîne de commandement du CJNG s’affaiblit. De l’autre, économique : soustraire des corridors logistiques signifie soustraire des flux d’argent, réduisant la capacité du rival à financer des opérations et à maintenir son réseau.
Les cartels émergents : La stratégie de l’attente
Au-delà de Sinaloa, des organisations plus petites mais agressives, comme le cartel Santa Rosa de Lima, pourraient aussi exploiter la phase de transition pour étendre leur influence à l’échelle régionale. Ces groupes n’ont pas la capacité de remplacer le CJNG à l’échelle nationale, mais ils peuvent consolider leur contrôle sur des territoires locaux, profitant de la distraction temporaire du cartel dominant.
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Le risque réel : Non l’effondrement, mais la redistribution du pouvoir
Le CJNG n’est pas une structure fragile. C’est un réseau doté de capacités autonomes de commandement et de financement. Pour cette raison, le risque le plus réaliste n’est pas l’effondrement, mais la redistribution du pouvoir interne et l’ouverture d’une phase de compétition, à la fois interne et externe. Dans cette phase, chaque acteur cherche à transformer l’incertitude en avantage : les commandants internes pour consolider leur position, les cartels rivaux pour élargir leur rayon d’action.
C’est dans cet espace de transition que se décide le futur équilibre du narcotrafic mexicain. Non par des proclamations, mais par le contrôle concret des routes, des hommes et de l’argent.
Complicités, infiltrations et cohabitations : La pénétration du CJNG dans les institutions mexicaines
Le Cartel Jalisco Nouvelle Génération a bâti son expansion non seulement par la force militaire, mais grâce à un travail systématique d’infiltration des institutions locales et régionales. Le cas le plus emblématique remonte à 2015, lorsque l’ancien gouverneur de l’État de Jalisco, Aristóteles Sandoval Díaz, lança une réorganisation des polices municipales après que diverses enquêtes fédérales eurent révélé des infiltrations directes du CJNG dans les forces locales de sécurité. Sandoval fut lui-même assassiné le 18 décembre 2020 à Puerto Vallarta, dans une opération que les autorités mexicaines relièrent immédiatement à des réseaux criminels attribués au cartel. L’assassinat d’un ancien gouverneur envoyait un message clair : le cartel ne se contentait pas de corrompre, il était prêt à éliminer des figures institutionnelles perçues comme des obstacles.
Dès 2012, les autorités fédérales avaient arrêté de nombreux policiers municipaux à Veracruz, accusés de collaborer avec des cellules du CJNG en fournissant des informations sur les mouvements des forces fédérales. La logique était simple : anticiper les opérations militaires afin de permettre aux commandants du cartel de se déplacer ou de dissimuler laboratoires et dépôts.
Un cas encore plus significatif émergea en 2017, lorsque le maire de la commune de Yahualica, Jalisco, et plusieurs fonctionnaires locaux furent visés par des enquêtes pour avoir favorisé indirectement l’expansion du cartel à travers marchés publics, concessions et tolérance opérationnelle. Il ne s’agissait pas toujours de corruption directe, mais d’une cohabitation structurelle : le cartel garantissait une forme d’ordre et, en échange, obtenait liberté de mouvement.
Les forces de sécurité : Infiltration documentée et opérations compromises
Le CJNG a démontré une capacité systématique à infiltrer et neutraliser les niveaux les plus vulnérables de l’appareil de sécurité. Le 1er mai 2015, lors d’une opération militaire fédérale visant à capturer El Mencho, le cartel abattit un hélicoptère militaire Cougar EC725 de l’aviation mexicaine près de Villa Purificación, tuant huit militaires et un agent fédéral. L’opération échoua aussi parce que le cartel avait été informé à l’avance des mouvements des forces gouvernementales, suggérant la présence d’informateurs internes.
En 2019, le Secrétariat de la Défense nationale lança des enquêtes internes après avoir découvert que certains membres des forces de sécurité avaient fourni des informations opérationnelles à des organisations criminelles, y compris à des groupes liés au CJNG. Ces épisodes n’indiquent pas une complicité institutionnelle centralisée, mais ils révèlent une vulnérabilité structurelle : la possibilité pour le cartel d’obtenir des informations critiques via des individus insérés dans les rangs de l’État.
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Le système financier : Blanchiment et connexions internationales
Le 15 août 2017, le Département du Trésor des États-Unis, par l’intermédiaire de l’Office of Foreign Assets Control, identifia un réseau de sociétés utilisées par le CJNG pour blanchir de l’argent. Parmi elles figuraient des entreprises basées à Guadalajara et Puerto Vallarta, officiellement engagées dans des activités commerciales légales mais, en réalité, utilisées pour absorber et réinvestir les profits du narcotrafic.
Un nom central dans ce dispositif est Abigael González Valencia, beau-frère d’El Mencho et dirigeant du réseau financier connu sous le nom de Los Cuinis, arrêté le 28 février 2015 à Puerto Vallarta. González Valencia gérait un système complexe de blanchiment via sociétés de couverture, immobilier et activités commerciales, facilitant l’intégration des profits criminels dans l’économie légale.
Les liens internationaux : L’Europe et l’Italie comme nœuds logistiques et financiers
Les enquêtes européennes ont confirmé une présence indirecte du CJNG dans les circuits criminels du continent. En 2018, Europol signala l’augmentation de la coopération entre cartels mexicains et organisations criminelles européennes, notamment pour la distribution de cocaïne et de méthamphétamine.
En Italie, la Direction des enquêtes antimafia et la Direction nationale antimafia ont documenté la coopération entre cartels latino-américains et la ‘Ndrangheta, qui contrôle une part significative du trafic de drogue vers l’Europe via le port de Gioia Tauro. Les organisations mexicaines, dont le CJNG, utilisent des intermédiaires pour acheminer des cargaisons vers l’Europe, où les réseaux italiens assurent distribution et blanchiment.
Un cas emblématique remonte à 2020, lorsque l’opération européenne Pollino, coordonnée par Europol, mit en évidence des connexions entre organisations criminelles sud-américaines et réseaux européens, confirmant le rôle central de la ‘Ndrangheta dans la distribution à l’échelle du continent.
Un pouvoir qui se nourrit de la fragilité de l’État
Le CJNG a montré que la véritable force d’un cartel ne réside pas seulement dans les armes, mais dans la capacité à s’insérer dans les faiblesses institutionnelles. Par infiltrations, intimidations et un réseau financier sophistiqué, l’organisation a construit un système résilient, capable de survivre même sous pression militaire.
Le résultat est une forme de pouvoir qui ne remplace pas l’État, mais cohabite avec lui en exploitant ses fragilités. C’est dans cette cohabitation, faite de peur, d’argent et d’opportunités, que l’on comprend la véritable nature du Cartel Jalisco Nouvelle Génération : non simplement une organisation criminelle, mais une structure capable d’opérer à l’échelle mondiale, influençant l’économie, la sécurité et la stabilité bien au-delà des frontières du Mexique.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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