
Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Si les diplomates faisaient bien leur travail, les militaires seraient inutiles » (Marcel Achard). Les militaires de l’État-major particulier (EMP) du président de la République ont la mémoire longue et la rancœur tenace. Nous en voulons pour preuve la charge lancée contre la cellule diplomatique de l’Élysée, en particulier et les diplomates, en général. Pour ce faire, nos bidasses envoient leur fin limier à l’assaut de la citadelle du Quai d’Orsay. À savoir le journaliste du quotidien Le Monde, Philippe Ricard[1]. Ce dernier règle rapidement le sort d’Emmanuel Bonne qui menaçait, il y a peu encore, de démissionner du poste de conseiller diplomatique/sherpa d’Emmanuel Macron. Comme nous l’avions pressenti, ce diplomate renonce à quitter le Château (« courageux mais pas téméraire »[2]). Par ailleurs, ce journaliste ne boude pas son plaisir, ridiculisant inutilement la cohorte des diplomuches. Rien ne leur est épargné ! Il est vrai qu’ils ont l’échine souple et ne possèdent pas d’esprit de corps quand les vents sont mauvais. Mais, la généralisation n’est jamais le meilleur angle d’attaque d’une démonstration logique, intelligente. Après une défense énergique de l’institution militaire, nous avons droit à une attaque virulente des diplomates.
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UNE DÉFENSE ÉNERGIQUE DE L’INSTITUTION MILITAIRE
« De minimis non curat praetor ». D’entrée de jeu, le sort d’Emmanuel Bonne est réglé en quelques phrases acerbes tant le personnage « bourru » n’est pas le cœur du sujet pour nos militaires touchés au vif par les critiques essuyées précédemment. Il est considéré comme un opportuniste jouant perso, doublé d’un traitre à la cause du corps diplomatique : « Emmanuel Bonne a malheureusement entretenu le président dans l’idée que les diplomates étaient des incapables. Il a cherché à faire des coups et n’a pas joué collectif vis-à -vis du Quai, désormais affaibli par rapport à des militaires qui savent serrer les rangs ». Emmanuel Bonne est ainsi discrédité par son attitude indigne d’un haut fonctionnaire censé être un grand serviteur de l’État.
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Se fondant sur plusieurs témoignages anonymes de hauts gradés, Philippe Ricard tresse, ensuite, des couronnes de lauriers aux militaires. Certaines sont fondées, d’autres ne le sont pas. Que nous suggère-t-il ? « La brutalisation du monde permet à la défense de prendre le pas sur la diplomatie ». Au titre de la disputatio, l’on pourrait soutenir le contraire. C’est justement dans ces périodes que le rôle du diplomate est important pour amortir les chocs et prévenir les conflits de basse ou haute intensité. Surtout, lorsque les mêmes militaires nous expliquent que notre pays ne pourrait soutenir une guerre de haute intensité que pour une durée de trois à quatre jours. Notre perroquet à carte de presse poursuit dans sa voie en mettant en avant le président et le savoir-faire des militaires. Il écrit « le président a trouvé plus de stabilité auprès du chef d’état-major particulier. Mandon rassure macron sur ce volet régalien de la sécurité internationale. Son équipe, qui joue un rôle-clé en matière institutionnelle, a aussi une expérience opérationnelle sur tous les théâtres ». Une fois encore, l’argumentaire des militaires peut être retourné. D’une part, l’on peut être un génie sur le champ de bataille (la tactique) et dans le même temps faible en géopolitique (la stratégie). Chez les militaires, il existe – statistiquement parlant – autant d’incompétents en ce domaine que chez les diplomates. Enfin, Philippe Ricard met en avant la discipline des militaires face au désordre des diplomates : « Les officiers travaillent ensemble même s’ils s’affrontent par ailleurs durement pour savoir comment sera dépensée la loi de programmation militaire. Une fois qu’une orientation est prise, ils sont cohérents et ne se font pas de sales coups. Pour eux, les diplomates constituent un vrai panier de crabes, ce qui justifie de pouvoir les court-circuiter ». Sur ce point, il n’a pas entièrement tort. Effectivement, les diplomates jouent souvent l’intérêt personnel contre l’intérêt général. Mais, cela ne justifie en aucune manière de les court-circuiter.
Tout ce qui est excessif est insignifiant que ce soit en positif (pour les militaires) ou en négatif (contre les diplomates).
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UNE ATTAQUE VIRULENTE DES DIPLOMATES
Philippe Ricard se livre, tout au long de son article, à un réquisitoire entièrement à charge contre les diplomates, convoquant pour servir son propos, des témoignages anonymes qu’ils viennent de militaires ou de diplomates. Le procès en incompétence et en désorganisation de ces derniers est, selon nous, aussi inexact qu’excessif. Il discrédite ab initio son auteur.
Citons, pêle-mêle, quelques morceaux de choix de cette diatribe journalistique ! Et de poursuivre dans la même veine en citant, cette fois-ci, un diplomate anonyme : « Il lui arrive, ce faisant, d’ignorer les avis de son collègue diplomate. Il faut rétablir un système qui marche, car des décisions d’envergure sont à prendre dans les prochains mois ». La marginalisation d’Emmanuel Bonne et sa colère sont qualifiées de « chicaya » par un haut-gradé. Tout de même, empiéter sur un domaine qui n’est pas le sien dans l’Administration n’est pas anodin. Cela peut conduire à une désorganisation préjudiciable à l’intérêt général. Dans cette affaire, les militaires ne peuvent être juge et partie à la même cause. Il appartient au secrétaire général de l’Élysée, voire au président, de trancher ces querelles picrocholines. L’idée selon laquelle « les diplomates constituent un vrai panier de crabes, justifierait de les court-circuiter » est absurde du point de vue du fonctionnement harmonieux de l’État. Quant à l’argumentation selon laquelle « la brutalisation du monde permet à la défense de prendre le pas sur la diplomatie », elle est tout simplement absurde. Pas plus que les diplomates, les militaires ne détiennent une vérité révélée sur l’état actuel du monde et sur ses évolutions futures. À titre purement indicatif, rappelons que plusieurs diplomates – dont certains ont été mis à l’écart – ont alerté, il y a bien longtemps déjà , sur le vent de fronde qui soufflait sur notre présence militaire en Afrique. Pour de multiples raisons – y compris corporatistes -, la majorité des militaires n’était pas sur la même longueur d’onde. L’actualité récente a tranché en faveur des diplomates. Rendons leur justice sur ce point ! Le reste de la démonstration entièrement subjective de Philippe Ricard est à l’avenant. Cela jette un sérieux doute sur l’objectivité dans laquelle se drape la direction du quotidien de référence du soir qui a pour nom Le Monde ! Le corps diplomatique français a toujours été un repoussoir commode pour des médias plus en quête de buzz que d’un minimum d’objectivité de bon aloi dans la fonction d’information du grand public et des élites de France et de Navarre.
Rappelons, enfin et pour mémoire, que le seul très haut-gradé ayant fait preuve de courage en son temps est le général Pierre de Villiers qui démissionne de ses fonctions prestigieuses de chef d’état-major des armées (CEMA) à l’été 2017 à la suite d’un désaccord sur le budget des armées françaises avec Emmanuel Macron ![3] De ce point de vue, les militaires n’ont rien à envier aux diplomates. Le conformisme n’est pas l’apanage de cette vieille Dame qu’est le Quai d’Orsay. À Balard, cette vieille tradition de l’Administration française est aussi prégnante.
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LA VIE DE CHÂTEAU N’EST PAS UN LONG FLEUVE TRANQUILLE
« La diplomatie sans les armes, c’est la musique sans les instruments » (Otto von Bismarck). La formule est bien ciselée, traduisant une réalité confortée par les leçons de l’Histoire. Aucun pays n’ayant une surface militaire restreinte ne joue dans la Cour des grands sur la scène internationale. Telle est la réalité ! Qui plus est, pour être crédible et audible, diplomates et militaires doivent travailler la main dans la main et non chacun de leur côté. En prétendant détenir à la lui seul la vérité et en brillant par son absence d’idées et de courage, Emmanuel Bonne déroule le tapis rouge aux militaires. Peut-il les blâmer de jouer collectif et de le marginaliser ? À leur manière, les militaires souhaitent que la France demeure une puissance moyenne en recomposition aux ambitions mondiales. Mais, à eux-seuls, ils ne peuvent y parvenir sans une étroite coordination avec les diplomates. Raymond Aron nous rappelle très justement que « l’art de convaincre du diplomate et l’art de contraindre du militaire sont indissociables ». Notre folliculaire du Monde gagnerait en crédit si son propos sur les bidasses du Château qui se rebiffent était frappé au coin d’un minimum d’objectivité et de retenue.
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Philippe Ricard, À l’Élysée, frictions entre militaires et diplomates, Le Monde, 31 janvier 2025, p. 9.
[2] Jean Daspry, Du rififi au Château : Emmanuel annonce son départ, https://lediplomate.media/2025/01/tribune-du-rififi-au-chateau-emmanuel-annonce-son-depart/jean-daspry/france/politique/ ,28 janvier 2025.
[3] Général Pierre de Villiers, Servir, Fayard, 2017.
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