ÉCONOMIE – Le monde sort du système SWIFT à pas feutrés

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Il se passe quelque chose de fondamental dans les soubassements de la finance mondiale. Quelque chose de silencieux, presque invisible, pendant que les observateurs occidentaux continuent de débattre d’institutions conçues pour le XXᵉ siècle.
Dans le Sud global, l’adoption de monnaies numériques et de systèmes de paiement alternatifs s’accélère. Le moteur principal de ce mouvement n’est ni idéologique ni technologique : il est géopolitique. Et il porte un nom — la Chine.
Depuis une décennie, une leçon s’est imposée aux puissances émergentes : la monnaie est devenue une arme. Et le système SWIFT, longtemps présenté comme la plomberie neutre du commerce mondial, a révélé sa véritable nature : celle d’un instrument politique.
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La rupture n’a pas été proclamée. Elle s’est imposée par l’expérience.
La Chine est au cœur de cette recomposition. Première économie mondiale en parité de pouvoir d’achat, elle représentait fin 2024 près de 19,3 % du PIB mondial, contre 14,8 % pour les États-Unis. En 2025, l’écart continue de se creuser. Dans le même temps, la part chinoise dans les exportations mondiales est passée de 10,4 % en 2010 à plus de 15 % aujourd’hui — et ce malgré le protectionnisme croissant de Washington.
Et pourtant, paradoxe apparent : le yuan reste marginal dans le système SWIFT. Près de 47 % des transactions y sont libellées en dollars, 24 % en euros, moins de 3 % en yuans. Pire encore pour les statistiques occidentales, la monnaie chinoise est passée de la quatrième à la sixième place en deux ans.
Ce recul n’est pas un signe de faiblesse. Il est le symptôme d’une sortie.
Une part croissante des échanges impliquant la Chine ne transite tout simplement plus par SWIFT. Depuis 2022, la Russie et la Chine règlent l’essentiel de leurs échanges en monnaies nationales. La Russie et l’Inde conduisent près de 90 % de leur commerce en roubles et en roupies. La même logique prévaut avec la Turquie, l’Iran ou l’Asie centrale.
Ces flux reposent sur des infrastructures alternatives : le SPFS russe, le CIPS chinois, le SFMS indien. Des systèmes autrefois périphériques, aujourd’hui interconnectés, qui forment peu à peu une architecture parallèle.
Le CIPS, à lui seul, relie désormais plus de 1 200 institutions financières dans 103 pays. Il n’est plus un plan B. Il devient un réseau structurant.
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Mais la rupture la plus décisive est ailleurs. Elle est numérique.
Pékin ne parie pas sur le yuan digital comme une curiosité domestique, mais comme un outil de règlement international. Avec les projets mBridge et, plus largement, l’initiative du renminbi numérique, la Chine construit un système de paiements transfrontaliers qui court-circuite les banques correspondantes.
Les transactions se font en quelques secondes. Les coûts chutent jusqu’à 98 %.
Et surtout, les intermédiaires politiques disparaissent.
Selon les estimations disponibles, les paiements internationaux reposant sur l’infrastructure du yuan numérique auraient déjà dépassé 1 200 milliards de dollars. D’ici début 2026, plus de trente pays devraient y être connectés.
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Il ne s’agit pas de proclamer la fin du dollar ou de l’euro. Ce serait naïf. Mais leur ère de monopole touche à sa fin. Dans de nombreuses régions du monde, ils deviennent des monnaies régionales — parfois secondaires.
Sans sommets, sans déclarations, sans doctrine affichée, un nouvel ordre financier est en train de se mettre en place.
Il ne se construit ni à Washington ni à Bruxelles.
Il s’écrit en lignes de code, en protocoles, en portefeuilles numériques.
Et comme souvent en géopolitique, quand le bruit commence à se faire entendre, le basculement a déjà eu lieu.
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