Le Grand Entretien avec Faraj Alexandre Rifai – Iran : Quels scénarios possibles pour l’après-mollahs ?

Le Grand Entretien avec Faraj Alexandre Rifai – Iran : Quels scénarios possibles pour l’après-mollahs ?

lediplomate.media — imprimé le 04/01/2026
Faraj Alexandre Rifai et l'Iran
Réalisation Le Lab Le Diplo

Depuis plusieurs jours, l’Iran est traversé par une vague d’émeutes et de manifestations d’ampleur, sur fond de crise économique, de tensions sociales et d’essoufflement politique du régime. Au-delà de l’actualité immédiate, ces événements posent une question centrale : quelles seraient les conséquences d’un éventuel effondrement du pouvoir des mollahs — ou, à l’inverse, d’un échec du soulèvement — pour l’Iran et l’ensemble du Moyen-Orient ?

Pour éclairer ces scénarios et leurs implications régionales et internationales, Le Diplomate média s’entretient avec Faraj Alexandre Rifai auteur d’Un Syrien en Israël : à la rencontre de l’ennemi désigné

Faraj Alexandre Rifai est écrivain et essayiste franco-syrien, diplômé de l’ESSEC, fondateur de l’initiative Ashteret dédiée au dialogue interculturel et à la coexistence. Il publie tribunes et analyses sur son site et dans la presse internationale. Il est reconnu comme l’un des meilleurs spécialistes francophones de la question syrienne et des dynamiques de coexistence liées à Israël.

Son blog : https://1001histoires.fr/

Propos recueillis par Angélique Bouchard 

Le Diplomate : En cas de chute du régime des mollahs, quels seraient selon vous les scénarios les plus plausibles pour l’Iran à court et moyen terme : transition contrôlée, effondrement chaotique ou reconfiguration autoritaire sous une autre forme ?

Faraj Alexandre Rifai : 

Ce que nous observons aujourd’hui constitue d’abord une confirmation, puis une amplification, de la révolte profonde de la société iranienne ; initiée par les femmes, mais désormais portée par des segments de plus en plus larges de la population. À très court terme, le mouvement gagne en structuration : les grandes métropoles sont progressivement isolées, tandis que les villes petites et moyennes basculent plus rapidement dans la contestation. Le régime peine à déployer ses forces répressives de manière homogène et commence à perdre le contrôle de certains territoires. Le fait qu’il tente désormais de requalifier la crise en simple problème de « vie chère » et promette des réformes économiques est en soi un aveu de fragilité politique.

Si le régime venait à tomber, le scénario le plus plausible me semble être celui d’une transition relativement maîtrisée, plutôt qu’un effondrement chaotique. La société iranienne – très majoritairement jeune, urbaine et politisée – rejette à la fois la théocratie et le chaos. Elle aspire clairement à un système démocratique, souverain et laïque. Contrairement à d’autres contextes régionaux, l’Iran dispose d’un fort capital étatique, administratif et culturel, qui limite le risque de désintégration totale.

Un élément nouveau mérite d’être souligné : la montée en visibilité et en légitimité d’une figure comme Reza Pahlavi. Son rôle n’est pas nécessairement celui d’un restaurateur de la monarchie d’avant 1979, en tout cas, il ne le dit pas, mais plutôt celui d’un repère symbolique et fédérateur, capable d’offrir un point de ralliement transpartisan à une opposition plurielle. Son implication plus assumée, ses appels directs à la mobilisation et son discours sur une transition inclusive marquent une évolution importante.

Un scénario de chaos total comme le laissent supposer les plus pessimistes me paraît donc moins probable, à condition que l’opposition parvienne à maintenir une cohésion minimale autour de principes communs : rejet de la théocratie, refus de la violence aveugle et volonté de reconstruction politique. Le véritable enjeu sera, après la probable chute du régime, c’est donc la capacité des forces post-islamistes à organiser l’après sans reproduire d’autres formes d’autoritarisme.

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À l’inverse, si le soulèvement actuel échoue, le régime peut-il réellement revenir au statu quo, ou assistera-t-on à une radicalisation accrue du pouvoir et à une instabilité chronique durable ?

Non, un retour au statu quo d’avant les grandes vagues de contestation est désormais illusoire. Même si le soulèvement actuel devait échouer à court terme, le régime ne retrouverait pas pour autant la situation antérieure. La légitimité du pouvoir est profondément et durablement entamée, l’économie est exsangue, et la société iranienne est entrée dans une phase de polarisation irréversible.

Depuis au moins 2009, les Iraniens se soulèvent à intervalles réguliers. À chaque cycle, la contestation ne disparaît pas : elle revient plus large, plus déterminée et plus radicale dans ses slogans. Ce qui a changé aujourd’hui, c’est la nature même de la rupture. Les manifestants ne se contentent plus de dénoncer des politiques ou des conditions de vie ou la liberté ; ils visent directement le cœur du système, en scandant des slogans hostiles à Ali Khamenei et, fait inédit, en revendiquant ouvertement une alternative symbolique, notamment autour de Reza Pahlavi.

Dans ce contexte, même une répression « réussie » ne ferait que repousser l’échéance. Le régime pourrait survivre au prix d’une radicalisation accrue du pouvoir : surveillance renforcée, purges internes, fermeture politique et idéologique encore plus stricte. Mais cette stratégie de survie alimenterait une instabilité chronique. Les frustrations sociales, économiques et politiques s’accumuleraient et resurgiraient de manière cyclique, rendant le pays de plus en plus difficile à gouverner à moyen terme.

Il faut aussi souligner que la pression extérieure, même indirecte, joue un rôle. Les mises en garde répétées de figures comme Donald Trump, peuvent contribuer à fragiliser la posture du régime en appelant à son isolement. Cela ne suffit pas à provoquer une chute, mais cela accélère l’érosion. 

L’histoire montre que les régimes qui s’accrochent exclusivement par la coercition finissent rarement par se stabiliser durablement. Ils tiennent un temps, parfois longtemps, mais leur chute devient structurelle. En Iran, ce point de non-retour est en train d’être franchi : la question n’est plus de savoir si le régime tombera, mais quand et à quel coût pour la société iranienne.

Quel impact un affaiblissement — ou une chute — du régime iranien aurait-il sur ses principaux relais régionaux : les milices pro-iraniennes en Irak, le régime syrien, le Hezbollah libanais et les Houthis au Yémen ? Peut-on parler d’un possible effet domino ?

Oui, l’effet domino est non seulement probable, mais il est déjà en partie à l’œuvre, notamment depuis la chute du régime d’Assad et l’affaiblissement du Hezbollah. L’affaiblissement du régime iranien se traduit mécaniquement par une fragilisation de l’ensemble de son réseau régional. Ce système repose avant tout sur trois piliers fournis par Téhéran : le financement, l’armement et la coordination stratégique. Dès lors que ce centre de gravité vacille, tous les relais périphériques se retrouvent exposés.

Les conséquences seraient particulièrement lourdes pour le Hezbollah, dont la capacité militaire, la dissuasion face à Israël et l’emprise politique interne dépendent largement du soutien iranien. Les milices pro-iraniennes en Irak perdraient, elles aussi, une grande partie de leur cohérence et de leur capacité d’action sans un commandement régional structurant. Quant aux Houthis, leur capacité de projection stratégique — notamment en mer Rouge — serait difficilement soutenable sans l’appui logistique et technologique iranien. D’ailleurs, l’Arabie saoudite n’a pas tardé à tirer parti de la fragilité du régime des mollahs pour intensifier ses frappes contre les Houthis ces derniers jours.

Au-delà des aspects matériels, l’impact le plus déterminant serait psychologique et symbolique. L’Iran n’est pas seulement un bailleur de fonds : il est le parrain idéologique et politique de ce que Téhéran appelle « l’axe de la résistance ». Voir ce parrain affaibli, voire à terre, briserait un mythe fondateur : celui d’une puissance révolutionnaire capable de défier durablement l’ordre régional et occidental. Sans ce pivot central, ces mouvements perdraient à la fois leur boussole stratégique et leur sentiment d’impunité.

À terme, un Iran durablement affaibli ouvrirait la voie à une recomposition profonde du Moyen-Orient : moins idéologique, sans doute plus fragmentée, mais aussi potentiellement plus propice à de nouveaux équilibres régionaux et à des dynamiques de désescalade.

L’effet domino ne serait donc ni instantané ni mécanique, mais structurel. Il redessinerait les rapports de force sur plusieurs années, avec une conclusion centrale : sans l’Iran des mollahs comme moteur et coordinateur, l’« axe » qu’il a patiemment construit perdrait sa raison d’être. Par contre, un autre Iran libéré de ce régime islamiste serait un moteur pour un nouveau Moyen-Orient.

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Israël observe ces événements avec une attention particulière. Quel rôle joue-t-il aujourd’hui, directement ou indirectement, dans cette séquence iranienne, et quels seraient ses intérêts stratégiques en cas de recomposition du pouvoir à Téhéran ?

Israël n’a pas attendu la séquence actuelle pour agir ou alerter. Il est, depuis des années, le seul à avoir constamment désigné la dangerosité stratégique du régime iranien, non seulement pour Israël, mais pour l’ensemble du Moyen-Orient. Cette lucidité s’est traduite par des actions concrètes : en Syrie, au Liban, contre les infrastructures iraniennes et leurs relais, bien avant la chute du régime d’Assad, et plus récemment encore à travers les frappes de juin 2025. Sans ces opérations, la capacité de nuisance régionale de Téhéran serait aujourd’hui bien moins entamée.

Il faut aussi souligner un phénomène nouveau et significatif : une partie croissante de la population iranienne perçoit ces actions israéliennes non plus uniquement à travers le prisme de la propagande officielle, mais comme un soutien indirect à leur combat pour la liberté. Ce renversement de perception, même s’il n’est pas majoritaire, est réel. Il marque une rupture idéologique profonde avec des décennies de discours imposé.

Les intérêts stratégiques d’Israël sont clairs et constants : voir émerger un Iran qui renonce définitivement au projet nucléaire militaire et à l’exportation de l’idéologie islamiste chiite, pour devenir un État normalisé, laïque et tourné vers la coopération régionale plutôt que la confrontation permanente. Dans cette perspective, une recomposition du pouvoir à Téhéran – si elle s’inscrivait dans un cadre démocratique et souverain – alignerait largement les intérêts iraniens et israéliens autour de la stabilité régionale.

Il n’est pas anodin que Donald Trump ait évoqué, de manière encore très prospective, l’idée d’une intégration future de l’Iran dans les Accords d’Abraham. Nous n’en sommes évidemment pas là. Mais cette hypothèse, même lointaine, illustre l’ampleur du changement de paradigme que représenterait un Iran post-islamiste : un Moyen-Orient fondé moins sur la confrontation que sur des intérêts partagés, la sécurité collective et la coopération économique.

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Enfin, comment les grandes puissances — États-Unis, Russie et Chine — se préparent-elles à ces différents scénarios ? Assiste-t-on à une convergence d’intérêts face à une possible instabilité iranienne, ou à une compétition stratégique accrue autour de l’après-mollahs ?

Nous assistons clairement davantage à une compétition stratégique qu’à une convergence d’intérêts entre les grandes puissances. Les États-Unis, en particulier sous l’administration Donald Trump, semblent prêts à assumer une ligne plus ferme face au régime iranien, en soutenant – au moins politiquement – une dynamique de transition vers davantage de liberté, et en coordonnant étroitement leur approche avec Israël. Le fait que Donald Trump ait récemment mis en garde publiquement le régime des mollahs contre la violence exercée à l’encontre des manifestants envoie un signal politique clair. C’est, à mon sens, le minimum que devraient faire l’ensemble des responsables occidentaux.

À l’inverse, l’Europe reste marquée par une prudence excessive, parfois proche de l’inaction. Le silence de dirigeants comme Emmanuel Macron, pourtant prompt à exprimer des solidarités sélectives sur d’autres dossiers régionaux, affaiblit le message occidental et français. Si l’Europe et l’Occident se présentaient unis face au régime islamiste des mollahs – comme ils auraient dû le faire plus fermement face au Hamas – le peuple iranien se sentirait moins isolé, et le régime serait davantage fragilisé sur le plan politique et diplomatique.

De leur côté, la Russie et la Chine privilégient clairement la survie du régime actuel. Pour Moscou comme pour Pékin, l’Iran constitue un contrepoids utile à l’influence occidentale, un partenaire stratégique dans les domaines énergétique, sécuritaire et géopolitique, et un maillon d’un ordre international alternatif fondé sur la contestation de « l’hégémonie occidentale ». Une transition démocratique à Téhéran représenterait pour eux un risque stratégique majeur, mais si cela arrive, je parie qu’elles prendront le train en cours de route. 

Il n’y a pas forcément une convergence globale face à la situation iranienne. Chaque acteur se positionne en fonction de ses intérêts propres. L’Occident conserve toutefois une carte essentielle à jouer : celle d’un soutien politique clair, cohérent et assumé aux aspirations du peuple iranien, plutôt que d’une prudence paralysante qui finit, de fait, par servir le statu quo.

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