Édito – Éric Denécé, un an après : L’absence d’un Ami et d’un homme libre

L’Édito de Roland Lombardi, directeur de la rédaction du Diplomate média
Un an après sa disparition, la géopolitique française manque toujours d’une voix indépendante, patriote et iconoclaste
Dans quelques jours, cela fera tout juste un an que disparaissait Éric Denécé. Le temps a passé, les crises se sont succédé, le monde a continué sa folle accélération, mais certaines absences demeurent étonnamment présentes et pesantes. Celle d’Éric est de celles-là.
Je pense souvent à lui. Non pas avec la nostalgie facile que suscite parfois la disparition d’une personnalité connue, mais parce que nos échanges me manquent terriblement. Dans un univers intellectuel où les conversations sont devenues trop souvent des affrontements stériles entre militants et agents d’influence déguisés en experts, discuter avec Éric relevait encore du plaisir de l’intelligence. Nous n’étions pas d’accord sur tout. Loin s’en faut. Sur le Moyen-Orient notamment, nos analyses divergeaient régulièrement. Nous pouvions avoir des désaccords francs, parfois vigoureux – et oui, un débat entre un Breton et un Corse en désaccord peut faire des étincelles… Mais précisément, c’est ce qui rendait ces discussions passionnantes. Elles reposaient sur une chose devenue rare : le débat constructif, le respect mutuel et la recherche honnête et sincère de compréhension.
Je me souviens encore parfaitement où j’étais lorsque j’ai appris sa disparition. Comme beaucoup de ses amis, j’ai d’abord cru à une erreur. Puis est venu le choc. Un vrai choc. Pas seulement parce qu’un expert reconnu venait de disparaître, mais parce qu’un ami s’en allait brutalement. Quelques jours plus tard, j’eus quelques échanges particulièrement émouvants avec son papa. Il me remercia pour l’humble hommage que je lui avais consacré dans Le Diplomate. Je garde encore le souvenir de cette conversation empreinte d’une immense dignité, mais aussi d’une profonde tristesse. Une tristesse que je partageais alors, mêlée à une certaine colère que seuls comprennent ceux qui perdent brutalement un proche.
Car avec sa disparition, ce n’est pas seulement un expert reconnu qui nous quittait. C’était une certaine manière d’aborder les affaires du monde qui s’est un peu éteinte avec lui.
Une espèce en voie de disparition
Dans la géopolitique française contemporaine, Éric Denécé occupait une place singulière. Fondateur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), spécialiste reconnu des questions de renseignement et de sécurité, il avait surtout cette qualité devenue presque subversive à notre époque : il refusait les conformismes et les doxas.
Il ne raisonnait pas en fonction des modes intellectuelles, des injonctions idéologiques ou des intérêts de carrière. Il analysait les faits, les rapports de force, les intérêts des acteurs. Bref, il faisait de la géopolitique.
Cela paraît banal. Cela ne l’est plus.
Depuis plusieurs années, le débat stratégique français s’est considérablement appauvri. La chape de plomb idéologique dans le monde de la recherche et depuis peu, les réseaux sociaux ont transformé de nombreux observateurs en procureurs permanents. Les plateaux de télévision regorgent désormais de « spécialistes » instantanés capables d’expliquer en quelques minutes des régions qu’ils ne connaissent pas ou à peine, des peuples dont ils ignorent souvent l’histoire, les langues, les logiciel mentaux et des conflits dont ils ne maîtrisent ni les coulisses, ni les ressorts profonds. La géopolitique est devenue un spectacle. L’expertise, une posture. L’analyse, un exercice de communication.
Et oui, les cons, ça ose tout comme disait l’autre… Aujourd’hui, ils ont même des chaînes d’information continue, des comptes certifiés et parfois pire, des postes d’enseignants pour le faire.
Éric avait une autre envergure et il appartenait à une autre génération. Celle qui considérait encore que comprendre exigeait du travail, du terrain, des lectures, des archives et parfois même de l’humilité. Une qualité devenue presque aussi rare dans certains milieux que le bon sens dans un colloque européen sur la gouvernance inclusive…
Nos discussions ne portaient d’ailleurs pas uniquement sur la géopolitique. Nous évoquions souvent nos parcours respectifs, nos expériences militaires et de terrains, nos lectures, nos souvenirs, nos rencontres… Éric aimait les hommes d’action autant que les hommes de réflexion, sans doute parce qu’il avait compris qu’en matière stratégique les seconds parlent souvent de ce que les premiers vivent.
Je repense souvent à l’une de nos dernières conversations téléphoniques. C’était à peine une ou deux semaines avant son décès. Nous parlions évidemment de l’actualité internationale, de nos activités du moment, d’un projet commun sur un nouvel ouvrage collectif – qui ne verra jamais vu le jour malheureusement – et également de notre fatigue respective, mais aussi de choses beaucoup plus simples. Il me disait avec enthousiasme qu’il attendait avec impatience sa pause estivale pour suivre le Tour de France, une passion qui remontait à son enfance. Rien d’extraordinaire me direz-vous. Justement. Ce sont souvent ces détails-là qui restent lorsque les grands débats s’éteignent.
Je repense aussi à un autre souvenir qui me fait encore sourire. Après l’un de nos entretiens réalisés pour Le Diplomate média – qu’il a soutenu et aidé dès les premiers jours –, je lui avais envoyé la vidéo et le teaser montés par notre équipe. Quelques minutes plus tard, mon téléphone sonne. Au bout du fil, un immense éclat de rire. Notre monteur, inspiré par son charisme, son regard bleu et acier ainsi que son passé dans les affaires de renseignement, l’avait présenté comme « le Daniel Craig de la géopolitique française » ! À vrai dire, la comparaison n’était pas totalement usurpée tant Éric avait parfois quelque chose du célèbre acteur britannique dans son physique, son maintien et sa prestance. Lui trouvait cela irrésistible. « Vous abusez quand même », me dit-il en riant de bon cœur de cette ressemblance flatteuse. Et c’était aussi cela, Éric Denécé : un homme extrêmement sérieux dans son travail, mais qui ne se prenait jamais au sérieux. Une qualité rare. Car dans notre petit monde de l’expertise, certains se prennent déjà pour Kissinger ou Brzeziński après trois passages à la télévision. Lui pouvait être comparé à James Bond et en rire comme un gamin.
Un homme libre dans un monde aligné
C’est sans doute pour cette raison qu’il dérangeait autant. Car les hommes véritablement libres sont toujours inconfortables. Ils ne récitent pas les catéchismes du moment. Ils refusent les alignements automatiques. Ils ont le mauvais goût de rappeler que la réalité résiste aux slogans.
Dans le très bel hommage – le plus beau jusqu’ici – de notre ami commun, Tigrane Yégavian, publié par Afrique-Asie après sa disparition, Éric Denécé est décrit comme « l’un des derniers samouraïs du patriotisme français ». Tout est dit ! Une formule juste. Très juste même !
Car son patriotisme n’avait rien à voir avec les caricatures habituelles. Ce n’était ni un fonds de commerce ni une posture médiatique. C’était une exigence intellectuelle. Il considérait simplement qu’un analyste français devait réfléchir d’abord aux intérêts de la France. Cette idée qui paraissait évidente à Raymond Aron est devenue presque révolutionnaire dans certains cercles contemporains où l’on confond désormais morale abstraite, communication et politique étrangère.
Cette liberté lui valut aussi son lot d’attaques voire même d’harcèlement. Les accusations de « complotisme » lancées contre lui ces dernières années – et même après sa mort, abjecte et pitoyable ! – relevaient souvent davantage de l’anathème paresseux que de la critique argumentée. Dans la France contemporaine, il suffit parfois de poser les mauvaises questions ou de sortir du récit dominant et du politiquement correct pour être immédiatement rangé dans une catégorie infamante. Éric connaissait parfaitement le mécanisme. Et il s’en amusait souvent davantage qu’il ne s’en inquiétait.
Son indépendance lui coûta également une partie de son exposition médiatique. Longtemps invité et star incontournable des plateaux de télévision et des grands médias, il fut progressivement marginalisé après certaines de ses prises de position, notamment sur la guerre en Ukraine. Beaucoup l’ont remarqué. Lui aussi évidemment. Mais là encore, cela ne semblait pas l’obséder et le contrarier outre mesure.
Éric n’était pas un homme de cour. Il n’appartenait à aucun clan. Il ne cherchait pas à plaire. Loin de là ! Cette indépendance lui a probablement fermé certaines portes. Elle lui a surtout permis de conserver ce qui compte le plus : son indépendance et sa liberté de jugement.
Et c’est peut-être cela qui me revient le plus souvent à l’esprit lorsque je repense à nos conversations. Nous pouvions nous chamailler sur Trump, Israël ou l’Iran. Puis finir autour d’un verre à parler histoire, renseignement, stratégie ou simplement de la France. Aujourd’hui, beaucoup ne débattent plus : ils excommunient. De même, ils ne cherchent plus à comprendre : ils cherchent à appartenir à un camp ou pire, servir la soupe à un maître…
À lire aussi : Le Grand Entretien avec Éric Denécé – Les conséquences géopolitiques de la guerre d’Ukraine
Les silences, les polémiques et le respect
La disparition d’Éric a évidemment, à juste titre, suscité des interrogations, des commentaires, parfois des spéculations. Certains ont voulu y voir plus qu’un drame personnel. Soit. D’autres ont immédiatement voulu clore toute question. Je ne rentrerai pas dans ces débats.
D’abord par respect pour sa famille et ses proches. Ensuite parce qu’Éric aurait probablement détesté devenir un objet de récupération ou de fantasmes.
Quoi qu’il en soit, une chose est certaine en revanche : sa disparition a révélé quelque chose de notre époque. Elle a montré à quel point les figures indépendantes deviennent rares… et dangereuses dans le paysage intellectuel français. Et combien leur absence laisse un vide visible.
Il faut d’ailleurs rappeler une évidence que certains oublient : Éric Denécé n’avait pas besoin des médias pour exister. Contrairement à tant d’autres dans notre petit milieu, il ne passait pas son temps à solliciter les rédactions ou à courir après les invitations. Il ne faisait pas partie de cette catégorie d’experts qui mesurent leur importance au nombre de passages télévisés de la semaine. Dans les métiers de l’image comme ailleurs, les divas ne manquent pas. Oh que non !… Certaines sombrent même dans une forme de dépression lorsqu’un plateau cesse de les appeler et qu’elles ne sont plus sous le feu des projecteurs. Éric était à l’opposé de cela. Il savait ce qu’il valait et n’avait nul besoin de la lumière pour s’en convaincre. Son humilité était à la mesure de sa compétence.
Les polémiques passeront. Les rumeurs aussi. Ce qui restera, ce sont ses travaux, ses livres, ses analyses, ses interventions et le souvenir laissé à ceux qui l’ont connu.
Ce qui manque aujourd’hui
Lorsque j’observe les bouleversements internationaux actuels – l’Ukraine, le Moyen-Orient, la fragmentation de l’ordre mondial, le retour brutal des rapports de force, l’effacement progressif de l’Europe stratégique – je me surprends souvent à imaginer ce qu’aurait été son analyse.
Non parce qu’il détenait une vérité absolue. Il aurait été le premier à s’en méfier. Mais parce qu’il apportait toujours un regard original, documenté et souvent à contre-courant des réflexes pavloviens qui dominent aujourd’hui le débat public.
Au fond, ce qui me manque le plus, ce ne sont même pas seulement nos discussions.
C’est leur possibilité…
La certitude qu’il existait encore quelque part une voix indépendante capable de sortir du prêt-à-penser géopolitique.
Et il n’y a pas que l’homme qui manque. Son CF2R manque également. Pendant plus de vingt ans, ce centre fut l’un des rares et meilleurs think tanks français réellement indépendants, capable de produire des analyses sérieuses sur les questions de renseignement, de sécurité et de stratégie, loin des effets de mode et des financements orientant parfois les conclusions avant même le début des travaux. Avec Éric, c’est aussi cet outil précieux qui a disparu. Et le vide qu’il laisse dans le paysage intellectuel français est loin d’avoir été comblé…
Car aujourd’hui, on l’a dit, les analyses abondent. Les experts pullulent. Les commentaires débordent.
Or les esprits véritablement libres deviennent rares.
Et c’est précisément pour cela que l’absence d’Éric continue de se faire sentir.
Un an après
Les hommes passent. Les idées demeurent. Mais certains laissent derrière eux davantage qu’une œuvre ou des publications. Ils laissent une empreinte humaine. Une manière d’être. Une certaine idée de l’intelligence, du débat et de la liberté.
Au fond, c’est peut-être cela qui manque le plus aujourd’hui. Pas seulement l’expert, le directeur du CF2R ou l’analyste reconnu. Mais l’homme. Un homme libre, cultivé, patriote, parfois rugueux, souvent iconoclaste, toujours sincère. Un homme qui n’avait pas besoin d’être sous les projecteurs pour éclairer les autres.
Un an après sa disparition, Éric Denécé continue d’incarner cela.
Et dans le paysage intellectuel français actuel, cette absence se voit. Elle s’entend. Elle se mesure même parfois au niveau général des discussions géopolitiques contemporaines.
Disons-le franchement : quand les hommes libres disparaissent, les perroquets prospèrent.
Nous ne t’oublions pas mon Cher Éric.
Et nos discussions me manquent toujours…
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