RECENSION – Espion lève-toi ! 

RECENSION – Espion lève-toi ! 

lediplomate.media — imprimé le 07/06/2026
Vincent Crouzet
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« Vous êtes un excellent espion. Il ne vous manque plus qu’une cause ». Quelle merveilleuse définition de l’espion que nous livre ce maître du renseignement qu’est John Le Carré ![1] Elle nous change des poncifs des journalistes à la petite semaine, des romans de gare sans intérêt ; des bandes dessinées naïves ; des médiocres séries télévisées ; des films racoleurs … dont les auteurs n’ont qu’une connaissance limitée de la problématique des métiers du renseignement. Quoi de mieux, dans ces conditions, que de se tourner vers le récit d’un homme de l’art, d’un espion qui a une belle plume ! Cela tombe bien. Nous en avons un sous la main, un ancien du service Action de la DGSE, qui nous livre le fruit d’une expérience de terrain de deux décennies en Afrique australe dans la dernière ligne droite du XXe siècle. Il s’appelle Vincent Crouzet, intervient, régulièrement sur LCI et signe aujourd’hui un nouvel ouvrage dont le titre est tout un programme : « Comment je suis devenu espion »[2]. Ne nous y trompons pas, au-delà d’un simple récit à grande hauteur d’homme, ce qui est déjà beaucoup, nous sommes en réalité en présence d’un récit à forte dimension géopolitique.

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Un récit à grande hauteur d’homme 

Vincent Crouzet nous prend par la main pour nous expliquer comment, après des études de sciences politiques à Grenoble et un service militaire effectué sur la base aérienne de Villacoublay et alors que rien ne l’y prédestinait, il est approché pour rejoindre le service action de notre service d’espionnage, la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) qui a succédé au SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage) et dont le siège se situe Boulevard Mortier (qualifiée de « Piscine » ou de « Boîte »). À ne pas confondre avec notre service de contre-espionnage, la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) qui a succédé à la DST (Direction de la surveillance du territoire) et à la DCRI (Direction du renseignement intérieur). Dans son ouvrage, il nous relate les mille et une subtilités d’un métier aux multiples facettes.

Après une période d’initiation à ses nouvelles fonctions par des personnages sympathiques et hauts en couleur (ses officiers traitants), l’homme va effectuer une première prise de contact avec « l’Orient compliqué », au Liban. Il en retient une leçon de pragmatisme qu’il traduit par la formule frappée au coin du bon sens suivante : « De ce premier séjour au Liban, je retiendrai que la guerre est souvent affaire de de fric et pas d’idéologie, de clans et pas de religions » (page 58).Leçon que devraient méditer bien de nos crânes d’œuf sortis de l’ENA qui ont souvent une vision trop cartésienne du monde ! Ensuite, et c’est ce qui constitue le plus clair de son récit, Vincent Crouzet nous invite à plonger dans le monde interlope de l’Afrique australe de l’époque des années 1980 et 1990 – essentiellement l’Angola en proie à une guerre fratricide entre le gouvernement du MPLA et les rebelles de l’UNITA – à travers les déplacements qu’il effectue en RdC, en Afrique du Sud, en Namibie, en Zambie, au Zimbabwe, au Mozambique, à l’heure de la décolonisation, voire en Ouganda. Le récit de ses rencontres avec Jonas Savimbi, chef de l’UNITA que la France aide, sont poignants et ramènent à la fonction de l’espion, à sa dimension dans ce qu’elle a de plus humaine, charnelle, effective, irrationnelle. C’est dans cette relation que transpire un récit à grande hauteur d’homme qui en fait sa force, son intérêt pour le lecteur avide de comprendre notre monde en ébullition et certains de ses acteurs agissant dans l’ombre au service de l’État, de nos concitoyens.

De notre point de vue, la puissance de ce récit tient aussi à sa forte dimension géopolitique qui explique bien des choses.

Un récit à forte dimension géopolitique 

Au-delà de son aspect purement factuel, parfois anecdotique, le récit de Vincent Crouzet est truffé de jugements qui dénotent la vision géopolitique dont doit faire preuve l’espion dans l’exercice de sa fonction de recueil d’informations en milieu hostile, d’aides discrètes à des mouvements rebelles, à des personnages peu recommandables mais utiles à la patrie … et cela en contradiction avec le discours officiel souvent moral et moralisateur de nos dirigeants politiques. Nous n’en retiendrons que quelques exemples éloquents qui éclairent notre propos.

L’auteur comprend rapidement que la fable des dividendes de la paix, que nous vendent quelques bonimenteurs politiques, a rapidement fait long feu pour faire place à un monde dominé par les rapports de force : « Nous qui vivons dans l’opulence de la paix que nous pensons éternelle » (page 69).

L’auteur nous incite à méditer sur une certaine forme d’hypocrisie incontournable qui caractérise l’action internationale des États, les obligeant à pratiquer, parfois, le grand écart. Il nous éclaire sur notre duplicité à l’égard de l’Angola en ces termes très significatifs : « … en privilégiant d’abord à travers notre dispositif diplomatique des relations officielles resserrées avec le gouvernement en place, mais en soutenant activement et très clandestinement le mouvement rebelle. Se garantissant ainsi, quelle que soit l’issue de la guerre, d’être dans le camp des vainqueurs. Ce cynisme d’État a été élaboré avec le président d’Elf Aquitaine de l’époque, Loïk Le Floch Prigent, avec l’assentiment de Roland Dumas, notre ministre des Affaires étrangères, partageant avec son prestigieux aïeul Talleyrand, le goût d’une diplomatie de perversité et de duplicité » (pages 100 et 101).

L’auteur nous rappelle, lors de notre lâchage de Jonas Savimbi en 1999, que « La realpolitik s’imposait » (page 183) et, plus loin, la mise à mal, déjà, de la relation privilégiée avec l’Afrique francophone : « Le pré carré de la France est gravement déstabilisé, alors que son ‘parrain », Jacques Foccart est décédé à Paris, deux mois plus tôt, comme un dernier signe de déchéance » (page 191) sans parler des coups tordus de nos « amis » anglo-saxons en Afrique australe que nous parvenons parfois à déjouer au dernier moment grâce à l’aide de certains des interlocuteurs bien disposés de nos espions : « Échec et mat à la perfide Albion » (page 202). On l’oublie trop souvent, nous n’avons pas d’amis, nous avons des intérêts en ce cas monde et ce n’est pas prêt de changer quoi que certains Candide voudraient nous faire croire.

L’auteur nous livre enfin, dans la conclusion de son ouvrage de deux cents pages divisées en 29 chapitres, la substantifique moëlle de son expérience d’homme faisant partie de la communauté du renseignement en ces termes : « Le renseignement, en 2026, n’est pas seulement primordial pour notre défense quotidienne. Il est aussi l’autre visage de la démocratie. Un service de renseignement reflète ce qu’est un pays, ses valeurs et ses forces. Je suis fier d’avoir travaillé pour la DGSE … L’espionnage – ce n’est pas un poncif – demeure la plus noble des activités. Qui puise dans les tréfonds et les trésors de l’humanité. Qui engendre cruauté et espérances. Qui explore les âmes, les rêves, les abandons, les forces et nos évidentes faiblesses. Le jour où je suis devenu un espion, je suis devenu un homme » (pages 202 et 233).

Quelle superbe chute pour un ouvrage tout en finesse et en profondeur !

Bienvenu dans le monde du renseignement 

« Napoléon demandait à ses maréchaux de n’avoir qu’une seule qualité : jouer de la chance. Il en va de même pour les espions » nous rappelle fort à propos Vincent Crouzet à la lumière de sa riche expérience africaine de terrain. Le renseignement n’a jamais été et ne sera jamais une science exacte, étant par nature contingent de femmes et d’hommes intervenant dans un environnement instable, évolutif, liquide, souvent imprévisible, toujours dangereux. C’est pourquoi, l’espion doit être équilibré pour survivre dans des milieux hostiles où il risque chaque jour sa vie. Qui est plus, il se doit d’être en même temps homme d’action et homme de réflexion ! Ce qui ne va pas de soi dans des situations paroxystiques. À la lecture de son récit, et en dépit de toute la dimension subjective naturelle qu’il comporte, nous estimons que le pari de Vincent Crouzet est réussi. Nous faire comprendre les grandeurs et servitudes du métier d’espion dans un monde en plein bouleversement. Vous l’aurez compris. Nous conseillons vivement la lecture de cet ouvrage modeste par le contenu de son récit, mais ambitieux par toutes ses implications. Bravo à Espion, lève-toi ![3]

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] John Le Carré, Une petite ville en Allemagne (A small town in Germany), Seuil1968.

[2] Vincent Crouzet, Le jour où je suis devenu espion, éditions de l’Observatoire, 2026.

[3] Film réalisé par Yves Boisset, 1981, avec Lino Ventura, Michel Piccoli, Bruno Cremer, Yves Boisset, Krystyna Janda.


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Jean Daspry

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