Édito – Trump, le MMA et l’image de l’Occident

L’Édito de Roland Lombardi, directeur du Diplomate média
Donald Trump, Dana White, Joe Rogan et l’UFC à la Maison-Blanche : derrière le spectacle, une bataille culturelle, identitaire et géopolitique qui dépasse largement le simple sport
Depuis l’annonce d’une grande soirée UFC à la Maison-Blanche pour célébrer son 80e anniversaire la nuit passé, Donald Trump a été de nouveau la cible favorite des moqueurs professionnels du Vieux Continent. Les mêmes éditorialistes qui n’ont jamais mis les pieds dans une salle de combat, sur un ring ou un tatami, qui confondent une clé de bras avec une prise de courant et qui découvrent l’existence du MMA comme ils découvriraient avec mépris et condescendance une tribu inconnue au fond de l’Amazonie.
Soyons honnêtes : à écouter certains plateaux de télévision ces derniers jours, on a parfois eu l’impression que 90 % des commentateurs, et même quelques généraux à la retraite (faut le faire quand même !) invités pour donner un vernis d’autorité à l’analyse, ignoraient totalement ce qu’était réellement le MMA. Cette incompréhension est révélatrice d’un phénomène plus large : la déconnexion croissante d’une partie des élites médiatiques, politiques et intellectuelles vis-à-vis des pratiques populaires. Car pendant qu’elles ironisent, l’UFC remplit des stades, rassemble des millions de téléspectateurs et fascine une partie croissante de la jeunesse mondiale mais aussi occidentale. Notamment dans les quartiers populaires où l’on continue à admirer certaines vertus jugées aujourd’hui suspectes dans les salons parisiens : le courage et la force. Les seules d’ailleurs que l’on respecte et qui explique beaucoup de choses, mais c’est un autre débat, quoique…
Quoi qu’il en soit, comme souvent, les commentateurs regardent le doigt quand il faudrait observer la lune.
Car derrière cette soirée de MMA à la Maison-Blanche se cache quelque chose de beaucoup plus profond : une bataille culturelle, civilisationnelle et géopolitique.
Et quoi de mieux pour cela que l’image d’un sport qui se déroule dans une cage octogonale ? Car contrairement à ce que croient certains éditorialistes qui découvrent l’existence du MMA avec trente ans de retard, l’octogone n’est pas seulement une enceinte sportive. Il est devenu un symbole culturel. Un lieu où l’on célèbre encore l’effort, le courage, la confrontation au réel et l’acceptation de la compétition. Autant de notions qui provoquent aujourd’hui davantage d’urticaire dans certaines rédactions que dans les gradins des salles de combat.
Du pancrace grec aux samouraïs : deux mille ans de culture martiale
Les critiques du MMA oublient généralement un détail historique : ce sport n’a rien d’une invention moderne sortie des laboratoires du marketing américain.
Le principe du combat total existe depuis des millénaires.
Dans la Grèce antique, le pancrace constituait déjà l’une des disciplines les plus prestigieuses des Jeux olympiques. Mélange de lutte, de pugilat – l’ancêtre de la boxe – et de techniques de percussion diverses, il était considéré comme l’épreuve suprême du guerrier.
Les noms des grands champions olympiques ont traversé les siècles. Milon de Crotone, véritable légende du monde antique, dont la force physique alimenta d’innombrables récits. Théagène de Thasos, qui aurait remporté plus d’un millier de victoires selon les chroniqueurs antiques. Ou encore Polydamas de Skotoussa, champion olympique en 408 avant J.-C., dont la réputation était telle qu’on lui prêtait la capacité d’affronter seul… des lions ! Alexandre le Grand cherchait à recruter les pancratiastes en tant que soldats, à cause de leur habileté légendaire au combat sans arme. Lorsqu’il envahit l’Inde en 326 av. J.-C., nombre d’entre eux combattaient dans ses rangs.
De même, le combat faisait alors partie intégrante de l’éducation du citoyen et du soldat grec puis romain – et oui, o tempora, o mores !…
Même logique au Japon.
Bien avant l’apparition du judo, du karaté ou de l’aïkido, les samouraïs pratiquaient déjà le ju-jitsu, système complet de combat destiné à survivre sur les champs de bataille lorsque l’épée venait à manquer. Comme également d’ailleurs, et on l’oublie trop souvent, nos chevaliers médiévaux européens qui étaient eux aussi formés à la lutte et au combat à mains nues…
Plus tard, pour revenir au Japon, Jigoro Kano donnera naissance au judo moderne tandis que Morihei Ueshiba fondera l’aïkido.
Toutes ces disciplines poursuivent finalement le même objectif : développer simultanément le corps, l’esprit, la maîtrise de soi et le courage.
Contrairement aux caricatures contemporaines, les arts martiaux n’ont jamais été des écoles de violence. Ils sont des écoles de la vie, des écoles de discipline et d’effort, de volonté et de courage. Le véritable combattant ne cherche pas d’abord à vaincre l’autre. Il cherche à se vaincre lui-même.
Cette réalité est souvent oubliée par ceux qui parlent du MMA sans jamais avoir franchi la porte d’un dojo ou d’une salle d’entraînement.
L’UFC : du spectacle barbare au sport mondial
Les arts martiaux mixtes modernes, souvent désignés par le sigle anglais MMA pour mixed martial arts, anciennement appelés combat libre ou free-fight, naissent réellement au Brésil avec le Vale Tudo et au Japon avec le K-1.
Mais c’est l’Ultimate Fighting Championship, fondé en 1993, qui va transformer l’essai.
L’idée initiale est simple : répondre à une question que tous les pratiquants d’arts martiaux se posaient depuis des décennies : Quel est le style de combat le plus efficace ?
Certes, il est vrai que les premiers tournois avaient quelque chose de brutal. Très peu de règles. Peu de catégories de poids et beaucoup de sang !
Des affrontements entre spécialistes de disciplines totalement différentes. Le jiu-jitsu brésilien contre la boxe. La lutte contre le karaté ou la boxe thaï. Le taekwondo contre le kickboxing.
À l’époque, plusieurs États américains interdisent même les compétitions. Le sénateur John McCain les qualifie de « combats de coqs humains ». Pourtant, progressivement, le sport se structure.
Les catégories de poids apparaissent. Les techniques dangereuses sont interdites. Les contrôles médicaux se généralisent. Les arbitres se professionnalisent et obtiennent davantage de pouvoir.
Aujourd’hui, le MMA est probablement l’un des sports de combat les plus réglementés au monde.
L’image de la cage continue pourtant de choquer certains observateurs. C’est oublier que cette dernière n’a rien d’un caprice marketing. L’octogone a été conçu pour des raisons de sécurité, afin d’éviter les chutes hors de l’aire de combat tout en permettant une continuité de l’action. Au fil des années, cette cage est même devenue l’un des symboles les plus reconnaissables du sport mondial, au même titre que le ring pour la boxe ou le tatami pour le judo.
Mais le MMA est surtout et aussi l’un des sports les plus exigeants.
En effet, un champion moderne doit maîtriser simultanément la boxe anglaise, le combat pieds-poings, le kickboxing, la lutte, le jiu-jitsu brésilien, le combat au sol, la préparation physique et la préparation mentale. C’est précisément ce qui explique le respect qu’il inspire désormais à une grande partie du monde des sports de combat et même aux grands champions du Noble Art.
Le grand Mike Tyson lui-même est un admirateur déclaré du MMA. Jean-Marc Mormeck en a souvent reconnu la difficulté.
Et d’ailleurs, lorsque des champions de boxe affrontent des stars du MMA, comme Anthony Joshua contre Francis Ngannou ou Floyd Mayweather contre Conor McGregor, cela se fait presque toujours selon les règles de la boxe.
Un détail qui en dit beaucoup…
Personnellement, parmi mes combattants préférés figurent Royce Gracie, la légende, Georges Saint-Pierre, probablement l’athlète le plus intelligent et le plus complet de l’histoire du MMA moderne, Lyoto Machida, héritier du karaté traditionnel japonais, et bien sûr aujourd’hui le camerounais, Francis Ngannou, The Predator et Benoît Saint-Denis, ancien des forces spéciales françaises devenu aujourd’hui l’un des combattants les plus respectés de l’UFC.
Longtemps interdit en compétition en France, le MMA a été officiellement reconnu et encadré à partir de 2020. Mais les Français n’ont d’ailleurs jamais été absents de cette aventure mondiale. Ciryl Gane, Cheick Kongo, et encore Benoît Saint-Denis.
Et plusieurs autres portent désormais haut les couleurs françaises dans ce qui est devenu la plus grande organisation mondiale de sports de combat.
Trump, Dana White et la bataille culturelle occidentale
Pour comprendre cette soirée UFC à la Maison-Blanche, il faut également comprendre le rôle historique joué par Donald Trump.
Bien avant la politique, Trump était déjà promoteur d’événements sportifs.
Il accueillit certains des premiers grands galas de boxe dans ses casinos d’Atlantic City, d’où son amitié avec Mike Tyson, que beaucoup essaient d’ailleurs d’occulter…
Et lorsque l’UFC était encore considérée comme infréquentable par une partie de l’establishment américain, Trump fut l’un des rares grands entrepreneurs à lui ouvrir ses portes. Dana White ne l’a jamais oublié.
L’homme d’affaires et très riche patron de l’UFC est aujourd’hui l’un de ses plus proches alliés politiques et lors de ses dernières campagnes électorales, l’un de ses principaux donateurs…
Joe Rogan, commentateur vedette de l’organisation et probablement l’un des podcasteurs MAGA le plus influent des États-Unis, participe également à cette galaxie culturelle. Même si récemment, comme beaucoup d’influenceurs MAGA, ses positions ont parfois divergé de celles du président, notamment sur la question iranienne…
Alors pourquoi organiser cette soirée aujourd’hui ?
D’abord parce que Trump est sincèrement passionné par ce sport. Ensuite parce qu’il sait parfaitement ce qu’il représente symboliquement. Le MMA est devenu aux États-Unis bien davantage qu’un simple sport. C’est une culture. Un imaginaire. Une vision du monde.
Même les stars de la NFL ou de la NBA suivent désormais les événements organisés par Dana White avec passion et sont fans eux-mêmes des stars de l’UFC !
Et il faut avoir assisté au moins une fois à un événement UFC pour comprendre le phénomène : entrée des combattants, mise en scène, lumières, musique, tension dramatique, public survolté… un show à l’américaine tout simplement incomparable, dont seuls les Américains ont le secret et qui transforme chaque combat en véritable événement national.
Ces combattants sont devenus les gladiateurs modernes de l’Amérique.
Leurs arènes ne sont plus les amphithéâtres romains mais les cages octogonales illuminées de Las Vegas, New York, Dallas et la nuit dernière à la Maison-Blanche. L’octogone est devenu l’un des nouveaux temples de la culture populaire américaine, là où se rencontrent grand spectacle, mérite individuel, patriotisme et culture de la performance.
Et, c’est vrai, Trump veut s’associer à cette image. Une image de force. De vigueur. De masculinité assumée. De combativité. Une image destinée à rappeler que l’Empire américain, l’État phare de l’Occident, n’est pas mort. Qu’il reste puissant. Qu’il refuse dorénavant de s’excuser d’exister.
À côté de Trump et de ses combattants en cage, certains dirigeants européens paraissent taillés dans le bois de cagette : très décoratifs pour une vitrine ou une composition florale, beaucoup moins pour affronter les tempêtes de l’Histoire !
De fait, cette soirée est moins un événement sportif qu’un message politique.
Trump mène depuis dix ans une véritable contre-offensive culturelle contre ce qu’il considère comme les excès du progressisme occidental : wokisme, cancel culture, repentance permanente, théories déconstructivistes et bureaucratie morale…
On peut partager ou non cette analyse. Mais une chose est certaine : elle rencontre un écho considérable. Non seulement aux États-Unis. Mais par-dessus tout dans une grande partie du reste du monde.
Car il faut bien avoir le courage de regarder la réalité en face.
La plupart des sociétés d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient ou d’Amérique latine demeurent profondément conservatrices sur les questions sociétales.
Le fameux « Sud global » observe souvent avec perplexité voire avec dégoût, mépris et un rejet total, certaines évolutions culturelles occidentales qui ne sont, pour les 4/5e de la planète, que la preuve irréfutable du déclin et de la décadence de l’Occident…
Et lorsqu’en plus ce dernier cherche à exporter et imposer ces débats comme s’il s’agissait de vérités universelles, l’effet produit est contre-productif et souvent inverse à celui recherché.
On n’impose pas le respect par des leçons de morale ! On ne construit pas du soft power uniquement avec des slogans Benetton !
Joseph Nye lui-même rappelait que l’influence repose autant sur l’attraction que sur la crédibilité et le respect.
Or Trump considère manifestement que la crédibilité passe aussi par l’image de la force. Et il n’a pas tort !
Il pense qu’on n’impressionne ni ses alliés et encore moins ses adversaires avec des colloques sur les théories du genre ou l’écriture inclusive !
Il préfère les symboles martiaux.
Et, qu’on l’aime ou non, il a compris quelque chose qu’une infime minorité d’Européens et surtout la caste actuelle qui les dirige, refusent encore de voir : le monde respecte davantage les civilisations qui croient encore en elles-mêmes que celles qui passent leur temps à s’excuser et s’autoflageller.
Même Mark Zuckerberg semble avoir perçu le changement d’époque.
L’ancien archétype du milliardaire progressiste et mondialiste de la Silicon Valley, adepte du yoga et du Quinoa, s’est découvert depuis peu une passion pour le MMA, le jiu-jitsu, l’entraînement physique intensif, le drapeau américain, le bon vieux barbecue et l’épais steak saignant !
Comme si une partie des élites américaines avait soudain réalisé, notamment avec le retour triomphal de Trump en janvier dernier, que les peuples occidentaux aspiraient davantage à la confiance qu’à l’autoflagellation.
Au fond, cette soirée UFC à la Maison-Blanche n’est qu’un détail. Mais les détails racontent parfois davantage qu’un sommet diplomatique.
Pendant que certains, en Europe et en France, organisent et sponsorisent des conférences sur la déconstruction du méchant mâle occidental, posent à l’Élysée avec des danseurs de la communauté LGBT lors de la fête de la musique ou encore font de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris en 2024, une véritable ode à l’idéologie woke, qui au passage a ridiculisé notre pays dans le reste du monde, Trump, lui, organise un gala de combattants !
Pendant que d’autres théorisent la faiblesse comme une vertu, lui met en scène la puissance.
C’est parfois excessif. Souvent basique et caricatural pour certains.
Or en politique comme en géopolitique, les caricatures visibles battent presque toujours les nuances invisibles ou subliminales.
Bref, dans un monde occidental rempli de consultants, de communicants et de psychologues, il reste encore quelques hommes qui préfèrent les gants de boxe ou de MMA aux PowerPoint !
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