ÉNERGIE – Trump : Énergie et stratégie du f(l)ou éclairé

ÉNERGIE – Trump : Énergie et stratégie du f(l)ou éclairé

Trump et pétrole
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Alfred Courcelles

À l’horizon d’un possible déclin du pétrole non conventionnel aux Etats-Unis, la stratégie énergétique de Trump vise moins l’expansion que la sécurisation vitale des ressources. Ce déclin, sans être imminent, et même s’il était repoussé, commande aux destinées d’un pays qui raffole de l’or noir et qui s’affole en son manque. Son horizon inscrit une lecture froide d’un possible déclin énergétique américain à moyen terme. Cette lecture traverse les administrations, de Trump à Biden, puis de Biden à Trump. Les instruments changent, la finalité demeure identique. Sous ce prisme, la stratégie de Donald Trump est claire, rationnelle et ordonnée.

Trump est souvent décrit comme imprévisible, erratique, voire irrationnel. Cette lecture rassure, car elle dispense d’analyser la cohérence de ses choix stratégiques. Pourtant, une autre hypothèse mérite attention, car elle éclaire ses décisions sous un angle bien plus rationnel. Elle frappe également du sceau de la continuité les politiques du locataire de la Maison Blanche, qu’il soit démocrate ou républicain. Cet arc bipartisan est celui qui gouverne réellement les États-Unis sur les sujets essentiels de la sécurité énergétique, économique et nationale.

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Le dessous des cartes n’est pas idéologique, il est d’abord énergétique, puis industriel, enfin géopolitique. Sans cette grille de lecture, la stratégie trumpienne apparaît brouillonne. Elle suit pourtant une logique déterminée. Trump poursuit des objectifs clairs, hiérarchisés, et adaptés à des fragilités américaines émergentes. D’une façon différente, Biden poursuivait les mêmes objectifs.

Selon les World Oil Outlook 2024[i] et 2025[ii], la production américaine de pétrole atteindra bientôt un plateau, puis déclinera substantiellement. Cette hypothèse majeure est simple. Elle est structurante pour lire la stratégie américaine. À horizon cinq à sept ans, l’accroissement de la production américaine de pétrole, portée par les ressources non conventionnelles, autrement dit le pétrole issu du fracking, devrait s’épuiser. La production d’or noir pourrait alors amorcer un déclin structurel. A cela s’ajoute que pour faire fonctionner son appareil de raffinage calibré sur le pétrole avant l’ère du pétrole brut léger issu du fracking, les Etats-Unis doivent importer du brut lourd pour régler la densité en entrée de raffinerie. Ces scénarios ne sont pas marginaux. Ils deviennent centraux dans les cercles énergétiques informés. Notons dès à présent qu’on ne trouve pas du brut lourd partout, mais qu’on en trouve au Venezuela et au Canada…

Gouverner commande de prévoir. Trump gouverne. L’American Way of Life n’est pas négociable. Si l’offre domestique décline, alors la stratégie doit nécessairement porter sur la sécurisation externe des ressources.Cette sécurisation peut prendre plusieurs formes, parfois masquées par des véhicules rhétoriques pour rendre la stratégie de sécurisation et ses mouvements tactiques acceptables. Sous Biden déjà, la lutte contre le changement climatique a servi de cadre d’intervention. Sous Trump, si le vernis change, lutte contre le narcotrafic, la logique de fond demeure remarquablement similaire. Tous deux, et à deux d’une certaine manière, sur plus de 10 années déjà (Trump-Biden-Trump), les présidents mobilisent pour cette sécurisation les outils de politiques économique et commerciale, mais aussi les instruments militaires ou paramilitaires. Dans ces mouvements, la foudre, les fronts et les affronts se mélangent entre les lignes amies et les lignes ennemies, friends and foes.

Face à cette contrainte énergétique structurelle, pour les Américains, deux leviers s’imposent : diversification et substitution. L’économie américaine demeure vorace en énergie, en ressources naturelles et en minerais critiques. La sobriété n’entre pas dans le logiciel américain, car l’American Way of Life repose sur l’abondance, la mobilité, la consommation et la croissance matérielle.

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La diversification vise à sécuriser des hydrocarbures accessibles et politiquement maîtrisables. Dans ce cadre, le Canada (3e réserve mondiale de pétrole) constitue un partenaire énergétique naturel et stable. Le Venezuela demeure une réserve massive et stratégiquement incontournable (1ère réserve mondiale de pétrole). Ailleurs, les Etats-Unis ne sont pas dans l’inaction pour autant. Elle a frappé fort à des endroits charnières, par les mots ou par les marteaux[iii]. Dans un calcul mondial, et afin de signaler les limites à tous acteurs antagonistes, l’Iran, 4ᵉ réserve mondiale, a reçu un message clair, comme le Nigeria, 10ᵉ réserve mondiale. Tous, avec l’Arabie Saoudite évidemment, ont clairement compris et entendu ces messages. D’ailleurs, au Moyen-Orient, les États-Unis ne cherchent plus à capturer le pétrole. Ils cherchent à contrôler les pétrodollars, face à une Chine premier client régional. Les Etats-Unis engagent tous les acteurs de la zone à investir aux Etats-Unis[iv]. La tournée médiatisée du président Trump en mai 2025 en Arabie saoudite, au Qatar et aux Émirats Arabes Unis s’est concentrée sur la conclusion de contrats d’investissement estimés à 2 000 milliards de dollars à l’échelle des trois pays. Ici, l’enjeu est de ne pas désamorcer la pompe à recycler les dollars vers les Etats-Unis mise en place dans les années 70 par Henri Kissinger[v].

La substitution suppose une transition technologique, au moins partielle, vers le véhicule électrique. Mais cette transition n’élimine pas la dépendance, elle la déplace vers d’autres ressources critiques. Sur ce sujet, les États-Unis demeurent structurellement dépendants des Chinois. Pékin utilise désormais cet avantage sans retenue, transformant une dépendance industrielle en levier stratégique assumé. Les terres rares deviennent incontournables. Dans ce cadre, le lithium devient central. Le cobalt est aussi un sujet. Sur ce terrain, l’avantage est clairement et notoirement à la Chine. Il n’y aucun doute possible.

Dans ce cadre, l’Amérique du Sud s’impose comme un espace stratégique majeur. Les Etats-Unis repartent à la conquête de leur arrière-cour qui recèle de minerais. L’Argentine apparaît comme un pilier de cette stratégie lithium (2ᵉ réserve mondiale). Le Chili complète cet axe de sécurisation régionale (1ère réserve mondiale). Les dernières élections dans ces deux pays sont assez favorables aux Américains. Toutefois, la Chine vient allégrement puiser dans ces réserves Sud-Américaines, où elle est aujourd’hui indéniablement le premier partenaire commercial de la quasi-totalité des pays.

L’Australie occupe une place centrale dans la stratégie américaine de sécurisation des ressources critiques. L’alliance AUKUS[vi] dépasse largement le cadre militaire officiellement affiché. Derrière la dissuasion indopacifique, se dessine une stratégie minérale. L’Australie est un pilier mondial du lithium (1ᵉʳ producteur mondial, 3e réserve mondiale). Elle dispose de réserves significatives de terres rares (6ᵉ réserve mondiale). L’alliance AUKUS permet aux États-Unis d’ancrer durablement un accès sécurisé à ces ressources, peut-être au détriment de la France qui y a permis son contrat du siècle… 

Concernant les terres rares, la politique américaine combine efforts domestiques et projections externes ciblées. Outre le partenariat dense avec l’Australie, les investissements publics en Californie, directement gérés par le Department of War[vii], avec des prix plancher et des prises de participation, visent les terres rares légères. Le Groenland concentre l’attention sur les terres rares lourdes (top 10 mondial estimé). L’attention que Trump porte au Groenland doit être également lue sous l’angle des nécessités minérales, cela ne fait aucun doute. 

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Pour le cobalt, l’Afrique reste incontournable dans l’équation américaine. La République démocratique du Congo[viii] domine sans équivalent. À défaut, des zones comme le Sahara occidental[ix] peuvent représenter des alternatives fonctionnelles. Ces zones ont suscité l’intérêt de l’Administration américaine, avec des actions diplomatiques fortes.

Dans les calculs stratégiques américains, l’Union européenne apparaît comme un acteur secondaire, reléguée à un rôle de consommateur captif, notamment pour le gaz naturel liquéfié américain[x]. Les États-Unis privilégient les territoires périphériques jugés plus décisifs dans la compétition géoéconomique mondiale. Le Japon et la Corée du Sud, eux aussi pauvres en ressources naturelles mais qu’ils compensent par des savoir-faire technologiques avancés aux yeux des Américains, constituent un premier rideau stratégique face à la Chine.Par ailleurs, les Etats-Unis signalent clairement les contreparties attendues en Ukraine[xi] : son sous-sol recèlerait de minerais critiques indispensables aux américains, tels que le titane et certaines terres rares, mais aussi de pétrole, de gaz et de charbon. La Serbie, riche en lithium, suscite également un intérêt américain. Le cas évident du Groenland pour les terres rares a déjà été abordé plus avant. 

Ce que dit la dernière stratégie nationale de sécurité américaine[xii] n’est pas autre chose, exprimée autrement. Le fond des cartes est d’abord énergétique, puis industriel, enfin géopolitique. Dans cet ordre, apparaissent les phrases suivantes « Avant tout, nous voulons assurer la survie et la sécurité continues des États-Unis […] Nous voulons protéger ce pays, sa population, son territoire, son économie et son mode de vie […] Nous voulons l’économie la plus forte, la plus dynamique, la plus innovante et la plus avancée au monde. […] Nous voulons la base industrielle la plus robuste au monde. […] Nous voulons le secteur énergétique le plus robuste, le plus productif et le plus innovant au monde – capable non seulement d’alimenter la croissance économique américaine, mais aussi de devenir, à part entière, l’une des principales industries d’exportation des États-Unis. » Si l’idéal américain est discutable n’est pas le sujet. D’ailleurs, tout idéal est discutable. Ce qu’il faut remarquer c’est la chaine de causalité : évidente, claire et rationnelle. L’énergie est la base de l’industrie, activité productive source de richesses qui maintient une économie et une société fonctionnelles en capacité de se protéger et d’assurer un mode de vie vers l’idéal désigné. 

Cette lecture énergétique, sans être la seule, est toutefois proprement déterminante pour appréhender les Etats-Unis. Sans elle, Trump apparaît comme erratique. Avec elle, il devient brutalement cohérent. Les États-Unis cherchent à structurer une sphère d’influence autosuffisante dans leur aire élargie. Bleu ou Rouge. Hier, aujourd’hui. Demain aussi.

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La stratégie de Donald Trump ne relève pas de l’impulsivité pure. Le croire, c’est montrer suffisance et vouloir se dispenser des analyses nécessaires. Face à l’épuisement potentiel du pétrole non conventionnel américain, les États-Unis cherchent à sécuriser hydrocarbures et minerais critiques. Les discours climatiques, sécuritaires ou moraux servent de véhicules à cette politique de sécurisation. Trump orchestre une rétractation stratégique, concentrée sur l’essentiel. Il joue peut-être au fou. Mais, il s’agit d’un fou éclairé. Tant que le flou persiste, l’initiative appartient à celui qui agit ; et, s’il attaque, c’est peut-être qu’il défend.

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[i] OPEC, 2024, World Oil Outlook 2050. < opec.org/assets/assetdb/woo-2024.pdf>. Chapter 4 – Liquids supply. « Tight oil is the main driver behind US growth, with combined tight crude and unconventional NGLs supply rising from 13.7 mb/d in 2023 to 16.7 mb/d in 2029. US tight oil is projected to peak around the end of the decade, but continue producing in an extended plateau above 16 mb/d for the 2030s. Long term, it declines to average 14.8 mb/d by 2050. »

[ii] OPEC, 2025, World Oil Outlook 2050. <publications.opec.org/woo/chapter/142/2641>. Chapter 4 – Liquids supply. « Tight oil remains the key element supporting rising US liquids production, with volumes increasing from 14.7 mb/d in 2024 to 16.5 mb/d in 2030. Thereafter, however, due to gradual resource depletion, output is projected to plateau around those levels for most of the 2030s, and subsequently decline to 14.8 mb/d by 2050. »

[iii] US Department of War, Defense Agency Contributed Toward Operation Midnight Hammer Success, July 10, 2025. < war.gov/News/News-Stories/Article/Article/4240876/defense-agency-contributed-toward-operation-midnight-hammer-success/>.

US AFRICACOM, U.S. Africa Command Conducts Strike against ISIS in Nigeria, Dec 25, 2025. < africom.mil/pressrelease/36158/us-africa-command-conducts-strike-against-isis-in-nigeria>.

US Department of War, Trump Announces U.S. Military’s Capture of Maduro, Jan. 3, 2026. <war.gov/News/News-Stories/Article/Article/4370431/trump-announces-us-militarys-capture-of-maduro/>

[iv] White House, May 16, 2025. U.S.-Saudi Arabia Deals, U.S.-Qatar Deals and U.S.-United Arab Emirates Deals. <whitehouse.gov/articles/2025/05/what-they-are-saying-trillions-in-great-deals-secured-for-america-thanks-to-president-trump/>

[v] Kissinger, Telegram, From the Department of State to the Embassy in Saudi, Arabia, March 6, 1974. <history.state.gov/historicaldocuments/frus1969-76ve09p2/d104>

[vi] US Department of War, AUKUS: The Trilateral Security Partnership Between Australia, U.K. and U.S., <war.gov/Spotlights/AUKUS/>. 

[vii] MP Materials, MP Materials Announces Transformational Public-Private Partnership with the Department of Defense to Accelerate U.S. Rare Earth Magnet Independence, 07/10/2025. <mpmaterials.com/news/mp-materials-announces-transformational-public-private-partnership-with-the-department-of-defense-to-accelerate-u-s-rare-earth-magnet-independence/>. “Multibillion-Dollar Department of Defense (DoD) Commitment to MP Materials to Catalyze Domestic Production. DoD Positioned to Become Company’s Largest Shareholder.

[viii] US Department of State, Peace Agreement Between the Democratic Republic of the Congo and the Republic of Rwanda, June 27, 2025. <state.gov/peace-agreement-between-the-democratic-republic-of-the-congo-and-the-republic-of-rwanda>

[ix] White House, Proclamation, President Donald Trump, Proclamation on Recognizing The Sovereignty Of The Kingdom Of Morocco Over The Western Sahara, December 10, 2020. <trumpwhitehouse.archives.gov/presidential-actions/proclamation-recognizing-sovereignty-kingdom-morocco-western-sahara/>

United States Mission to the United Nations, Explanation of Vote Following the Adoption of a UN Security Council Resolution on Western Sahara, October 31, 2025. <usun.usmission.gov/explanation-of-vote-following-the-adoption-of-a-un-security-council-resolution-on-western-sahara/>.

[x] European Commission, EU-US trade deal explained – energy aspects, Jul 30, 2025. <ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/en/qanda_25_1935>. “The US already is one of the EU’s top energy partners and, by far, the EU’s first supplier of LNG, with 55% of our LNG supply coming from the US so far in 2025. The US is also the EU’s first oil supplier (17% of all EU imports in 2024) […] The political agreement between the EU and the US will further increase cooperation on ensuring secure energy supplies. The agreement between the EU and the US includes the intention to procure more US liquified natural gas (LNG), oil, and nuclear fuels and cutting-edge technologies and investments over the next three years until the end of 2028. With an expected offtake valued at around $750 billion (ca. €700 billion) over this entire period

[xi] US Department of The Treasury, Treasury Announces Agreement to Establish United States-Ukraine Reconstruction Investment Fund, April 30, 2025. <home.treasury.gov/news/press-releases/sb0126>.

Agreement Between the United States of America and Ukraine, TREATIES AND OTHER INTERNATIONAL ACTS SERIES TIAS 25-523, Signed at Washington April 30, 2025, Entered into force May 23, 2025. <state.gov/wp-content/uploads/2025/07/25-523-Ukraine-Reconstruction-and-Investment.pdf>.

[xii] White House, National Security Strategy of the United States of America, November 2025.  <whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf>


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