DÉFENSE – L’attaquant a-t-il plus de perte que le défenseur ? 

DÉFENSE – L’attaquant a-t-il plus de perte que le défenseur ? 

Guerre Ukraine
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier Dujardin

C’est une affirmation que l’on entend depuis pratiquement le début de la guerre en Ukraine : l’attaquant subirait plus de pertes humaines que le défenseur. Le raisonnement derrière cette affirmation, en l’absence de tout bilan fiable, semble a priori logique : une force en position défensive serait moins exposée qu’une force en attaque et, par conséquent, subirait moins de pertes. Si cette hypothèse est séduisante, que nous enseigne l’histoire sur ce point et que peut-on en déduire dans le contexte de la guerre en Ukraine ?

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La première guerre mondiale

Lors de la Première Guerre mondiale, les Allemands ont subi, sur le front de l’Ouest, plus de pertes que les Français (environ 1,8 million de morts contre 1,4 million). Ce chiffre semble conforter l’hypothèse selon laquelle les forces attaquantes subiraient davantage de pertes. Cependant, il est nécessaire d’analyser bataille par bataille pour avoir une vision précise.

  • Première bataille de la Marne (septembre 1914) :

Défenseur français : ≈ 80 000 morts

Attaquant allemand : ≈ 67 000 morts

  • Bataille de Verdun (1916) :

Défenseur français : ≈ 162 000 morts

Attaquant allemand : ≈ 143 000 morts

  • Bataille de la Somme (juillet – novembre 1916)

Attaquants (français + britanniques) : ≈ 161 000 morts

Défenseurs allemands : ≈ 164 000 morts

  • Grande offensive alliée (août – novembre 1918)

Attaquants alliés (Français, Britanniques et Américains) : ≈ 96 000 morts

Défenseurs allemands : ≈ 100 000 morts

En analysant bataille par bataille, on observe plutôt le contraire de l’idée reçue : ce sont globalement les attaquants qui subissent le moins de pertes.

Les causes principales de ce phénomène sont les suivantes :

  • L’initiative de l’offensive, permettant de choisir le lieu et le moment favorable de l’attaque.
  • La supériorité de l’artillerie, concentrée pour neutraliser le défenseur avant le contact.
  • La concentration des forces sur le point attaqué, qui écrase la défense locale.

De ce fait, le défenseur est souvent pris par surprise, cloué sur place par le feu de l’artillerie et en infériorité numérique.

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La seconde guerre mondiale

Lors du second conflit mondial, le bilan global est, là encore, peu représentatif. L’analyse bataille par bataille est plus instructive.

  • Bataille de France (1940)

Défenseurs français : ≈ 92 000 morts

Attaquants allemands : ≈ 27 000 morts

  • Opération Barbarossa (1941)

Attaquants allemands : ≈ 302 000 morts

Défenseurs soviétiques : ≈ 2,7 millions de morts et disparus

  • Bataille de Koursk (1943)

Attaquants allemands : ≈ 10 000 – 12 000 morts

Défenseurs soviétiques : ≈ 70 000 morts

  • Opération Bagration (juin – août 1944)

Attaquants soviétiques : ≈ 180 000 – 200 000 morts

Défenseurs de l’Axe : ≈ 300 000 – 350 000 morts

  • Opération Overlord (juin – août 1944)

Attaquants alliés : ≈ 29 000 morts

Défenseurs allemands : ≈ 50 000 morts

Dans la très grande majorité des cas, là encore, ce sont les défenseurs qui subissent le plus de pertes, pour des raisons similaires à celles observées lors de la Première Guerre mondiale :

  • initiative de l’attaque,
  • supériorité de la puissance de feu,
  • concentration des forces sur le point d’assaut,
  • attaque de axes logistiques du défenseur entravant ses capacités de replis et de ravitaillement.

Ce phénomène se retrouve également dans des conflits ultérieurs, comme la guerre du Vietnam, les guerres d’Afghanistan ou la guerre du Golfe, où les forces défensives subissent souvent un nombre de pertes plus élevé lorsqu’elles sont prises par surprise ou dépassées par la supériorité de puissance de feu et la concentration de l’attaquant.

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Cas de la guerre en Ukraine

On ne peut donc pas considérer comme une évidence que les forces russes subissent davantage de pertes que les forces ukrainiennes. La position, globalement, plus offensive de l’armée russe par rapport à l’armée ukrainienne n’est en aucun cas un indicateur suffisant pour tirer une telle conclusion et chaque bataille doit être étudiée séparément.

Le seul élément réellement pertinent pour comprendre la répartition des pertes est la supériorité de feu, c’est-à-dire la capacité d’un camp à infliger davantage de destructions qu’il n’en subit. Historiquement, ce critère – beaucoup plus que la posture offensive ou défensive – détermine le niveau de pertes de chaque camp. Il convient toutefois d’éviter toute sur-interprétation de ce critère. Si, dans la majorité des conflits, le camp disposant de la plus grande puissance de feu inflige effectivement plus de pertes à son adversaire, il n’existe pas de relation de proportionnalité mécanique. Autrement dit, une supériorité de feu deux fois plus importante ne se traduit pas nécessairement par un nombre de pertes deux fois supérieur chez l’ennemi.

Or, dans le conflit actuel, les forces russes disposent, de manière générale, d’une supériorité numérique, ainsi que d’une supériorité importante en artillerie, en aviation et, de plus en plus, en drones[1]. Dans une logique strictement tactique, cela suggérerait que les forces ukrainiennes sont théoriquement exposées à un volume de feu supérieur, et donc potentiellement à davantage de pertes.

Il convient toutefois de rappeler que les bilans réels des pertes restent extrêmement difficiles à établir tant que la guerre est en cours. Les chiffres disponibles sont souvent incomplets, politisés ou impossibles à vérifier de manière indépendante. Il n’est donc pas possible de déterminer avec certitude quel camp subit le plus de pertes, et encore moins de le déduire de la seule position offensive ou défensive des protagonistes.

Conclusion

L’analyse historique montre que l’affirmation selon laquelle l’attaquant subirait systématiquement le plus de pertes ne se vérifie pas. Dans la majorité des cas, ce sont même les forces en défense qui encaissent davantage, comme l’illustrent de nombreuses batailles majeures de la Première et de la Seconde Guerre mondiale.

En réalité, le facteur déterminant du niveau des pertes n’est pas la position sur le champ de bataille, mais la supériorité — ou l’infériorité — en puissance de feu, en moral et en préparation tactique. Le camp qui dispose d’une forte concentration de forces et d’une supériorité de feu est généralement en mesure de limiter ses propres pertes tout en infligeant des pertes plus lourdes à l’adversaire ; cette position dominante le conduit le plus souvent à prendre l’initiative offensive.

Cette logique se retrouve dans les conflits contemporains, même si la perception médiatique tend parfois à simplifier excessivement la réalité tactique. Les idées reçues répétées à l’envi — comme celle selon laquelle l’attaquant subirait mécaniquement le plus de pertes — doivent donc être abordées avec prudence et largement relativisées.

En définitive, l’histoire montre que ce sont la maîtrise du feu et la préparation stratégique qui déterminent le rapport des pertes, bien davantage que la simple opposition entre posture offensive et défensive.

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[1]    https://www.lopinion.fr/international/la-russie-prend-lavantage-sur-lukraine-dans-la-guerre-des-drones


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