
Début septembre 2025, une vidéo tournée à l’insu des participants montre une conversation entre des éditorialistes du service public, Thomas Legrand et Patrick Cohen, et deux responsables du PS, en train d’évoquer une stratégie susceptible de nuire à Rachida Dati, candidate LR à la mairie de Paris et où l’on entend notamment « On fait ce qu’il faut pour Dati ». La diffusion de ces extraits — notamment par L’Incorrect — a déclenché une crise médiatique : suspension de Thomas Legrand par France Inter, tandis que Patrick Cohen évoque une plainte au titre de la vie privée. L’Incorrect a publié une mise au point défendant la légitimité de sa publication.
Au-delà de l’anecdote, cette séquence cristallise une crise bien plus grave, symptôme d’une chape de plomb idéologique dans le service public et surtout d’un malaise démocratique en France : la connivence — au moins présumée — entre des journalistes majoritairement de gauche, payés par les contribuables, qui s’érigent en acteurs voire en véritable inquisiteurs de la vie politique française…
Le Diplomate média s’entretient avec Claude Chollet, fondateur et directeur de l’Observatoire du journalisme(OJIM), association qui ausculte depuis 2012 les relations entre pouvoir et médias et publie portraits, enquêtes et analyses sur l’écosystème médiatique français.
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Propos recueillis par Angélique Bouchard
Le Diplomate : Claude Chollet, pouvez-vous tout d’abord rappeler les faits et dresser rapidement les pédigrés, comme vous l’avez fait sur votre site, des deux journalistes mis en cause ?
Claude Chollet : Thomas Legrand et Patrick Cohen (voir leur portrait sur www.ojim.com) sont des journalistes chevronnés, tous deux officiant surtout sur le service public. Tous deux sur France Inter (depuis 17 ans pour Legrand comme éditorialiste politique). Legrand a collaboré également à RTL, à Slate, aux Inrocks, il est éditorialiste à Libération et il a son rond de serviette sur Arte. Cohen a travaillé à RTL, Europe 1, France Culture. Ce ne sont pas des perdreaux de l’année, ils sont expérimentés et ils disposent d’une réelle influence.
Et que révèle, selon vous, la séquence « On fait ce qu’il faut pour Dati » sur les liens PS–éditorialistes du service public : simple échange privé ou collusion politique ?
En termes de grand banditisme ça s’appelle un flagrant délit. Qu’un journaliste rencontre un homme politique dans un café pour recueillir des informations, rien à redire. Par contre que deux journalistes du service public soient pris comme partenaires pour déstabiliser une candidate à la mairie de Paris par un parti politique révèle une collusion – connue des spécialistes mais pas forcément du grand public – une opération concertée pour un objectif politique, en l’espèce électoral. Un des interlocuteurs du PS n’est autre que Pierre Jouvet, monsieur stratégie électorale du parti socialiste et d’autres propos sur Glucksmann, Ruffin, indiquent clairement qu’une opération commune était en train de se monter. Elle était destinée à rester discrète, elle éclate au grand jour.
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Les réactions institutionnelles et judiciaires vous semblent-elles relever d’une saine déontologie… ou d’un déplacement du débat du fond vers la procédure ?
La présidente de Radio France a suspendu d’antenne Thomas Legrand. Rappelons que Jean-François Achilli a été licencié séance tenante pour un simple projet non encore commencé de livre co-écrit avec Jordan Bardella pour une biographie de celui-ci. Attendons la suite, mais la direction de France Inter est un peu coincée, sa rédaction oscille entre gauche et extrême gauche. Elle est obligée de faire quelque chose sans aller trop loin. Je ne serais pas étonné que Legrand s’en tire avec une petite tape sur la main sans plus. Mais sa réputation me semble ruinée tout comme celle de Patrick Cohen. Le roi est nu au vu de tous et sa parole s’en trouve dévalorisée.
Les journalistes de L’Incorrect, qui ont publié la vidéo, sont-ils injustement cloués au pilori pour un document d’intérêt public ?
Ils sont accusés d’atteinte à la vie privée, c’est une plaisanterie ! En février 2018 des étudiants avaient enregistré à son insu des propos de Laurent Wauquiez, utilisés ensuite contre lui. Le même Patrick Cohen avait justifié le procédé comme émanant d’une « saine curiosité d’un étudiant ». Ici, juste retour des choses, nous avons la saine curiosité d’un voisin de café. Illustration de l’image de l’arroseur arrosé.
Cette affaire illustre-t-elle une connivence durable pouvoir/médias — particulièrement à gauche — et, en miroir, la marginalisation (modération/censure) des médias indépendants et alternatifs et sur les réseaux sociaux ?
Rien de nouveau sous le soleil, hélas… Une majorité (pas tous je précise bien) des journalistes appartient au monde libéral libertaire, plus libéral aux Échos, plus libertaire à Libération mais défendant sur le fond les mêmes intérêts moraux et matériels, les premiers justifiant les seconds. En parallèle les médias indépendants qui ne sont pas financés par Nicolas qui paie, qui ne reçoivent aucune subvention (environ 6M€ par an rien que pour Libération) sont parfois étouffés sous divers prétextes, persécutions bancaires, censures, etc. A titre d’exemple, TVL a vu son compte en banque supprimé sans explication, l’Institut Iliade également. Nemesis vient de voir son compte Instagram supprimé par Meta. Il y a bien une guerre médiatique avec des enjeux à la fois politiques et économiques. Les évolutions depuis une dizaine d’années incitent à un relatif optimisme ou à un moindre pessimisme, comme vous voudrez. Une petite brise souffle avec des médias alternatifs devenus plus prégnants et des médias de transition comme CNews ou Europe1.
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On se souvient de l’ARCOM qui a lourdement sanctionné C8/CNews ces dernières années ; voyez-vous un “deux poids, deux mesures” quand l’audiovisuel public est en cause, et que devrait faire le régulateur ici ?
Il n’y pas « deux poids deux mesures » mais il y a bien « un poids et deux mesures ». L’ARCOM, 320 personnes, 50M€ de budget a prouvé à l’envie sa partialité. N’en attendons rien, c’est une institution à supprimer et à remplacer par une autre autorité de régulation – il en faut une – qui reflète le pluralisme des opinions de la société et qui ne soit pas une simple machine de guerre anti Bolloré.
Autre polémique : Le cas Léa Salamé — désormais au 20 h de France 2 et compagne de l’homme politique Raphaël Glucksmann — crée-t-il un risque structurel de conflit d’intérêts dans l’audiovisuel public ? Quelles garanties (récusation, transparence, pare-feu éditoriaux) vous paraissent indispensables ?
On ne peut pas reprocher sa vie privée à Léa Salamé et elle peut bien vivre avec qui elle veut. Elle a œuvré à la matinale de France Inter dans une fonction de journaliste politique. Il en sera de même au JT de France 2. Comment croire un instant qu’elle ne soit pas influencée par son compagnon ? Elle devrait dès maintenant se mettre en réserve au moins jusqu’à l’élection présidentielle de 2027 à laquelle Glucksmann est candidat. Il est douteux qu’elle le fasse en-dehors de la courte période électorale officielle, alors que chacun sait que la course est lancée dès maintenant. Elle ne peut pas être neutre quand bien même elle le voudrait. La direction de France Télévisions devrait intervenir. Je passe sous silence l’ARCOM qui ne fera bien entendu rien.
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Quelles réformes concrètes peut-on imaginer pour restaurer la confiance : transparence des rendez-vous politiques, registre des contacts, clauses d’indépendance éditoriale, droit de suite/équité d’antenne pour les médias non-mainstream ou encore, comme le préconise certains, une privatisation pure et simple des médias du service public ?
Je ne suis pas favorable à la privatisation totale des médias du service public. France Culture et France Musiqueremplissent des missions publiques – imparfaites mais réelles – qui doivent échapper au secteur marchand. Mais privatiser France Inter ou les stations régionales de France 3 pourquoi pas ?
Je préconise une mesure simple et révolutionnaire. La taxe de 135€ sur l’audiovisuel a été soi-disant supprimée, en réalité c’est un tour de passe-passe et le budget des médias de service public a été pris sur la TVA et c’est encore Nicolas qui paie. A la place des subventions (économies entre 4 et 6 milliards d’euros) attribuons un budget de 135€ par foyer fiscal avec liberté d’attribution. Chaque foyer donne à qui il veut, à un média ou plusieurs dans la limite des 135€. Vous pouvez donner au Figaro au Diplomate, à Libé, à CNews, à l’Huma, à Éléments, à France Musique etc. Si un foyer ne répartit rien ou pas la totalité, le reliquat part au service public. Les médias seront bien financés par leurs lecteurs ou par ceux qui sentent proches de tel ou tel média. Une sorte d’opération vérité qui pourrait révéler des surprises. Chiche ?
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