L’Entretien du Diplomate avec Leonardo Dini : « Poutine et Trump s’accordent en off pour appeler à une transition rapide vers l’après Zelenski »

Trump et Poutine souriant avec les drapeaux us et russe en fond et en plus petit au milieu Zelenski qui pleure
Réalisation Le Lab Le Diplo

Leonardo Dini, philosophe et géopolitologue italien vivant en Ukraine depuis le début du conflit, analyse depuis le début les dimensions à la fois régionales et globales du conflit russo-ukrainien dans un contexte de la multipolarisation et de désoccidentalisation du monde, accentuée depuis janvier 2025 par un risque de découplage Europe-Etats-Unis. Il fait le point pour Le Diplomate sur les débuts de négociations organisés ces dernières semaines en vue d’une trêve en Ukraine dans le cadre des sommets russo-américains et américano-ukrainiens à Ryad notamment, puis des rencontres inter-occidentales à Munich, Paris, Londres et Washington.

Propos recueillis par Angélique Bouchard 

Après la conférence sur la sécurité de Munich, le double sommet de Paris convoqué par Emanuel Macron sur l’Ukraine et la défense européenne, après la mission de Witkoff à Moscou et le rétablissement du dialogue russo-américain à Ryad, que va-t-il se passer, selon vous qui vivez en Ukraine et suivez de près l’évolution de la guerre ? 

Trump et Witkoff ont essayé d’adoucir Vladimir Poutine ces dernières semaines, mais les lignes rouges tracées par le président russe, confirmées jeudi soir, demeurent inchangées. Elles ont également été réitérées par le ministre russe des affaires étrangères, Serguei Lavrov. Poutine a déclaré qu’il ne pourra pas y avoir de forces de maintien de la paix européens en Ukraine, que les oblasts ukrainiens annexés par la Russie resteront russes, et que l’Ukraine doit devenir un État neutre et dénazifié, donc sous l’influence de Moscou, géopolitiquement. Poutine a également précisé que la paix ne pourra pas consister en une fausse trêve, mais qu’elle passera nécessairement par une restructuration du système géopolitique européen dans le cadre d’un nouveau équilibre est-ouest.

Trump insiste quant à lui sur le registre des sanctions, convaincu qu’il peut menacer la Russie si Poutine refuse la trêve proposée à Ryad et acceptée par Zelensky, mais cela va se heurter au multilatéralisme des pays alliés proches de la Russie. En réalité, concernant la défense européenne commune sans l’OTAN, dont certains disent qu’elle est possible, et qui est appelée de ses vœux par Emmanuel Macron, il s’agit en fait d’un vieux rêve qui est en train de devenir un cauchemar, malgré toute la bonne volonté du président Macron et de la France.

L’Europe a été en fin de compte réduite dans son rôle et ses ambitions par la reprise du dialogue russo-américain: Mario Draghi l’a également déclaré à Bruxelles, le 18 février dernier, rappelant que les Européens allaient risquer de se retrouver seuls pour défendre l’Ukraine et que les États Européens allaient par conséquent devoir créer de facto une unité politique supranationale et commencer immédiatement à agir comme un État fédéral. Draghi a depuis longtemps l’aval pour avoir un rôle prestigieux dans le cadre de l’Union ou du Conseil européen, comme cela a été dit il y a un an par Pascal Canfin dans Politico. La conférence de Munich en février dernier puis les réunions de Paris ont mis en lumière les faiblesses politiques et structurelles de l’Europe qui a été exclue de négociations de paix à Ryad puis de la nouvelle concertation Est-Ouest sur la redéfinition des sphères d’influence.

La fragilité de l’Europe en matière de défense fait qu’elle ne peut pas se passer de l’Amérique, toutefois, si l’UE pourrait être contrainte, par l’isolationnisme américain, à s’émanciper, elle ne peut pas se passer de la puissance militaire anglaise. Ceci explique pourquoi les Anglais étaient présents au sommet de l’Élysée comme co-promoteurs d’une garantie de maintien de la paix en Ukraine.  Quant à la réunion de Munich, la distance et la méfiance croisée a été flagrante entre Ukrainiens, Européens et Américains, notamment concernant la question controversée des terres rares ukrainiennes, la demande de garanties militaires concrètes de la part de l’Ukraine, et la perspective de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN qui s’éloigne. La mission de l’envoyé spécial de Trump en Ukraine, Keith Kellogg, qui s’est rendu à Kiev, le 19 février, puis sa visite sur le front de guerre avec Vladimir Zelensky, ont également servi à rétablir la confiance entre l’administration Trump (considérée comme trop proche des exigences maximalistes russes, et l’Ukraine. 

Quel seraient les termes d’une pax russo-américaine et d’une trêve en Ukraine ?

Le sommet de Ryad a été le témoin d’un rapprochement historique entre Russes et Américains, avec une reprise des coopérations bilatérales sur des nombreux dossiers et des négociations non officielles sur les sanctions contre le gaz, le pétrole et l’industrie russes, qui pourront être modifiées ou supprimées dans le cadre de la trêve en Ukraine. Coïncidence supplémentaire, c’est précisément en avril prochain, à l’occasion de la prétendue trêve de la guerre en Ukraine, que l’OPEP Plus (Pays producteurs du Moyen-Orient plus Russie) procédera à une augmentation de la production pétrolière prévue de durer jusqu’en septembre 2026. Cette augmentation avait d’ailleurs été évoquée dès le 18 février dernier par le ministre russe, Alexander Novak. Cette réconciliation en part time entre Moscou et Washington ressemble cependant plus à un pacte de désistement sur l’Europe et l’Ukraine qu’à une vraie réorganisation de l’architecture de sécurité européenne. Et elle serait nécessairement remise en question à la fois par la Chine, acteur mondial, et par la puissance régionale turque de la mer Noire.

Comment l’Ukraine pourra-t-elle survivre et éviter des nouvelles invasions en cas et à la suite de la trêve? Quelle majorité et quelle présidence envisager pour les élections ukrainiennes: qui fera la trêve ou la paix du côté ukrainien, Zelensky est-il voué à partir en mai prochain ?

En Ukraine et en Russie, les analystes évoquent le rôle de coordination joué à Ryad par deux conseillers du Kremlin d’origine ukrainienne: Kirill Dmitriev (né en Kiev), lors du voyage à Moscou de l’envoyé spécial de Donald Trump, Steve Witkoff, le 11 février dernier, puis lors des réunions de Ryad, auxquelles participait Vladimir Medinskij, né à Smila/Chercasy, en Ukraine, par ailleurs assistant et écrivain fantôme de Poutine. Donc des Ukrainiens étaient bien présents à Ryad, mais, curieusement du côté russe! Paradoxe mis à part, et étant donné le désir de Poutine et du Deep State russe de reprendre à tout prix Kiev et l’ensemble de l’Ukraine (ou du moins la domestiquer et la rendre docile), dans le meilleur des cas, à partir d’avril et après le cessez-le-feu ou la trêve, la trêve guerre ne sera que momentané, sous la forme d’un moratoire temporaire, un peu comme au Moyen-Orient avec ce qui s’est produit entre Palestiniens et Israéliens.

La possible trêve de Pâques du 20 avril va donc être signée par Zelenski, mais les prochaines étapes dépendront du prochain président ukrainien qui sera presque certainement Valeri Zaloužnyj, un général idéaliste et un héros national, ex chef de la défense ukrainienne et actuel ambassadeur ukrainien en Ukraine. Toutefois, la véritable inconnue sera le nouveau Parlement ukrainien, avec une majorité qui pourra osciller entre les forces de Valeri Zaloužnyj, celles de Vitaly  Klitschko, maire de Kiev, l’ex-président ukrainien Petro Porochenko, puis une opposition neutraliste représentée par le parti de la paix ou de “l’autre Ukraine”, beaucoup plus favorable aux Russes, forces pro-russes qui essayeront  de délégitimer les prochains gouvernement et président ukraniens. Pour Keith Kellogg, Donald Trump, Vladimir Poutine et les Russes, une Ukraine politiquement neutre permettrait une solution politique, mais un gouvernement pro-occidental et nationaliste à Kiev semble bien plus probable, ce qui donnera lieu tôt ou tard à une nouvelle attaque russe, peut-être dès juillet, et cela coïncidant avec les manœuvres militaires West 2025 en Biélorussie à Smolensk et Brest.

Selon moi, la guerre reprendra nécessairement après une pause comme pour 2014- 2022. La Russie ne peut en effet pas se permettre de créer l’EurAsie et la Nouvelle Russie (bientôt réunie à la Biélorussie dans un seul État) avec un voisin libéral-démocrate pro-occidental et dissident vis-à-vis de Moscou comme l’est Kiev aujourd’hui, sachant que même Loukachenko ne veut pas d’une Ukraine libre. Quant aux autres voisins qui échappent au contrôle des Russes, la Pologne, la république tchèque, la Moldavie et les Pays baltes, remparts des intérêts de l’Europe occidentale, ils courent de grands risques à court terme et il ne suffira pas comme en  Finlande de retirer les troupes américaines..

En fait, après les réunions de Paris de février 2025, l’Europe entière et même l’Angleterre sont entrés, volontairement ou involontairement, dans le piège déclenché par le nouveau pacte Trump-Poutine, et qui consiste à les impliquer dans le maintien de la paix en Ukraine, probablement aux côtés du Brésil et de la Chine. Ce projet de forces de maintien de la paix sera le long de la “ligne Maginot” du Dniepr, qui risque d’être, comme le Rhin, au temps de la Rome antique, la frontière en attente de l’arrivée de nouvelles hordes barbares venues de l’Est…

Pouvez-vous dresser un bilan des rapports de forces et états des lieux sur le front Ukrainien et russe et sur les prospectives pour les prochains mois en termes de possibilité de victoire pour les russes et en quelle proportions ?

D’abord, il faut dire que la saison des négociations a commencé avec l’appel téléphonique officiel de Donald Trump à Vladimir Poutine, le 12 février 2025, suivi de la négociation directe, les 11 février et 13 mars, de Steve Witkoff, l’envoyé spécial de Trump au Proche Orient puis en Ukraine, venu à Moscou pour discuter avec les collaborateurs sherpas de Poutine afin d’aménager une éventuelle rencontre à Ryad entre Vladimir Poutine et Donald Trump. Concernant les nouvelles du front, elles sont assez faciles à décrire: l’équilibre de la guerre d’usure basée sur les bombes planantes CAB et les drones voit le conflit se poursuivre sur un front s’étendant désormais sur 2000 km, avec huit cent mille soldats ukrainiens et un million de Russie (contre 600 000 en 2024), sans oublier les supplétifs multiethnique et mondiaux constituée par Poutine avec des contractors latino-américains et 12.000 Nord-Coréens.

Quant à l’état des lieux, les Russes, après avoir pris Toresk, s’apprêtent à s’empâter de Pokrovsk, Khasiv Yar et des villes de Koupiansk et Konstantinivka, désormais vides et avec des lignes défensives en retraite. Les récentes têtes de pont sur l’Osyl et l’entrée imminente des Russes dans l’oblast de Dnipropetrovsk complètent le tableau. 

Poutine va-t-il accepter de céder aux demandes des États Unis d’arrêter la guerre alors que l’armée russe enregistre des succès ?

Avant la “future” grande trêve prédite par Trump, les Russes comptent atteindre dans les semaines à venir, les frontières administratives de Donetsk puis conquérir Kramatorsk et Siversk, derniers bastions ukrainiens de Donbass. Si tel était le cas, cela aura été un cas shakespearien de “ beaucoup de bruit pour rien” au sens où l’Opération militaire Spéciale de Poutine aurait fini par répliquer en Ukraine la capture de l’Abkhazie et de l’Ossétie survenue en Géorgie durant la guerre de Russie- Géorgie de 2008. Dans les prochaines années, après la trêve Trump, les Russes reprendront selon moi la guerre comme cela s’est produit en 2022 par rapport à 2014. Ils utiliseront leur potentiel militaire accru pour conquérir des objectifs relativement plus faciles comme les pays Baltes ou les îles Svalbard de la mer du Nord. Une trêve pour la Pâques orthodoxe du 20 avril semble donc probable en tant que “paix sur le papier” pour la durée du mandat de Trump, mais probablement pas durable à long terme. En fin de compte l’Ukraine n’est pas la Corée… L’objectif réel de Poutine est d’atteindre à terme un contrôle géopolitique sur toute l’Europe de l’Est. Et il peut atteindre cet objectif politiquement avec des gouvernements favorables à la Russie, et en partie avec une trêve suivie de nouvelles élections en Ukraine en vue de la constitution d’un gouvernement ukrainien soit carrément pro-russe soit au moins neutre. Enfin, il convient de se projeter dans le futur s’il s’avère qu’après Trump, son actuel adjoint, James David Vance sera le prochain président américain. Sa déclaration du 13 février 2025 au Wall Street Journal pourrait se concrétiser :”L’Amérique enverra des troupes en Ukraine si Vladimir Poutine ne sera pas de bonne foi”, ce qui est réalistement possible.

L’armée russe va- t- elle essayer d’aller jusqu’à Odessa? Fera-t-elle la jonction jusqu’à la Transnistrie, en Moldavie au prétexte que Maia Sandu, sa présidente, est pro européenne et proche de la Roumanie puis veut récupérer la Transnistrie pro-russe ?

Cette perspective est aujourd’hui relancée par les attaques constantes de missiles et de drones russes sur Odessa, où le centre historique classé au patrimoine de l’UNESCO a été dégradé. Même en cas de trêve, un million de soldats russes vont rester dans la zone ou dans l’ex-territoire ukrainien, à l’Est, et des navires et sous-marins russes dans le mer Noire sont également présents. La Russie peut donc à tout moment prendre des mesures pour débarquer ses troupes en Moldavie, par voie aérienne et maritime, augmenter et activer le contingent en Transnistrie (avec 1500 soldats russes aujourd’hui), comme l’a déjà menacé Sergueï Lavrov l’année dernière, après les élections truquées en Moldavie. Le 1er mars 2024, Sergueï Lavrov a accusé la Moldavie de dérussification de la région pro-russe, comme l’Ukraine avant elle, puis de nuire à l’économie de la Transnistrie et même d’avoir empêché les négociations au “format 5 plus deux” avec la Moldavie, la Transnistrie, l’Ukraine, la Russie et l’OSCE, en tant que médiateurs, puis avec les États Unis et l’Europe en tant qu’observateurs.

Un plan de conquête de la Moldavie peut être militairement mis en oeuvre sans obstacles. Rappelons surtout qu’Odessa fait partie de la soi-disant “Nova Rossija”, revendiquée par les Russes, et qu’elle est une ville de tradition russe, plaque tournante manquante pour que la Russie puisse gérer – en coopération avec les Turcs – l’ensemble de la mer Noire, en tant que mer intérieure russo-turque… 

Pensez-vous que les sanctions drastiques annoncées par Trump contre la Russie notamment sur le gaz et le pétrole pourront obliger poutine à signer rapidement la paix de Trump ?

Toutes les sanctions et même celles-ci se sont révélées être du bluff (pensez à la flotte fantôme russe, pour le transport du pétrole, avec des navires majoritairement chinois, africains, arabes et turcs) ou à des armes inutiles. Il suffit de mentionner la proposition infructueuse de Donald Trump début janvier 2025 de baisser les prix de pétrole de l’OPEP et du pétrole arabe, pour forcer les Russes à négocier. Il serait donc arbitraire de lier le début des négociations russo-américaines aux effets des nouvelles sanctions. En outre, non seulement la Russie n’est pas isolée, mais les négociations la reconnectent également à l’Amérique.

Moscou a consolidé le partenariat stratégique avec la Chine, l’Iran, l’Inde, des “amis spéciaux”, chacun sui generis, ainsi qu’avec le Brésil, l’Afrique du Sud, la Turquie, les Émirats Arabes Unis et l’Arabie saoudite. Et elle a le leadership des pays du “sud global”, ayant étendu son réseau d’alliances. Elle est également en train de conquérir politiquement une partie de l’Europe de l’Est à travers des gouvernements ou des chefs d’État pro-russes, comme Orban en Hongrie et Fiço en Slovaquie, voire même avec la Bulgarie, sachant que la Roumanie est sur le point d’élire un nouveau chef d’État et qu’un candidat pro-russe, aurait pu gagner s’il n’avait pas été arrêté puis inculpé et invalidé.

Quels sont les moyens de pression respectifs des Russes et des Américains ?

Dans le contexte quasi isolationniste de “l’Amérique d’abord” de Trump et de la volonté de Poutine de restaurer le contrôle russe sur l’ensemble de l’Europe de l’est et même sur l’ensemble de l’EurAsie, aux côtes des Chinois, les Américains disposent toujours de l’armée la plus puissante du monde, une arme bien plus convaincante que celle assez théorique de l’OTAN qui avance sans ordre et sans leadership stable et partagé. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, qui a été reçu lui aussi au bureau ovale le 13 mars dernier, ne compte en fait pour rien… Quant aux Russes, ils ont à leur disposition les missiles Oresthnik,  Kinzhal, Sarmat, ou Poséidon: des armes technologiques de pointe et déjà en partie prépositionnées en Biélorussie, avec les missiles nucléaires Iskander pointés vers l’Europe et la Pologne 

Les Russes disposent du contingent supplémentaire de 100 000 soldats nord-coréens que le dictateur Kim Jong-Un s’apprête à envoyer en plus des 12.000 déjà déployés. Et les Russes disposent, comme l’a expliqué Vladimir Zelensky dans une entretien à The Economist, le 11 février en Kiev, de 150.000 soldats supplémentaires, qui seront bientôt envoyés en Biélorussie, sous prétexte d’un exercice. Il s’agit là du même scénario qu’en février 2022. Mais cette fois polyvalent, c’’est-à-dire une force qui peut être utilisée aussi bien pour attaquer Kiev, par le nord, que pour envahir la Pologne ou les Pays baltes au bon moment.

Dans l’entretien du 11 février 2025 de The Economist, Volodymyr Zelensky ajoute également que la Russie dispose de 220 brigades et en prépare 100 autres pour atteindre 320, alors que l’Europe entière ne compte aujourd’hui que 80 brigades. L’Europe est donc placée dans une relation de désavantage militaire grave et irrécupérable à court terme envers la Russie, sans compter les Contractors et alliés comme la Corée du Nord, l’Iran et la Chine. Si Joseph Staline a dit un jour, de manière provocante :”combien de divisions militaires a-t-il le Pape ?”, aujourd’hui Poutine pourrait dire :” combien de divisions militaires l’Europe a-t-elle ?”…

L’Amérique peut compter sur la dominations des mers avec ses alliés, mais sur une domination désormais équilibrée par l’alliance russo-chinoise. Au-delà du plan de paix Trump pour l’Ukraine, est-ce vrai que les négociations entre Donald Trump et Vladimir Poutine avalent déjà commencé secrètement et quelles sont selon vous les échéances et agendas de chacun ?

Le dialogue secret entre les parties, comme dans toute négociation qui se respecte, n’a jamais été interrompu. On peut citer les négociations secrètes en Suisse, aux Émirats, au Qatar, et en Turquie, entre 2022 et 2025, strictement off records puis les dialogues directs permanents entre les chefs de l’armées russe et américaine et les ministres de la Défense respectifs. Trump avait déjà évoqué une conversation téléphonique avec Poutine, le 9 février dernier. Et à cette occasion, le porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov, avait expliqué que divers canaux simultanés de contact et de dialogue (diplomatique, politique, militaire, économique et humanitaire) étaient actifs depuis un certain temps entre les départements et institutions russes et américains. Des canaux de contact informels existent toujours, en plus des voyages le 11 février et le 13 mars 2025 derniers, à Moscou, de l’envoyé de Donald Trump, l’entrepreneur Steve Witkoff, qui agit en Sherpa médiateur pour préparer un sommet direct entre Donald Trump et Vladimir Poutine. Le dernier voyage de Steve Witkoff s’est déroulé entre la première et la deuxième ligne de conversation téléphonique entre Donald Trump et Vladimir Poutine. 

Quant à l’issue de la négociation, la fin est apparemment déjà écrite, à moins qu’il n’y ait des rebondissements dramatiques et inattendus qui feraient échouer la négociation et déclencher une guerre directe entre l’OTAN et la Russie. Les faucons et l’état profond Deep State ainsi que les systèmes militaire et industriel américain et russe ont toute intérêt à faire sauter le dialogue et ceux qui veulent abandonner l’Ukraine et l’Europe à leur sort n’ont aucun intérêt dans une paix véritable et stable, bien au contraire.

Trump a déjà été la cible de deux tentatives d’assassinat et après l’affaire Prigogine, Poutine risque une fois de plus une révolte ou une tentative de coup d’État de la part des faucons de guerre pro-impérialiste. Mais cela vaut aussi pour Zelensky: les généraux ukrainiens ne veulent pas arrêter les combats et pourraient tenter un coup d’état “autonomiste” à Kiev, pour s’affranchir des contraintes trumpiennes; Zelensky lui-même a déclaré à The Economist l’11 février 2025 : “nous construirons notre propre OTAN en doublant le volume de l’armée et en la rendant apte à une guerre prolongée si nécessaire”. À ce jour, après le sommet de Munich sur la sécurité internationale, la feuille de route qui peut être partagée entre Russes et Américains et entre Ukrainiens et Européens rassemble a ceci:

-Un prologue essentiel avec la visite du général Mike Kellogg à Kiev, suivi d’un sommet Donald Trump Vladimir Poutine, entre mars avril, en Suisse, à Istamboul ou Ryad.

-La deuxième étape est l’échange de prisonniers et de blessés entre Russes et Ukrainiens.

– La Troisième sera une brève trêve à mettre en oeuvre pour la Pâque orthodoxe du 20 avril.

– La quatrième étape seront les élections parlementaires et présidentielles en Ukraine autour de mai prochain. A ce stade, les Russes se concentreront en Ukraine sur un parti politique pro -russe appelé le “Parti de la Paix” ou “Parti de l’Autre Ukraine”, créé par Viktor Medvevchiouk, l’oligarque ukrainien fidèle à Poutine. Mais les Russes pourront toujours, en cas d’élection du général Valeri Zaloužnyj comme successeur de Zelensky, délégitimer à nouveau le pouvoir de Kiev et déclencher une nouvelle attaque contre l’Ukraine.

-La cinquième étape, la plus difficile, sera l’attribution définitive de facto aux Russes des territoires de l’Ukraine (presque 30%) qui, depuis novembre 2022, sont déjà considérés comme territoires russes par les institutions russes qui les ont intégrées au sein de leurs frontières administratives, or ces territoires annexés sont beaucoup plus vastes sur le papier par rapport à la situation militaire sur le terrain: Donetsk, Louhansk, Crimée, Kherson et Zaporizha. Moscou brigue aussi certaines parties des oblast de Dniepr, Soumy et Kharkiv. En outre, en réalité, les marges pour l’échange de territoires entre Russes et Ukrainiens sont inexistantes. Koursk semble être perdue pour les Ukrainiens au vu de la reconquête russe. Certes, les Russes pourraient restituer des zones des oblasts de Soumy et de Kharkiv, mais ils ne le feront pas, parce que Vladimir Poutine a demandé à plusieurs reprises des zones tampons entre les frontières russe et ukrainienne. D’un autre côté Donald Trump a été clair dans sa déclaration du 12 Février 2025, à l’avenir, toute l’Ukraine pourrait être russe si les Ukrainiens ne sont pas réalistes. 

À lire aussi : ANALYSE – Ukraine : Trump et Poutine, les seuls maîtres du jeu !

Pensez-vous que l’économie russe a les moyens de résister aux sanctions encore un ou deux ans sans souffrir gravement, et qu’elle pourra continuer à financer la guerre sans interrompre les grands travaux de réindustrialisation civile visant à augmenter la prospérité des Russes ?

Les chiffres sur les fondamentaux de l’économie russe qui indiquent la résistance de la Russie à court et moyen terme. Par ailleurs, le yuan s’avère être une monnaie en synergie avec le rouble dans la perspective de la construction d’une monnaie commune des Brics. Le système industriel russe converti en économie de semi-guerre résiste non seulement grâce à son hyperproduction militaire, mais aussi parce qu’il s’appuie désormais sur des produits et une fabrication internes et qu’il s’est affranchi de l’Occident global mondialisé pour rejoindre les BRICS et les puissances émergentes que sont la Turquie, l’Inde, le Brésil et la Chine. Cependant, selon le FMI, le taux de croissance du PIB russe ralentira et baissera jusqu’à 1,3 % en 2025. La croissance réelle des salaries devrait être de 4% en 2025 et le salaire minimum russe, à partir de janvier 2025 s’élève à 22.400 roubles.

L’occident s’est-il trompé et a-t-il vécu dans le rêve en misant sur l’écroulement de l’économie russe qui aurait provoqué celui du pouvoir de Poutine?

En fait, l’Occident ne peut pas bloquer tout et tout le monde, c’est-à-dire, la Russie et même les BRICS et les nombreux pays qui, à divers titres, soutiennent Moscou. Le pouvoir de Poutine peut être remis en question, exactement comme celui des Tsars, par des échecs militaires ou par la fin du cycle d’expansion néo-impériale russe, plutôt que par des attaques économiques.

Zelenski est-il l’un des obstacles à un traité de paix durable entre la Russie et l’Ukraine ? 

Moscou et Trump s’accordent en off pour appeler à une transition rapide vers l’après Zelenski. Les Russes considèrent son pouvoir comme illégitime puisque son mandat a expiré et il le juge idéologiquement incompatible avec une paix avec la Russie. Trump réclame le rétablissement des règles démocratiques et du vote en Ukraine, avec pour corollaire la renaissance de l’opposition, presque entièrement pro-russe. Les guerres n’associent pas toujours à la table de la paix ceux qui les ont déclenchées. Bien au-delà du problème Zelenski, il existe d’autres obstacles procéduraux à la paix: la loi ukrainienne interdit toujours les négociations avec les Russes et également la langue et la culture russes, ainsi que l’histoire de l’URSS, du communisme et de l’Empire russe. La constitution ukrainienne prévoit toujours l’adhésion prioritaire à l’OTAN et à l’UE. Elle interdit le détachement de territoires et d’oblasts, ainsi que les annexions. Les oblasts perdus font toujours partie du système constitutionnel et administratif formel ukrainien. Le prochain président devra supprimer ou modifier ces règles, en collaboration avec le nouveau Parlement. Mais il pourrait également, et c’est le cas de Valeri Zaloužnyj, s’opposer à ces changements , ce qui aurait un impact sur la road map de la paix de  Donald Trump et d’éventuelles négociations. Des conflits pourraient également éclater au Parlement avec le nouveau président ukrainien, entre partisans et adversaires de la paix et entre forces pro-européennes et pro-pacifistes ou pro-russes.

Comme voyez-vous l’avenir de Zelenski et de l’Ukraine ?

S’il n’était pas candidat, Volodymyr Zelenski serait simplement un excellent ambassadeur d’Ukraine aux Nations Unies ou à Washington, ou de manière encore plus réaliste à Londres. Le parti de Zelenski deviendra la base du parti de Zaloužnyj. Soit l’Ukraine parviendra à entrer véritablement dans l’UE d’ici 2030, soit elle sera condamnée à perdre son territoire, morceau par morceau, au profit des Russes. Ou pire, elle sera impliquée, avec l’Europe entière, dans un conflit dévastateur entre l’OTAN et la Russie.

Quelles sont les conditions d’une paix durable en Ukraine et dans le Continent ?

A l’heure actuelle, l’Europe, l’Ukraine et même la puissante Chine semblent avoir peu de poids dans les décisions finales sur l’Ukraine en matière de paix ou de trêve. Les conditions essentielles posées  par les Russes  mais partagées en partie par Trump sont la fin du projet d’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, la dévolution définitive d’une partie de l’Ukraine à la Russie, la redéfinition, telle que définie en juin 2024 par Poutine de “l’architecture de la sécurité européenne et internationale“; puis un nouveau pacte d’avenir qui rétablit des relations non agressives entre Russes et Américains et entre l’Europe et la Russie. Cependant, cela entraîne une refonte géopolitique de l’Europe avec un partage de l’Europe de l’Est avec les Russes. 

Vous qui vivez depuis 2022 dans ce pays, comment voyez-vous le moral des Ukrainiens?

Les Ukrainiens, et pas seulement eux mais aussi les Russes, sont épuisés par cette guerre fratricide entre peuples historiquement frères, À tous les niveaux, la population, militaire et civile, ne peut s’empêcher d’être fatiguée de la continuation de trois ans d’une guerre qui semble infinie et dont la source remonte à plus de dix ans depuis 2014. Cette guerre, comme la Guerre des Trente Ans en 1600, semble destinée à influencer l’histoire de tout le XXIe siècle. Elle est en fait une “guerre mondialisée”, notamment en raison du jeu des alliances et en raison des conséquences économiques et indirectes comme sur le commerce des céréales et sur tous les pays du monde.

Que pensez-vous de la crainte de l’OTAN que la Russie envahisse d’autres pays y compris membres de l’Alliance, au cas où la Russie parviendrait à un accord  de paix qui lui donnerait 20% du territoire ukrainien?

Objectivement, il suffit de se poser deux questions: les Russes sont-ils capables de construire une domination eurasienne par des moyens économiques, financiers et politiques, sans recourir à l’impérialisme militaire mais plutôt en faisant coexister pacifiquement l’UE (avec l’Ukraine en son sein) et l’Union Eurasienne russe? L’Amérique se contente d’être isolationniste ou voudra éliminer l’Europe, la puissance de l’euro et le système politique et économique européen en le livrant en partie aux Russes, aux Arabes et aux Chinois dans le cadre d’un pacte de désistement qui expose la planète entière au risque d’une guerre nucléaire… 

Que pensez-vous de la “stratégie du deal” de Trump ?

Donald Trump, comme Silvio Berlusconi et Ross Perot, qui l’ont inspiré à faire de la politique, est et reste un homme d’affaires. Il exerce également son rôle de président américain avec les manières, le lexique et les méthodes d’un homme d’affaires. Maintenant, il développe une méthode véritablement révolutionnaire, pour le meilleur ou pour le pire, par rapport aux autres présidents, en se libérant des manières de la politique du passé. Mais la stratégie de Donald Trump comporte aussi un danger en raison de l’instabilité proverbiale de son caractère, même s’il a été aussi parfois à l’origine d’un certain équilibre lorsqu’il a suscité par exemple entre les deux Corée, une trêve grâce à ses bons offices, lors de son premier mandat, ou encore plus récemment avec les trêves obtenues au Moyen-Orient. Toutefois, à l’instar de la trêve envisagée pour l’Ukraine, tous ces accords arrachés par Trump peuvent être rompus de manière ruineuse. En outre, Donald Trump reste très belliqueux envers la Chine et l’Iran, ce qui présente des risques de guerre pas seulement commerciale de ce côté-là également.

Que pensez-vous des résultats de la conférence internationale sur la sécurité à Munich de vendredi 14 février 2025 ?

À  Munich, lieu objectivement lié au pacte tragique de 1938, on a craint une répétition du scénario précurseur d’une guerre mondiale. Les Anglais ont soutenu l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, allant ainsi dans une direction obstinément contraire à celle de Trump. Nous nous dirigeons donc vers une Europe unie autour de l’Ukraine, comme l’a déclaré Zelenski à Munich et  au sommet de Paris. Le président ukrainien a lui-même ajouté que 100.000 soldats de la paix, européens et/ou américains, sont nécessaires pour garantir la trêve. Et les Allemands ou le ministre de la Défense Pistorius se sont dit prêts à y participer. La Finlande a dit non. Zelenski explique qu’avec ou sans l’OTAN, l’Ukraine doit disposer d’une armée stable d’un million et demi de soldats pour se défendre efficacement. Il a ainsi alerté que 15 divisions  et 150.000 Russes arriveront en Biélorussie vers l’été (exercices West 2025), de sorte qu’une une force biélorusso-russe sera capable d’attaquer bientôt Kiev par le Nord ou d’envahir la Pologne, voire les Pays Baltes (Lettonie, Estonie et Lituanie), proies faciles pour l’impérialisme à la soviétique ou à la Tsar de Vladimir Poutine. Volodymyr Zelensky a déclaré que ses négociations avec Poutine risquent d’être inutiles, de sorte que maintenant, l’on est passés à la négociation trilatérale entre Trump et Poutine et entre Trump et Zelenski. Le problème est que les factures inhérentes aux accords conclus entre eux trois – et peut-être aussi avec Xy Jinping comme quatrième interlocuteur géopolitique – seront payées politiquement et géopolitiquement par tout l’Europe…

À lire aussi : Guy Mettan :  » La guerre OTAN-Russie avait déjà commencé en 2007″


#Ukraine, #Russie, #GuerreUkraine, #Poutine, #Zelensky, #Trump, #Géopolitique, #Multipolarité, #Négociations, #ConflitRussoUkrainien, #Europe, #ÉtatsUnis, #Macron, #OTAN, #Diplomatie, #Riyad, #SommetUkraine, #Munich, #Paris, #Moscou, #Tensions, #StratégieMilitaire, #PaxAmericana, #SanctionsRussie, #BRICS, #GuerreMondiale, #PolitiqueInternationale, #AnalyseGéopolitique, #LeonardoDini, #DonaldTrump, #UnionEuropéenne, #ChinaRussia, #UkraineConflict, #UkraineWar, #Kremlin, #NATO, #EnergyCrisis, #ElectionsUkraine, #Désoccidentalisation, #NouvelOrdreMondial, #DéfenseEuropéenne

Retour en haut