ANALYSE – La Turquie, hub énergétique clé : Les enjeux géopolitiques et économiques du gaz russe

Turquie, hub énergétique
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie). 

La Turquie occupe une position géographique stratégique à la croisée de l’Europe, de l’Asie et du Moyen-Orient. Cette situation en fait depuis longtemps un corridor naturel pour le transport de l’énergie — notamment du gaz et du pétrole — des régions riches en hydrocarbures vers les marchés européens. 

Au fil des années, Ankara a nourri l’ambition de s’imposer comme un hub énergétique de premier plan, une plaque tournante essentielle dans la géopolitique régionale du gaz. Cet objectif s’est trouvé renforcé par les récents bouleversements du marché gazier liés au commerce du gaz russe.

La stratégie énergétique de la Turquie s’est concrétisée par le développement de grands projets de gazoducs traversant son territoire. L’un des plus remarquables est le gazoduc transanatolien (TANAP), opérationnel depuis 2018, qui transporte le gaz naturel du gisement azéri de Shah Deniz via la Géorgie jusqu’en Turquie, puis vers l’Union européenne. Ce corridor méridional contribue à diversifier les sources d’approvisionnement de l’Europe et à réduire sa dépendance au gaz russe.

La Turquie accueille également sur son sol des infrastructures acheminant directement le gaz russe. Le gazoduc TurkStream relie la Russie à la Turquie sous la mer Noire ; il comporte deux conduites, dont l’une alimente le marché turc et l’autre se prolonge vers les Balkans (Bulgarie, Serbie, Hongrie) en contournant l’Ukraine. Un autre pipeline, Blue Stream, achemine du gaz russe vers la Turquie depuis le début des années 2000. Grâce à ces réseaux, Ankara est déjà devenu un carrefour crucial pour le transit gazier entre la Russie et l’Europe du Sud-Est.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 a profondément bouleversé l’équation gazière en Europe. Avant le conflit, la Russie fournissait environ 40 % du gaz consommé dans l’Union européenne. En réaction à la guerre, les Européens ont imposé des sanctions économiques à Moscou, drastiquement réduit leurs importations d’énergie russe et cherché des alternatives (hausse du recours au gaz naturel liquéfié, augmentation des approvisionnements depuis la Norvège, l’Afrique du Nord, l’Azerbaïdjan, etc.). Parallèlement, en septembre 2022, des explosions mystérieuses ont saboté les gazoducs Nord Stream sous la Baltique, interrompant une voie majeure d’exportation du gaz russe vers l’Allemagne.

C’est dans ce contexte que le président Vladimir Poutine a proposé de rediriger les flux vers la Turquie en y créant un nouveau « hub » gazier. En octobre 2022, il a suggéré d’établir en Turquie une plateforme permettant de continuer à acheminer du gaz vers l’Europe via un itinéraire méridional, afin de compenser la perte du Nord Stream. Le président turc Recep Tayyip ErdoÄŸan s’est montré réceptif à cette idée : il a évoqué la construction rapide d’un « centre de distribution international » du gaz, probablement dans la région de Thrace (au nord-ouest de la Turquie, proche de la Bulgarie et de la Grèce), pour recevoir et redistribuer le gaz russe.

Toutefois, l’initiative d’un hub gazier turc alimenté par la Russie a suscité des réticences immédiates en Europe. Nombre de dirigeants européens y ont vu un stratagème permettant à Moscou de contourner les sanctions et de maintenir sa présence sur le marché européen du gaz en dépit de la guerre. Â«â€¯Il n’y a pour nous aucun sens à créer de nouvelles infrastructures qui permettraient d’importer davantage de gaz russe », a notamment déclaré un responsable français, résumant le sentiment général. Certains observateurs ont même évoqué le risque que la Turquie serve à « blanchir » le gaz russe – c’est-à-dire à le rebaptiser comme gaz turc ou international une fois mélangé à d’autres sources – afin de le rendre acceptable pour des acheteurs en Europe qui cherchent à s’affranchir de leur dépendance à Moscou.

Du point de vue d’Ankara, la perspective de devenir un centre névralgique du commerce du gaz présente aussi des avantages économiques considérables. La Turquie importe la quasi-totalité du gaz qu’elle consomme et reste fortement tributaire de la Russie pour son approvisionnement (près de 45 % du gaz consommé en Turquie provenait de Gazpromen 2021). Assumer le rôle de plaque tournante régionale pourrait générer des revenus de transit et renforcer la sécurité énergétique du pays, tout en conférant à Ankara un poids stratégique accru vis-à-vis de ses fournisseurs et de ses clients. Surtout, le gouvernement turc espère obtenir du gaz à meilleur marché : en négociant avec Moscou, Ankara chercherait à bénéficier de rabais ou de modalités de paiement assouplies, ce qui contribuerait à soulager son économie. Fin 2022, l’inflation en Turquie frôlait les 85 %sur un an et la flambée des coûts d’importation d’énergie creusait le déficit courant. Dans ce contexte, sécuriser du gaz russe à bas prix représentait un atout précieux pour contenir la hausse des prix de l’énergie sur le marché intérieur et soutenir la croissance, notamment à l’approche des élections de 2023.

Néanmoins, un engagement trop prononcé dans cette voie comporte d’importants risques géopolitiques pour la Turquie. D’une part, accroître encore sa consommation de gaz russe pourrait accentuer sa dépendance vis-à-vis de Moscou et potentiellement exposer Ankara aux mêmes pressions que celles exercées par la Russie sur l’Europe par le passé. Vladimir Poutine n’a pas hésité à utiliser l’énergie comme levier politique ; si la Turquie devenait le principal débouché du gaz russe, elle pourrait à son tour faire l’objet de chantages en cas de brouille avec le Kremlin. D’autre part, le choix de faciliter le commerce du gaz russe pourrait tendre les relations d’Ankara avec ses partenaires occidentaux. Alliée de Washington au sein de l’OTAN et candidate à l’entrée dans l’UE, la Turquie se doit de ménager ses liens avec l’Ouest tout en maintenant sa coopération avec la Russie. Or, devenir la plateforme par laquelle le gaz russe continue d’alimenter l’Europe risquerait d’être perçu comme un alignement trop étroit sur les intérêts de Moscou. Les Européens pourraient y voir une entorse à l’effort collectif de se passer des hydrocarbures russes ; cela entamerait la confiance entre Ankara et ses alliés et pourrait même entraîner des mesures de rétorsion indirectes à l’encontre de la Turquie.

Consciente de ces écueils, Ankara semble d’ailleurs adopter une approche plus prudente. En septembre 2023, le nouveau ministre turc de l’Énergie, Alparslan Bayraktar, a exprimé pour la première fois des doutes quant à la nécessité d’une nouvelle plateforme gazière russo-turque. Il a souligné que la Turquie dispose déjà d’un marché d’échange du gaz opérationnel et qu’elle exporte du gaz vers certains voisins (tels que la Bulgarie et la Hongrie) en tant que « pays de transit fiable ». Ce recul rhétorique indique que la Turquie ne souhaite pas s’enfermer dans un dispositif trop exclusivement centré sur le gaz russe, cherchant plutôt à diversifier ses sources d’énergie et à préserver l’équilibre de sa diplomatie entre Moscou et les capitales occidentales.

Par ailleurs, la faisabilité technique et commerciale d’un hub gazier en Turquie orienté vers l’Europe pose question. Si le réseau turc et les interconnexions existantes permettent de transporter du gaz russe jusqu’aux portes de l’UE, absorber et redistribuer des volumes supplémentaires impliquerait d’importants investissements. Des extensions de gazoducs ou de nouvelles infrastructures pourraient être nécessaires jusqu’aux marchés européens plus au nord, ce qui ne se réaliserait pas avant plusieurs années. Or, l’Union européenne, échaudée par la crise, s’est fixée pour cap de réduire drastiquement sa consommation de gaz russe à moyen terme. La demande future de gaz « transité par la Turquie » apparaît incertaine : les pays d’Europe occidentale, en particulier, pourraient hésiter à s’engager dans de nouveaux contrats à long terme impliquant du gaz d’origine russe, même réétiqueté. En outre, un véritable hub nécessite un marché libéralisé et transparent avec une pluralité d’acteurs fixant les prix — un modèle assez éloigné de la structure actuelle du secteur gazier turc, dominé par l’entreprise publique BOTAÅž et caractérisé par une intervention étatique marquée. Tous ces éléments tempèrent la viabilité du projet tel qu’envisagé initialement.

En conclusion, le rôle de la Turquie comme hub énergétique s’annonce comme un jeu d’équilibriste entre opportunités et contraintes. Grâce à sa position unique au carrefour de plusieurs régions, la Turquie peut espérer tirer parti des bouleversements en cours pour conforter son statut d’acteur énergétique incontournable, ce qui pourrait stimuler son économie et renforcer son influence diplomatique. Cependant, faire du commerce du gaz russe le pilier de cette ambition comporte des écueils stratégiques majeurs. Ankara devra veiller à ne pas devenir excessivement dépendante de Moscou ni à s’aliéner ses partenaires occidentaux en facilitant trop ouvertement le contournement des sanctions. L’avenir dira si la Turquie parvient à bâtir un hub gazier véritablement diversifié et équilibré, lui permettant de consolider sa sécurité énergétique sans sacrifier son autonomie politique. Sa capacité à naviguer habilement entre les impératifs économiques et les réalités géopolitiques déterminera en grande partie le succès de son pari de devenir un pivot énergétique du XXIe siècle.

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