ENTRETIEN avec Olivier Crone – Des tentatives de reset russo-américain au risque de lâchage de l’OTAN et de l’UE par l’Administration Trump

Olivier Crone
Réalisation Le Lab Le Diplo

Olivier Crone est consultant défense-sécurité et expert des questions militaires au sein de la société Ubisoft.

Propos recueillis par Angélique Bouchard 

Le Diplomate : On parle beaucoup de défense européenne autonome depuis quelques semaines, sur fond de risque de lâchage de l’UE et de l’OTAN par les Etats-Unis pour la défense du Vieux-Continent. Un tel projet de défense européenne est-il viable ? Les menaces de Trump de lâcher Ukrainiens et Européens face à la Russie peuvent-elles aussi être perçues comme une opportunité pour relancer l’industrie de défense européenne en plus de son autonomie stratégique ? 

Olivier Crone : Un projet de Défense indépendant des Etats-Unis est tout à fait possible mais il prendra du temps. Il faut bien commencer quelque part ! L’industrie européenne a tout ce qu’il faut pour produire et équiper intégralement une force militaire européenne. Maintenant, soyons clair : c’est un processus de longue haleine. Prenons l’exemple de l’aviation militaire : la plupart des pays européens vont prochainement remplacer leur flotte vieillissante de F-16 par des F-35. Ces pays européens pourraient parfaitement changer d’avis et acheter des Rafales français à la place. Certains y songent déjà d’ailleurs. Il n’est quand même pas très rassurant pour notre autonomie stratégique de savoir que les Américains pourraient “brider” voire carrément bloquer l’utilisation des F-35 qu’ils nous ont vendu !


Si l’Europe veut s’équiper de plus en plus avec du matériel européen, c’est tant mieux et ça fera tourner l’industrie et l’économie européenne.

Est-ce vrai que le nombre de soldats maximum des forces européennes de l’OTAN ne dépasse pas en tout 300 000 h et que l’on ne pourrait envoyer dans les prochains temps que 30 000 à 50 000 soldats opérationnels en Ukraine, mais pas officiellement sous casque OTAN mais en tant que force européenne et ou internationale?

Si l’on additionne toutes les forces européennes de l’OTAN, on doit arriver certainement au chiffre de 300 000 hommes. Maintenant, d’un point de vue opérationnel, si l’on arrive à mettre en place une coalition européenne ad hoc, on pourrait peut-être projeter au grand maximum 50 000 hommes. Et encore, cela implique que d’autres pays, en plus de la France, la Grande-Bretagne et la Pologne, y soit disposés. L’an dernier, Emmanuel Macron a demandé à l’état-major des armées de plancher sur la projection d’un corps d’armée (environ 25 000 hommes max) comme nation-cadre pour une coalition qui se déploierait en Ukraine. Au stade actuel, ce n’est pas réalisable. Il ne faut pas oublier que lorsqu’on déploie ne serait-ce que 5000 hommes, il faut avoir le double en réserve pour les rotations. Donc si la France déploie, disons un corps d’armée de 25 000 hommes, elle doit en avoir 50 000 en réserve pour les relèves. C’est à dire en fait un total de 75 000 hommes opérationnels. C’est presque toute l’armée de Terre française… Les Anglais ne sont pas mieux lotis que nous. C’est même pire (problème de recrutement, etc). 

Leur armée est devenue une armée de tout petit format. Quelques comparaisons : au plus fort de la guerre d’Afghanistan, en 2010, lorsque j’y étais, nous étions une coalition de 150 000 hommes (environ 100 000 Américains et 50 000 Européens). Les Britanniques à eux tous seuls avaient un contingent de 10 000 hommes dans la province du Helmand, ce qui est colossal pour une armée européenne (et c’était il n’y a pas si longtemps). Pendant la première Guerre du Golfe (1991), la France (sous Mitterrand) avait déployé la division Daguet (12 000 hommes). Et pendant la deuxième Guerre d’Irak (2003), les Britanniques réussirent à aligner sur le terrain pour l’invasion de l’Irak, 45 000 hommes (réservistes compris) ! Ce qui était énorme, tout particulièrement pour l’Armée britannique. Ils ont absolument tout mis.

Les dernières grosses opérations de l’Armée française ont été le Sahel (5000 hommes, càd la taille d’une brigade), l’Afghanistan (5000 hommes, Brigade Lafayette), la Côte d’Ivoire (5000 hommes, opération Licorne). J’ai participé aux trois opérations, donc je connais bien nos formats et nos capacités réelles. En 1991, lors de la Guerre du Golfe et de la Division Daguet, on sortait à peine de la Guerre froide, donc on avait encore une armée grand format, le service militaire et beaucoup de régiments. Tout cela a fondu au fil des années. On s’est concentré sur des guerres de type contre-insurrection avec une armée de type corps expéditionnaire. 

Pour revenir à votre question initiale : cela parait tristement ridicule qu’un continent comme l’Europe peuplé d’un demi-milliard d’habitants n’arrive pas à déployer plus de 30 000 hommes pour faire la guerre. Ca montre de manière flagrante notre impuissance… Pendant la Guerre d’Algérie, la France avait un demi-million d’hommes sur le terrain en Algérie… C’était il y a une génération et demi à peine…


Quelles forces de maintien de la paix serait-il plausible d’envoyer en Ukraine si la partie russe refuse des forces de l’OTAN et/ou européennes? La proposition  chinoise et brésilienne de contingent en Ukraine sous casques bleues est-elle plausible ? 

Ce ne sera certainement pas des forces sous mandat des Nations Unies (casques bleus, proposition chinoise ou brésilienne), car ce genre de force ne sert à rien. Strictement rien. On l’a vu en Israël ( Golan), dans les Balkans et plus récemment au Mali. C’est exactement la solution dont il ne faut pas. Ensuite, des forces de l’OTAN (mandat OTAN) sont peu probables, car cela ne sera jamais accepté par les Etats-Unis, la Hongrie, la Slovaquie, trois pays-membres de l’OTAN ayant droit de véto. Et les Russes n’en voudront pas dans l’accord.

Des forces sous mandat “UE” sont également peu probables. Par contre, une force ad hoc européenne, sorte de coalition européenne, est plus plausible (France, Grande-Bretagne, Pologne, Pays baltes et Scandinaves).

L’Ukraine a-t-elle vraiment été abandonnée par les Etats-Unis, bientôt même de façon militaire, de façon à faire “gagner les Russes” ? 

L’Ukraine a peut-être été abandonnée par les États-Unis mais n’a certainement pas été abandonnée par l’Europe. C’est tout le contraire. Le soutien militaire va croissant. Et c’est une constante depuis le début de l’invasion russe. A fortiori maintenant, lorsque les Américains remettent en cause leur soutien. Pour info, les entreprises de Défense européenne produisent déjà massivement sur place. Et l’industrie de guerre ukrainienne n’a jamais été aussi productive, particulièrement en ce qui concerne les drones. 

La Russie est-elle une menace existentielle pour la France, comme l’a dit Emmanuel Macron, ou a t il dit cela avec exagération dans le vrai but certes louable de préparer et motiver les français à une augmentation drastique de l’effort de défense national ?

Quand le Président Macron parlait de “menace existentielle”, il se plaçait au niveau européen (cf. théorie de la souveraineté européenne) : la Russie est effectivement une menace existentielle pour l’Europe. Et la France étant un membre central de l’Union européenne, puis ayant des intérêts vitaux “en Europe”, la Russie devient de facto une menace existentielle pour la France, par ricochet. Du fait de cette guerre déclenchée par la Russie, nous ne pouvons plus résonner en pays individuel, il faut résonner au niveau continental (et institutionnel), donc européen.
L’effort de guerre sera de toute façon une condition non négociable. Tous les pays européens vont devoir s’y résoudre. On parlait il y encore peu de temps de 2% du PIB consacré à la défense nationale pour les pays de l’OTAN, mais on en est déjà plus là : il s’agira plutôt de minimum 3%…

Quels sont selon vous les scénarios possibles ou plausibles, pires et moins pires, pour l’avenir de l’Ukraine et l’issue de cette guerre ? Et quid des plans de paix voulus par Washington ? 

Personnellement je ne pense pas que la reprise du narratif russe par Trump ou le “rapprochement” temporaire qu’on peut voir actuellement entre Russes et Américains soit viables sur le moyen et long terme : car le problème est systémique entre les Etats-Unis et la Russie. Les Etats-Unis et toutes leurs institutions, leurs élites, leurs services de renseignement, leur tradition libérale, etc, sont foncièrement à l’opposé de ce que représente le régime de Vladimir Poutine. Peut-être peut-on observer en ce moment une “sympathie” entre Trump et Poutine, mais leurs intérêts respectifs sont antinomiques. Pour chercher une comparaison dans l’histoire : la rencontre de Napoléon et d’Alexandre 1er sur le Niémen (Accord de Tilsit), en 1807, n’a pas empêché une confrontation globale, car les intérêts étaient finalement trop divergents… C’est la même chose aujourd’hui entre les Etats-Unis et la Russie. 

La réalité du front c’est que l’Ukraine peut encore tenir longtemps. Son armée ne s’effondrera pas. Loin de là. La Russie peut obtenir des petits gains tactiques mais insignifiants. Elle n’a pas la capacité de ses ambitions. Et son armée est au bout du rouleau. Même en faisant venir des dizaine de milliers de soldats nord-coréens (un aveu de faiblesse en soi), elle a du mal à bouter les Ukrainiens hors de Koursk. Le soutien militaire à l’Ukraine continuera, voire s’accentuera. L’Ukraine produit à l’heure actuelle beaucoup d’armement, tout particulièrement des drones, devenus centraux dans la conduite et l’issue de la guerre. En fait, l’Ukraine est auto-suffisante en matière de production massive de drones. Elle est même devenue leader au niveau mondial dans ce type de technologie et d’armement.

Pour revenir à la première partie de votre question, je pense que le “rêve” russe de voir l’Ukraine s’effondrer ou imploser est totalement utopique. Dans les négociations en cours, on peut espérer au mieux un cessez-le-feu, mais l’Ukraine ne reconnaitra jamais la perte de ses territoires (Donbass et Crimée). Et aiguisera ses armes pour la prochaine occasion afin de reprendre ce qu’il lui appartient. Souvenez-vous de la perte de l’Alsace-Lorraine en 1871 : la France a attendu de reprendre des forces puis a récupéré en 1918, à l’issue de la Grande Guerre, ce qu’elle avait perdu, ce qui lui appartenait. L’Ukraine fera pareil.

Je ne crois d’ailleurs pas une seconde à un cessez-le-feu proche : en réalité, l’Ukraine a assez de force pour tenir tête aux Russes encore longtemps. Et l’armée russe est en train d’être saignée à blanc dans des offensives sanglantes pour très peu de gains. Elle y perd quantité de matériels et d’hommes. Et elle ne peut pas continuer encore une année à ce rythme. Les Ukrainiens le savent (et les Européens aussi). Trump veut aller vite pour “clôturer” le dossier ukrainien et se concentrer sur la Chine. Mais il ne règlera pas pour autant le problème si facilement. 

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Qu’est-ce qui pourrait dissuader Vladimir poutine à ne pas pousser l’avantage jusqu’à Odessa ou même, la Moldavie si le front ukrainien venait à s’écroulait subitement ? 

Seule une réponse militaire dissuadera Poutine de tenter de pousser plus loin. Mais encore faut-il que Poutine en ait les moyens. Quoi qu’il en soit, si l’Europe veut être crédible, il faut qu’elle puisse déployer un contingent et une force de frappe (et non pas une force de maintien de la paix, qui ne servira à rien) vraiment dissuasifs. Est-elle prête à cela ? En a-t-elle les moyens ? L’Europe pèse tout de même un demi-milliard d’habitants et nous sommes les premiers concernés – en dehors des Ukrainiens – par la guerre en Ukraine. 

La stratégie de Trump selon laquelle il faudrait se rapprocher de la Russie pour la motiver à s’éloigner de la Chine et se concentrer à termes sur l’ennemi global chinois peut-elle fonctionner ? 

Le rapprochement russo-chinois est déjà trop développé et irréversible pour espérer enfoncer un coin entre eux comme Trump et son administration l’espère secrètement. La Russie est déjà économiquement vassalisée par la Chine et dépend trop de son alliance avec elle pour tout rompre et se rerapprocher de l’Occident. Vladimir Poutine a fait un choix stratégique lourd, et il est selon moi impossible de faire marche-arrière à ce stade. L’Amérique restera stratégiquement antagoniste et de la Russie et de la Chine. L’Europe restera stratégiquement en opposition avec la Russie (tant que durera le régime de Poutine). En revanche, il est possible de continuer à commercer avec la Chine, car en tant qu’Européens, nous sommes peu concernés par les rivalités en « Indo-PAC Â» entre la Chine et les Etats-Unis. En cas de guerre en Indopacifique entre la Chine et l’Amérique et ses alliés asiatiques, nous pourrions à notre tour tourner le dos à l’Amérique afin de maintenir des relations commerciales avec la Chine. En poussant le raisonnement plus loin, nous pourrions même théoriquement aller jusqu’à accepter de sacrifier des possessions dans le Pacifique, car elles ne sont pas existentielles pour l’Europe (ni pour la France).

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