EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec Charles Antoine – Quantique : « La culture scientifique n’est plus un enjeu éducatif. Elle est devenue un enjeu de souveraineté, de compétitivité et de démocratie »

EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec Charles Antoine – Quantique : « La culture scientifique n’est plus un enjeu éducatif. Elle est devenue un enjeu de souveraineté, de compétitivité et de démocratie »

lediplomate.media — imprimé le 12/07/2026
Charles Antoine
Réalisation Le Lab Le Diplo

Physicien théoricien, enseignant-chercheur à Sorbonne Université et spécialiste de la physique quantique, Charles Antoine fait partie de ces scientifiques qui ont choisi de sortir du laboratoire pour porter les enjeux de cette révolution auprès de la société.

À Jussieu, il enseigne la physique quantique du niveau licence jusqu’au master et dirige le double cursus 
« Sciences & Design » entre Sorbonne Université et l’ENSCI, l’école de design de Paris. Chercheur en physique théorique, il s’intéresse également aux implications scientifiques, technologiques, industrielles et géostratégiques des nouvelles technologies quantiques.

Très engagé dans la diffusion de la culture scientifique, il a été nommé en 2025 « Ambassadeur médiation scientifique » par CNRS Physique. Auteur, conférencier et chroniqueur pour Les Échos, il intervient régulièrement auprès des entreprises, des institutions publiques, des responsables militaires, des médias et du grand public pour expliquer les enjeux du quantique.

Le Diplomate l’a rencontré au salon Eurosatory 2026.

Propos recueillis par Dorothée Retornaz

Le Diplomate : Comment définiriez-vous simplement le mot « quantique » ? En quoi cette théorie a-t-elle changé notre manière de comprendre le monde ? Les physiciens cherchent-ils, comme l’écrivait Heinz Pagels, à découvrir les symétries de la nature ?

Charles Antoine : Le mot « quantique » est souvent présenté comme la physique de l’infiniment petit. Ce n’est pas faux, mais c’est réducteur. Je dirais plutôt que la physique quantique est une nouvelle manière de décrire la nature.

Par exemple, à notre échelle, nous imaginons qu’un objet possède toujours une position ou une trajectoire bien définie. À l’échelle des atomes, ce n’est plus toujours le cas : avant une mesure, un système quantique est décrit par ce que l’on appelle une « superposition quantique », c’est-à-dire un état correspondant à plusieurs possibilités qui peuvent coexister et interférer, alors même que ces possibilités simultanées nous semblent contradictoires et exclusives. Et c’est cette idée, profondément contre-intuitive, qui fait toute l’originalité du quantique.

Pourtant, cette théorie n’a rien de mystérieux : c’est même l’une des plus précises jamais élaborées. Elle nous permet déjà de comprendre et d’expliquer le nucléaire, l’électronique, les lasers, les LED, l’IRM, les horloges atomiques ou encore le GPS. Nous vivons donc en fait déjà dans un monde profondément quantique.


Heinz Pagels disait que le travail des physiciens consiste à découvrir les symétries de la nature. Je partage largement cette idée, mais j’ajouterais qu’ils cherchent aussi à comprendre comment ces symétries se brisent, car c’est souvent de ces ruptures que naissent les structures du monde.

Au fond, la plus grande leçon du quantique est peut-être celle-ci : nos intuitions ne sont pas toujours un bon guide pour comprendre la réalité. La science progresse précisément lorsqu’elle accepte de remettre en question ce qui semblait évident.

Pour résumer, la physique quantique n’est pas seulement une théorie de l’infiniment petit. C’est en fait une « nouvelle grammaire du réel » : une manière de comprendre comment la nature produit des résultats déterminés à partir d’un monde de possibilités.

Depuis quelques années, les grandes puissances investissent massivement dans les technos quantiques. Pourquoi cette course mondiale ? Qu’est-ce qui se joue réellement derrière ces investissements ?

Le véritable enjeu n’est pas l’ordinateur quantique en lui-même. C’est la maîtrise de tout un écosystème stratégique.

Les technologies quantiques concernent le calcul, mais aussi les capteurs, les communications et la cryptographie. Elles toucheront demain des infrastructures essentielles : la cybersécurité, la navigation, la défense, l’énergie, la santé, l’industrie ou encore la finance. Les grandes puissances l’ont d’ailleurs bien compris : après le nucléaire, le spatial ou l’intelligence artificielle, le quantique pourrait bien devenir l’une des technologies les plus structurantes du XXIᵉ siècle.

Les États-Unis s’appuient par exemple sur leurs géants du numérique, leurs universités et la DARPA pour accélérer l’innovation. La Chine, elle, déploie une stratégie de long terme, très coordonnée par l’État, avec des investissements massifs dans les communications, les capteurs et le calcul quantique. L’Europe, quant à elle, mise sur l’excellence de sa recherche et la complémentarité de ses écosystèmes nationaux, même si elle souffre encore d’une certaine fragmentation.

Dans ce paysage, la France possède des atouts plus que remarquables : un écosystème très diversifié réunissant startups (Pasqal, Alice & Bob, Quandela, Quobly, C12, Welinq, Exail…), grands industriels (Air Liquide, Thales, Safran…), infrastructures nationales comme GENCI et le TGCC, ainsi que des programmes stratégiques tels que PROQCIMA porté par la DGA et la SNQ (Stratégie Nationale Quantique).

La véritable course mondiale ne porte donc pas seulement sur les qubits (les unités élémentaires d’information quantique dans les ordinateurs quantiques), elle porte sur la capacité des nations à transformer leur excellence scientifique en puissance industrielle, économique et stratégique.

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Lorsqu’on parle du quantique, on pense à l’ordinateur quantique. Pourtant, d’autres « technologies quantiques » existent et pourraient arriver plus rapidement d’un point de vue opérationnel. Lesquelles vous paraissent les plus stratégiques pour nos armées et la sécurité nationale ?

Lorsqu’on parle du quantique, on pense en effet trop vite à l’ordinateur quantique. Or, pour les armées, les technologies les plus proches d’usages opérationnels sont probablement les capteurs quantiques.

L’exemple le plus clair est la navigation sans GPS. Dans un conflit moderne, les signaux satellites peuvent être brouillés, leurrés ou rendus indisponibles. Des accéléromètres, gyromètres ou gravimètres quantiques pourraient alors aider un sous-marin, un avion, un drone ou un véhicule terrestre à se repérer sans dépendre d’un signal extérieur. C’est un enjeu majeur d’autonomie opérationnelle à moyen terme.

Il faut aussi citer les horloges atomiques, essentielles pour la synchronisation des réseaux, des radars, des communications et des systèmes de navigation… ainsi que les communications quantiques, cruciales pour sécuriser certains échanges très sensibles.

Plus immédiat encore : la cryptographie post-quantique ! Malgré son nom, ce n’est pas une nouvelle technologie quantique, mais elle tente de répondre à la menace potentielle créée par de futurs ordinateurs quantiques capables de casser certains systèmes actuels comme RSA ou une partie de la cryptographie elliptique. Pour la défense, l’État, les banques et les infrastructures critiques, c’est probablement l’urgence la plus concrète. Le risque étant celui du « harvest now, decrypt later » : des données sensibles interceptées aujourd’hui pourraient être déchiffrées demain, révélant leur valeur stratégique dix ou vingt ans plus tard.

La France possède des acteurs importants sur tous ces sujets : Exail pour la navigation et les capteurs, Welinq pour les mémoires et réseaux quantiques, CryptoNext Security pour la cybersécurité post-quantique… sans oublier les grands industriels comme Thales, Safran ou Air Liquide.

Bien entendu, il ne faut pas surestimer le quantique. Il ne donnera pas un pouvoir surnaturel aux armées, mais il pourra leur donner quelque chose de beaucoup plus concret : pouvoir mieux mesurer, mieux se repérer, mieux protéger l’information et mieux décider dans des environnements dégradés. Un avantage potentiellement décisif, à la fois opérationnel et stratégique.

Vous défendez l’idée que la culture scientifique est devenue un enjeu démocratique, économique et même de souveraineté. Pourquoi selon vous est-il essentiel que le quantique ne reste pas réservé qu’aux spécialistes ?

Je crois que nous sommes en fait en train de changer d’époque.

Pendant longtemps, la diffusion de la culture scientifique était considérée comme une mission essentiellement culturelle : faire aimer les sciences, éveiller la curiosité, susciter des vocations.

Bien sûr, ces objectifs restent essentiels, surtout à mes yeux, mais aujourd’hui, ils ne suffisent plus. La culture scientifique est en effet devenue un enjeu à la fois démocratique, économique et stratégique.

Car nous vivons dans un monde où les décisions concernant la cybersécurité, l’intelligence artificielle, le climat, la santé ou le quantique influencent directement notre avenir. Et si ces sujets restent réservés à quelques experts, le débat public risque d’être dominé par les fantasmes, les peurs ou le marketing.

L’objectif n’est évidemment pas que tout le monde devienne physicien quantique. Il s’agit de donner aux citoyens, aux journalistes, aux enseignants, aux élus, aux entrepreneurs ou aux responsables militaires suffisamment de culture scientifique pour comprendre les enjeux et exercer leur esprit critique.

C’est aussi une question de souveraineté. Une nation qui ne forme plus assez de scientifiques, qui attire trop peu de jeunes vers les sciences – notamment les femmes ou les talents issus de tous les milieux sociaux -, ou qui dépend entièrement des technologies développées ailleurs, fragilise progressivement sa capacité à décider de son avenir.

J’aime d’ailleurs beaucoup rappeler que Jean Perrin, le fondateur du CNRS, avait déjà compris cela dans les années 1930. Pour lui, diffuser la science relevait de l’intérêt national, et je crois que cette intuition est encore plus vraie aujourd’hui…

En résumé, la culture scientifique n’est plus un luxe culturel aujourd’hui, elle est devenue une véritable infrastructure de la démocratie, de la compétitivité et de la souveraineté.

« Former davantage, diversifier davantage, transmettre davantage » : la souveraineté scientifique ne commence pas dans les laboratoires, elle commence en fait à l’école, dans les médias, dans les universités et partout où l’on apprend à comprendre le monde !

Le quantique suscite aujourd’hui de l’espoir, mais aussi du fantasme. Ne risque-t-on pas de construire un nouveau mythe technologique bercé par des promesses crédibles se heurtant à des effets d’annonce ?

Toutes les grandes révolutions technologiques ont suscité des fantasmes : l’électricité, le nucléaire, Internet ou l’intelligence artificielle. Le quantique n’y échappe pas. Le problème n’est donc pas le storytelling en soi, mais il commence lorsque le récit prend le pas sur la réalité scientifique.

Aujourd’hui, par exemple, on entend parfois que l’ordinateur quantique remplacera bientôt tous les ordinateurs classiques ou bouleversera immédiatement tous les secteurs de l’économie. C’est inexact. Il sera probablement décisif pour certains problèmes très spécifiques, mais beaucoup moins pour d’autres. Car il est important de bien distinguer les technologies : la cryptographie post-quantique est déjà une urgence, les capteurs quantiques arrivent progressivement, tandis que les ordinateurs quantiques universels demanderont encore beaucoup de temps.

Pour distinguer une promesse crédible d’un effet d’annonce, on peut d’ailleurs se poser trois questions : quel problème concret cherche-t-on à résoudre ? Dispose-t-on d’une démonstration scientifique solide ? Et, surtout : quel est l’horizon visé ?

Enfin, je crois que le récit lui-même est devenu un enjeu stratégique. Les États-Unis et la Chine savent très bien raconter leurs ambitions technologiques. En revanche, l’Europe possède une recherche exceptionnelle mais peine parfois à rendre visibles et compréhensibles ses réussites. Il est donc crucial pour l’Europe et la France de savoir mieux « raconter » le quantique… sans jamais renoncer à la rigueur scientifique.

C’est un fait, le premier champ de bataille des technologies émergentes est souvent celui des récits. Mais à long terme, ce ne sont jamais les meilleurs récits qui gagnent, ce sont les meilleures technologies. Le rôle des scientifiques est donc précisément d’éviter que le récit ne fasse oublier la réalité.

Si vous ne deviez transmettre qu’une seule idée à nos lecteurs, quelle serait-elle ? Quel regard aimeriez-vous que chacun porte sur cette deuxième révolution quantique en cours ?

Si je ne devais retenir qu’une idée, ce serait celle-ci : la deuxième révolution quantique ne concerne pas seulement les physiciens, elle nous concerne tous !

Lorsque Planck, Einstein ou Schrödinger ont posé les bases de la mécanique quantique il y a cent ans, ils cherchaient à comprendre la nature, pas à inventer les technologies qui façonnent aujourd’hui notre quotidien. Un siècle plus tard, cette science est devenue l’infrastructure majeure de notre civilisation. Nous entrons désormais dans une nouvelle étape : apprendre à maîtriser directement ces phénomènes pour développer de nouvelles technologies prometteuses.

Le véritable enjeu dépasse cependant la technique. Les pays qui réussiront demain seront ceux qui sauront relier recherche, industrie, éducation, innovation et culture scientifique. La souveraineté ne dépend en effet plus seulement des ressources ou des armées, elle dépend aussi de la connaissance et de notre capacité à la transmettre.

Par chance, la France possède des chercheurs, des laboratoires, des startups et des industriels de très haut niveau. Notre défi est désormais collectif : transformer cette excellence scientifique en excellence industrielle, éducative et stratégique.

Une nation ne devient pas une puissance scientifique parce qu’elle possède quelques grands chercheurs. Elle le devient lorsque toute la société comprend suffisamment la science pour avoir envie de la soutenir, de la développer et de la transmettre.

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Dorothée Retornaz

Dorothée Retornaz

Dorothée Retornaz est correspondant de presse indépendant pour Le Dauphiné Libéré et modératrice d’échanges portant sur l’aéronautique, la géopolitique et la littérature dans différents salons du livre en région Rhône Alpes.

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