ANALYSE – Flottille pour Cuba : Le naufrage de la gauche altermondialiste

Par Francis Mateo
La flottille « Nuestra América » à destination de Cuba (calquée sur celle vers Gaza) confirme l’état de décomposition politique d’une certaine gauche altermondialiste européenne, aveugle aux réalités cubaines ; une extrême gauche prête à soutenir une dictature communiste agonisante au nom de son anti-américanisme réflexe. La réalité à Cuba, ce sont les dizaines d’arrestations arbitraires supplémentaires au cours du dernier mois de mars, qui a été l’une des prériodes plus tendues depuis les grandes manifestations, durement réprimées, de juillet 2021. Au cours de ce mois de mars 2026, l’Observatoire cubain des conflits (OCC) a recensé 1.245 manifestations contre le gouvernement de Miguel Díaz-Canel, ce qui impressionne quand on sait que chaque expression d’opposition peut entraîner des condamnations allant jusqu’à 30 ans de prison. À chaque fois, ces mouvements dénonçaient les coupures d’électricité (qui ont atteint jusqu’à vingt heures par jour dans de larges zones du pays, avec des pointes de plus de quatre-vingts heures consécutives dans certaines localités). Les manifestations nocturnes, les concerts de casseroles, les feux dans les rues et les cris de « Liberté » se sont multipliés. Le point culminant a été atteint le 13 mars à Morón, dans la province de Ciego de Ávila, où des manifestants ont incendié le siège du Parti communiste. À Morón comme dans le reste du pays (où se multiplient les manifestations spontanées contre le régime), la répression du régime castriste s’est intensifiée : arrestations arbitraires (y compris des mineurs), condamnations iniques, assignations à résidence, coupures d’internet… C’est dans ce contexte que la flottille « Nuestra América » a débarqué à La Havane le 21 mars, avec son cortège de représentants politiques, syndicalistes et autres militants venus d’Europe. Dont Emma Fourreau, eurodéputée LFI, déjà engagée au sein de la flottille pour Gaza. D’autres figures de la gauche radicale européenne, comme Pablo Iglesias ou Jeremy Corbyn, ont également pris l’avion pour ce séjour à Cuba, soutenu notamment par Greta Thunberg. Tous ont débarqué avec les mêmes slogans qu’utilise la dictature cubaine pour se maintenir au pouvoir depuis plus de soixante ans : « briser le blocus américain », dénoncer l’« impérialisme de Washington », « marcher aux côtés du peuple cubain »… Des clichés qui ne trompent plus personne sur l’île, comme le souligne Yaxys Cires, directeur des stratégies de l’Observatoire cubain des droits de l’Homme (OCDH) : « Les Cubains ne croient plus en l’élite au pouvoir, ils la méprisent même. Plus personne ne croit en ses promesses et ils n’acceptent pas qu’on leur demande davantage de sacrifices pour maintenir la soi-disant Révolution. Nous sommes face à la fin d’un cycle historique et ce seront les citoyens et la géopolitique qui y mettront un terme ».
La réalité contre le « théâtre idéologique »
Car la rhétorique désignant l’embargo américain comme responsable de tous les maux permet de masquer (du moins auprès des militants aveugles de la flottille) les véritables causes de la misère de tout un peuple : l’incurie du pouvoir, l’économie administrée en ruine, l’accaparement des ressources au profit d’une petite caste de dirigeants (dont les investissements massifs dans le tourisme haut de gamme), l’effondrement des services publics directement lié à la corruption, et bien sûr la nature répressive du système. Une réalité qui s’étale sous les yeux dans les rues de La Havane aux immeubles délabrés, couvertes de détritus où les plus faméliques viennent chercher de quoi survivre, des rues plongées dans la pénombre où la fatigue et le désespoir se lisent sur les visages ; une réalité bien loin du vieux « théâtre idéologique » des militants de la flottille pour Cuba. Le cas de Pablo Iglesias illustre ce décalage entre la propagande et la vie réelle des Cubains. Depuis un hôtel de luxe de La Havane, le Gran Hotel Bristol Meliá Collection, l’ancien chef de Podemos a expliqué que la situation sur l’île n’était « pas aussi grave qu’on le présente de l’extérieur ». Cette image cristallise l’indignation des Cubains (à l’exception bien sûr des « apparatchiks » qui profitent de ce système pour se maintenir au pouvoir et s’enrichir), dont Yoani Sánchez, qui s’acharne courageusement à documenter la misère de ses compatriotes depuis La Havane, malgré le harcèlement policier dont elle est quotidiennement victime. La journaliste cubaine indépendante a ainsi relaté la rencontre entre les militants de la « flottille » et Miguel Díaz-Canel : « Ils disent être venus soutenir le peuple cubain, mais ils rencontrent l’homme qui a donné « l’ordre de combattre » pour réprimer ceux qui sont descendus dans la rue le 11 juillet en criant « Liberté ! ». Ils affirment vouloir « briser le blocus énergétique », mais ils consomment, lors d’une réunion au Palais des congrès, l’électricité qui pourrait éclairer plusieurs immeubles de mon quartier, plongés dans l’obscurité. Devant les micros, ils répètent qu’ils rejettent « la politique d’étouffement » contre l’île et, pourtant, ils embrassent ceux qui nous musellent, se font prendre en photo avec ceux qui nous répriment et sourient aux côtés de ceux qui détruisent notre nation, poussent nos enfants à l’émigration et étouffent le peu d’espoir qui nous reste ».
Une façon de dénoncer le cynisme d’une délégation dite « humanitaire » qui préfère ignorer également la réalité géopolitique instrumentalisée par le gouvernement de Miguel Díaz-Canel.
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Du pétrole en provenance des États-Unis
Car si Cuba est bien privée de la manne du pétrole vénézuélien — uniquement utilisée à maintenir à flot la dictature castriste — depuis l’opération militaire américaine à Caracas, l’île continue à développer ses échanges commerciaux internationaux, et notamment… avec les États-Unis. Comme le révèlent des sources diplomatiques cubaines et américaines, les échanges commerciaux entre Washington et La Havane ont même progressé de 13% l’an dernier pour atteindre 490 millions de dollars en 2025. Pour le seul mois de décembre dernier, les ventes américaines de produits alimentaires et agricoles ont représenté 46,2 millions de dollars. Par ailleurs, les exportations vers le secteur privé cubain se développent. Depuis 2022, les licences accordées pour l’exportation de véhicules à destination de particuliers et d’entreprises privées à Cuba ont généré un montant cumulé supérieur à 394 millions de dollars. En 2025 seulement, les expéditions de véhicules, de bicyclettes, de camions, de motos et de pièces détachées ont atteint 149,4 millions de dollars.
Sur le plan purement énergétique, la réalité est aussi plus complexe que les slogans de la flottille. Le 23 février dernier, l’OFAC (Bureau de contrôle des activités étrangères, dépendant du Trésor américain) a adopté une ligne plus favorable à l’examen des demandes de licences spécifiques, autorisant la revente de pétrole vénézuélien à Cuba, à condition que ces transactions bénéficient au secteur privé et non aux entités liées à l’armée ou aux services de renseignement.
Le pétrolier russe Anatoly Kolodkin, transportant 730.000 barils de pétrole brut, a également pu décharger sa cargaison dans le port cubain de Matanzas le 31 mars dernier. Alors que, de leur côté, les associations d’entreprises espagnoles et italiennes présentes à Cuba ont monté un dispositif (avec l’aval des autorités cubaines et américaines), pour importer du pétrole en provenance des États-Unis et le redistribuer à leurs membres ainsi qu’à d’autres acteurs étrangers. Au moment même où la gauche altermondialiste jouait aux corsaires humanitaires contre « l’étouffement » américain, des isotanks partaient donc de Houston ou de Miami pour approvisionner le port de Mariel, à l’ouest de La Havane. Certes, il ne s’agit pas d’une levée de sanctions, mais d’un assouplissement ciblé, limité, et encore entouré d’incertitudes. Il n’empêche : ce simple fait suffit à montrer que la relation économique entre les deux pays n’est pas réductible à une fable binaire opposant un blocus absolu à une île entièrement coupée du monde.
Un silence coupable vis-à-vis des prisonniers politiques
Mais s’il est un point qui fait l’unanimité des Cubains contre la flottille « Nuestra América », c’est bien son silence coupable vis-à-vis de toutes les voix d’opposition à la dictature du régime castriste. Car les membres de cette délégation se sont évidemment bien gardés de rencontrer les voix dissidentes qui osent encore s’exprimer publiquement à Cuba, et qui en paient un lourd tribut.
Pas plus qu’ils ne se sont intéressés au sort des 1.214 prisonniers politiques recensés par l’ONG Prisoners Defenders. Parmi les dernières victimes de cette purge politique : José Gabriel Barrenechea, journaliste indépendant arrêté à Encrucijada, dans la province de Villa Clara et qui vient d’être condamné à six ans de prison pour le simple fait d’avoir protesté pacifiquement pour demander le rétablissement de l’électricité ; quelques jours auparavant, le tribunal de La Havane avait condamné à cinq ans d’incarcération le rappeur Fernando Almenares Rivera, connu sous le nom de Nando OBDC, sous prétexte de « propagande contre l’ordre constitutionnel » pour avoir affiché sur la voie publique des morceaux de tissu sur lesquels il avait inscrit des messages aussi « criminels » que : « Droits humains pour Cuba », et « Changement pour Cuba ». Cette action, selon les autorités cubaines, était de nature à « altérer la tranquillité citoyenne », à « créer du mécontentement parmi la population », et à « stimuler des actions contre l’ordre social établi dans le pays ». Il rejoint en prison un autre artiste, Luis Manuel Otero Alcántara, détenu depuis les manifestations du 11 juillet 2021 pour avoir également réclamé davantage de liberté d’expression. Preuve de la volonté répressive accrue du régime castriste : ces 1.214 prisonniers politiques sont exclus de la liste des détenus graciés le 2 avril dernier par un gouvernement cubain qui doit donner des gages, car il mise désormais sur un changement « à la vénézuélienne ». Miguel Díaz-Canel a lui-même reconnu entretenir des contacts avec le gouvernement américain afin de trouver une solution en ce sens. Le petit-fils de Raúl Castro, Raúl Guillermo Rodríguez Castro, est chargé de négocier des changements économiques et politiques à Cuba… pour que rien ne change. En affichant le soutien des « idiots utiles » (selon l’expression prêtée à Lénine) de la flottille pour Cuba, le régime castriste espère aussi trouver une caution morale pour pérenniser sa présence, et maintenir sa dictature.
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