EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec Tigrane Yégavian – Erdogan grand vainqueur de la guerre Iran-USA : Turquie, Caucase, Arménie et recomposition d’un ordre régional

La guerre américano-israélienne contre l’Iran déclenchée le 28 février 2026 et l’accord Trump-Téhéran du 13 juin 2026 ont profondément redistribué les cartes au Moyen-Orient, mais leurs effets se font sentir avec une égale intensité dans le Caucase du Sud. Un Iran affaibli, dont le conseiller de Khamenei promettait encore en août 2025 de faire échouer le corridor terrestre reliant l’Azerbaïdjan à la Turquie via le territoire arménien, n’est plus en mesure de jouer le rôle de contrepoids face à la dyade Bakou-Ankara. Pendant ce temps, la Turquie d’Erdogan sort renforcée d’une séquence où elle a su rester neutre, entretenir ses liens avec Moscou comme avec Washington, consolider son influence en Syrie via Joulani et capitaliser sur un accord de paix arméno-azerbaïdjanais qui lui ouvre des horizons stratégiques sans précédent. En Arménie, le 7 juin 2026, Pachinian a remporté les élections législatives, son accord de paix avec Bakou validé par le vote populaire, mais Moscou répond par des sanctions économiques ciblées sur les vins, brandies, eaux minérales et fruits arméniens. Tigrane Yégavian, chercheur à l’Institut Chrétiens d’Orient, membre du comité de rédaction de la revue Conflits, enseignant à la Schiller International University, revient pour Le Diplomate analyser une région en pleine recomposition.
Propos recueillis par la rédaction
Le Diplomate : La guerre Iran-USA et l’accord du 13 juin 2026 font-ils de la Turquie d’Erdogan le grand vainqueur géopolitique de cette séquence au Moyen-Orient et dans le Caucase ?
Tigrane Yégavian : Il faut se garder de proclamer une victoire nette dans un Moyen-Orient où les rapports de force se recomposent en permanence. Mais force est de constater qu’Erdogan a joué cette séquence avec une habileté remarquable. Contrairement à 2003 ou à 2011, la Turquie n’a pas été sommée de choisir un camp, elle a maintenu un canal ouvert avec Moscou, ménagé Washington, et laissé les belligérants s’épuiser sans y engager directement ses propres forces. Le résultat est un Iran exsangue : militairement humilié, mais politiquement « réhabilité » par un protocole d’accord signé à Versailles qui, selon plusieurs analyses américaines, lui accorde des concessions financières considérables sans exiger le démantèlement de son infrastructure nucléaire. Ankara récupère ainsi un voisin affaibli mais non écrasé, ce qui lui convient parfaitement car un Iran trop humilié aurait pu imploser et créer un vide dangereux sur sa frontière orientale ; un Iran contenu mais solvable reste un partenaire commercial et un contrepoids utile face aux ambitions arabes dans la région. Le vrai gain turc n’est donc pas tant au Moyen-Orient, où Ankara doit encore composer avec une Syrie post-Assad fragile sous Joulani, un Israël hostile, une rivalité non résolue avec les monarchies du Golfe, que dans le Caucase du Sud, où la neutralisation du seul acteur régional hostile au projet turco-azerbaïdjanais change réellement la donne. C’est là qu’il faut chercher le véritable dividende stratégique d’Erdogan.
Turquie et Iran ont entretenu une relation de rivalité et de coopération complexe. Un Iran affaibli militairement mais diplomatiquement réhabilité par l’accord Trump, comment Erdogan reconfigure-t-il ses relations avec Téhéran dans ce nouveau contexte ?
La relation turco-iranienne a toujours obéi à une logique de « rivalité gérée » plutôt que d’affrontement frontal, les deux puissances évitent soigneusement la confrontation directe depuis le traité de Zohab de 1639, préférant se disputer leurs zones d’influence par procuration, en Syrie, en Irak, dans le Caucase. Un Iran affaibli n’est pas nécessairement une opportunité pour Ankara d’écraser son rival, c’est davantage une occasion de rééquilibrer discrètement le rapport de force en sa faveur, sans provoquer de rupture. Erdogan a intérêt à ce que Téhéran demeure un partenaire commercial : le gaz iranien, les routes de contournement des sanctions occidentales, l’axe irako-syrien … tout en profitant de son incapacité actuelle à contester la présence turque en Syrie ou son influence croissante dans le Caucase. On peut s’attendre à une Turquie qui multiplie les gestes de solidarité islamique et anti-israélienne envers Téhéran sur la scène rhétorique, tout en avançant ses pions sur le terrain là où l’Iran ne peut plus les contester, le corridor du Zanguezour en étant l’exemple le plus flagrant.
L’Iran était l’un des rares contrepoids à la dyade Bakou-Ankara dans le Caucase du Sud. Sa neutralisation militaire ouvre-t-elle la voie à une hégémonie turco-azerbaïdjanaise sur toute la région, au détriment de l’Arménie et de la Géorgie ?
Le basculement est réel mais il ne faut pas le surestimer. L’Iran s’est toujours opposé avec constance au projet de corridor reliant l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan via le Syunik arménien, rebaptisé TRIPP (Trump Route for International Peace and Prosperity) depuis l’accord de Washington du 8 août 2025, précisément parce que ce tracé longe sa frontière et menace ses routes de contournement des sanctions occidentales via l’Arménie, la Géorgie et la mer Noire. Un Iran empêtré dans la reconstruction de son appareil militaire et dans la mise en œuvre de l’accord avec Washington n’a plus les moyens de sa politique de dissuasion dans le Caucase. Cela ne signifie pas pour autant une hégémonie turco-azerbaïdjanaise absolue : les États-Unis eux-mêmes se sont institutionnalisés comme garant du corridor, avec des droits de développement accordés pour quatre-vingt-dix-neuf ans, ce qui limite mécaniquement la marge de manœuvre unilatérale de Bakou et d’Ankara. Pour l’Arménie, la vulnérabilité est réelle, elle perd un allié objectif de circonstance sans en avoir gagné un autre de la même trempe, mais la présence américaine dans le dossier constitue un filet de sécurité, fragile, que Erevan tente d’exploiter. La Géorgie, elle, reste la grande oubliée de cette recomposition : sous pression russe croissante, sans l’attention diplomatique dont bénéficie l’Arménie, elle est sans doute le maillon le plus exposé de la chaîne caucasienne dans les mois qui viennent.
Pachinian remporte les élections du 7 juin 2026, son accord de paix avec Bakou validé par le vote, la normalisation avec la Turquie en cours, des routes commerciales rouvertes. Cette légitimité démocratique suffit-elle à sécuriser l’Arménie, ou le pays reste-t-il structurellement vulnérable ?
La victoire de Nikol Pachinian est incontestable avec 49,8 % des voix contre 23,3 % à l’alliance prorusse de Samvel Karapetian, avec une participation en hausse à 59 %, dans un scrutin salué par Bruxelles et Washington comme un désaveu de l’ingérence russe.
Toujours est-il que le parquet a ouvert 165 enquêtes pour des « cas présumés d’obstruction du processus électoral », et l’opposition a accusé les forces de l’ordre d’avoir interpellé des membres de son équipe de campagne. Samvel Karapetian, le principal challenger, est assigné à résidence depuis 2025 pour un prétendu « complot pour usurper le pouvoir » qu’il conteste, une situation qui pose question sur l’équité des conditions de compétition, quelle que soit la réalité des faits qui lui sont reprochés. Les détracteurs de Pachinian l’accusent plus largement d’instrumentaliser police et tribunaux contre ses opposants, y compris au sein de l’Église apostolique.
Mais la légitimité électorale ne règle rien sur le fond de la vulnérabilité structurelle arménienne. D’abord parce que Pachinian n’a pas obtenu la majorité qualifiée nécessaire pour faire adopter les amendements constitutionnels exigés par Bakou comme préalable à un traité de paix définitif ; l’accord reste donc suspendu à une réforme constitutionnelle politiquement explosive, touchant potentiellement au statut du Haut-Karabakh dans le texte fondamental arménien. Ensuite parce que l’opposition prorusse, bien que minoritaire, s’installe durablement comme force de contestation capable de peser sur la rue et sur le débat sécuritaire. Enfin et surtout parce que l’Arménie reste prise dans un dilemme structurel qui dépasse le seul aléa électoral : elle ne peut simultanément approfondir son rapprochement européen et rester membre de l’Union économique eurasiatique, comme le lui a rappelé sans détour Vladimir Poutine lors du sommet d’Astana fin mai. C’est cette contradiction, plus que le rapport de force électoral intérieur, qui définit la vulnérabilité durable du pays.
La Russie répond au virage pro-occidental d’Erevan par des sanctions économiques ciblées, vins, brandies, eaux minérales, fruits, qui frappent des secteurs vitaux. Cette pression peut-elle faire plier Pachinian, ou l’Arménie a-t-elle désormais les ressources pour résister ?
Les restrictions russes se sont multipliées méthodiquement depuis fin mai — fleurs coupées, eau minérale Jermuk, cognac et vin de plusieurs producteurs, fruits et légumes, puis les produits de la pêche — sous des prétextes sanitaires que Moscou ne cherche même plus vraiment à rendre crédibles. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères a rappelé que jusqu’à 98 % des exportations agricoles arméniennes et près de 80 % des spiritueux prennent la direction du marché russe, ce qui donne la mesure du levier dont dispose Moscou. Pachinian minimise publiquement l’impact, promet des subventions à l’exportation vers l’UE et l’Ukraine, et Bruxelles a mis en chantier un régime de préférences douanières portant sur plus de trois cents catégories de produits pour amortir le choc. Mais l’expérience moldave, souvent citée en comparaison, montre que ce genre de pression, si elle ne fait pas plier un gouvernement déterminé, inflige un coût économique réel et durable aux producteurs les plus dépendants du marché russe. Ce coût sera politiquement exploité par l’opposition prorusse dans les mois qui viennent. Le pari de Pachinian est que la diversification vers l’Europe compensera à moyen terme ; le risque est que le court terme électoral et social ne lui laisse pas le temps nécessaire pour que ce pari porte ses fruits.
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Le corridor terrestre reliant l’Azerbaïdjan à la Turquie via le territoire arménien, que Téhéran s’était juré de bloquer, est désormais à portée. Quelles sont les implications géopolitiques de ce corridor pour l’Arménie, la Russie, l’Europe et les équilibres énergétiques de la région ?
Le corridor de Zanguezour, rebaptisé TRIPP, cristallise à lui seul l’ensemble des recompositions en cours. Pour l’Arménie, l’enjeu est double et ambivalent : d’un côté, la possibilité de sortir de l’isolement économique imposé depuis 1993 par les blocus azerbaïdjanais et turc ; de l’autre, une délégation de souveraineté à un consortium américain sur une portion de son territoire méridional qui alimente déjà, chez plusieurs juristes, la crainte d’une crise constitutionnelle si le tracé venait à être mis en œuvre sans référendum. Pour la Russie, c’est une défaite silencieuse : l’ancien arbitre du Caucase se retrouve cantonné à une posture de « patience stratégique », selon l’expression consacrée, pendant que Washington s’installe comme garant infrastructurel de la région pour les décennies à venir. Pour l’Europe, le corridor s’inscrit dans le projet plus large de Corridor central eurasiatique, offrant une alternative aux routes passant par la Russie ou l’Iran, avec une réduction estimée du temps de transport de 30 à 35 % entre l’Asie centrale et la Turquie. Pour les équilibres énergétiques, il consolide la Turquie et l’Azerbaïdjan comme pôles de transit incontournables entre la Caspienne et l’Europe, au moment même où Bruxelles cherche à réduire sa dépendance aux hydrocarbures russes. Reste que la mise en œuvre concrète patine : le tronçon azerbaïdjanais est quasiment achevé, mais côté arménien, on ne parle que d’un début de chantier fin 2026, ce qui en dit long sur les réticences politiques d’Erevan à l’égard d’un projet qu’elle perçoit, à juste titre, comme un possible cheval de Troie sur sa souveraineté.
Russie et Turquie se disputent l’influence dans le Caucase du Sud depuis des décennies. Dans le contexte actuel, Russie affaiblie par l’Ukraine, Iran neutralisé, Erdogan a-t-il définitivement pris le dessus à Moscou dans cette région ?
Je me méfierais du mot « définitivement » en géopolitique caucasienne, une région où les basculements d’alliance sont la règle plutôt que l’exception depuis deux siècles. Il est vrai que la conjonction est exceptionnellement favorable à Ankara : une Russie absorbée par l’Ukraine et réduite à des sanctions commerciales faute de leviers militaires crédibles, un Iran mis hors-jeu par la guerre puis par l’accord avec Washington, une Arménie qui se détourne de Moscou après la trahison ressentie de 2022, lorsque l’Arménie agressée par l’Azerbaidjan, se vit privée du soutien de son allié russe au mépris de l’alliance qui les unit ; une Géorgie sous pression mais pas encore basculée. Cette configuration donne à la Turquie, alliée historique de l’Azerbaïdjan, une profondeur stratégique inédite depuis la chute de l’URSS. Mais Moscou conserve des cartes non négligeables : elle reste le premier partenaire commercial de l’Arménie, elle dispose encore d’une base militaire à Gumri, elle a une capacité de nuisance économique démontrée, et surtout elle mise sur le temps long, persuadée que l’Occident se lassera d’un dossier arménien périphérique, et que Erevan reviendra tôt ou tard vers elle par nécessité géographique. Ce que l’on peut affirmer avec certitude, c’est qu’Erdogan a pris l’avantage tactique dans cette séquence. Le qualifier de définitif reviendrait à ignorer la capacité de rebond historique de la diplomatie russe dans son étranger proche.
La Turquie est membre de l’OTAN, candidate à l’UE depuis des décennies, alliée de Trump sur certains dossiers mais hostile à Israël sur d’autres. Comment Erdogan joue-t-il de cette position d’acteur incontournable pour maximiser ses gains face à l’Europe et à Washington ?
C’est précisément dans cette ambiguïté assumée que réside le génie tactique — je pèse mes mots — d’Erdogan. Membre de l’OTAN, il négocie ses systèmes de défense avec la Russie ; candidat théorique à l’UE depuis 1987, il n’a jamais cessé d’instrumentaliser ce statut comme monnaie d’échange sur les questions migratoires ; allié de circonstance de Trump sur le dossier syrien et désormais sur le Caucase, il maintient une rhétorique résolument hostile à Israël qui lui vaut une popularité durable dans le monde musulman sunnite. Cette multi-appartenance, que d’aucuns qualifieraient d’opportunisme, est en réalité une stratégie cohérente : faire de la Turquie un acteur dont on ne peut se passer sur aucun dossier majeur — l’énergie, les réfugiés, la Syrie post-Assad, l’OTAN face à la Russie, et désormais la connectivité eurasiatique via le Caucase — sans jamais s’enfermer dans une alliance exclusive qui limiterait sa liberté de manœuvre. Washington a besoin d’Ankara pour stabiliser la Syrie et sécuriser le corridor caucasien ; Bruxelles a besoin d’Ankara pour contenir les flux migratoires et diversifier ses routes énergétiques loin de la Russie ; et Erdogan monnaie cette indispensabilité au coup par coup, dossier par dossier, sans jamais payer le prix d’un alignement complet sur l’un ou l’autre camp. C’est une diplomatie de la carte maîtresse perpétuellement rejouée — et c’est bien ce qui en fait, aujourd’hui, l’un des atouts les plus solides d’Ankara face à des partenaires occidentaux structurellement plus prévisibles, donc plus prévisibles à manœuvrer.
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