DÉCRYPTAGE – Cuba : Cinq ans après le soulèvement du 11 juillet, la répression continue

DÉCRYPTAGE – Cuba : Cinq ans après le soulèvement du 11 juillet, la répression continue

lediplomate.media — imprimé le 11/07/2026
soulèvement du 11 juillet
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Francis Mateo

Le 11 juillet 2021 demeure un tournant de l’histoire contemporaine cubaine. Ce jour-là, des dizaines de milliers de Cubains descendaient spontanément dans les rues de plus de cinquante villes pour dénoncer les pénuries, les coupures d’électricité, l’effondrement des services publics et l’absence de libertés. La réponse du président cubain Miguel Diaz-Canel fut immédiate : arrestations massives, procès expéditifs et lourdes peines de prison. Cinq ans plus tard, loin de s’être atténuée, cette répression s’est installée dans la durée. Elle s’est même sournoisement accentuée. Selon l’ONG Prisoners Defenders, plus de 2.100 prisonniers politiques ont été recensés depuis juillet 2021, dont près de 2.000 directement liés aux événements du « 11J ». L’organisation estime aujourd’hui à 1.306 le nombre de prisonniers politiques détenus sur l’île, un niveau jamais atteint depuis plusieurs décennies.

Les chiffres témoignent d’un durcissement continu. Au premier semestre 2026, Prisoners Defenders a documenté 175 nouvelles incarcérations politiques, principalement pour avoir participé à des manifestations pacifiques ou exercé des libertés fondamentales. Plus inquiétant encore : quarante détenus politiques ont été arrêtés alors qu’ils étaient mineurs ; un triste record selon l’ONG, dont le dernier rapport indique également que 458 de ces prisonniers souffrent de pathologies graves et 53 de troubles psychiatriques sévères, sans bénéficier de soins adaptés.

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La surveillance numérique au cœur du contrôle politique

« Le régime ne se limite plus aux manifestants ; il s’en prend désormais à tous ceux qui sont capables d’informer, d’influencer ou de mobiliser la société », explique Javier Larrondo, président de Prisoners Defenders. Une attitude liée à la crainte d’une nouvelle mobilisation massive. Les services de sécurité multiplient les perquisitions, les convocations et les intimidations, tandis que les proches des opposants sont eux aussi ciblés. « Le régime agit désormais de manière préventive. Il veut empêcher qu’une manifestation comparable à celle du 11 juillet puisse se reproduire », ajoute Javier Larrondo : « Il ligote peuple cubain par la surveillance numérique, les contrôles, les arrestations et les intimidations avant même que la contestation ne s’exprime ».

Internet est devenu l’un des principaux champs de bataille de cette répression : publier une vidéo sur YouTube, filmer une intervention policière, dénoncer une coupure d’électricité ou partager un message critique sur les réseaux sociaux peut désormais suffire à entraîner une arrestation. Journalistes indépendants, youtubeurs, créateurs de contenus, médecins ou simples internautes sont poursuivis pour leurs publications, sous des prétextes fallacieux de « rébellion » ou d’« espionnage ». L’influenceur Eddy Ceballos fait partie de ces dernières victimes ; il vient d’être arrêté et incarcéré pour avoir simplement filmé et commenté ironiquement la réalité de la vie quotidienne à Cuba à travers sa chaîne YouTube.

Une pression internationale encore insuffisante

Face à cette dérive, la communauté internationale peine à imposer un rapport de force. Les Nations unies ont condamné les disparitions forcées et plusieurs procédures spéciales ont dénoncé les violations des droits fondamentaux commises après le 11J. Le Parlement européen a adopté plusieurs résolutions réclamant la libération des prisonniers politiques, « mais ces pressions ont parfois permis d’obtenir des libérations individuelles, mais elles restent insuffisantes », déplore Javier Larrondo, tout en regrettant que de nombreux États européens privilégient encore une diplomatie discrète : « Les dénonciations privées ne servent à rien avec le régime cubain. Tant qu’il n’y a pas de condamnation publique, il n’y a aucun coût politique pour les autorités ». D’où le « tour de vis » imposé par les États-Unis, avec des sanctions visant plusieurs responsables cubains, ainsi que les procédures judiciaires engagées contre Raúl Castro et d’autres membres de l’appareil répressif cubain. Cette stratégie imposée par Donald Trump a aussi permis d’entamer des négociations – qui paraissaient jusque-là impossibles – entre la CIA et les autorités cubaines (dont l’un des principaux négociateurs n’est autre que le petit-fils de Raúl Castro, Raúl Guillermo Rodríguez Castro). Et selon le président de Prisoners Defenders, « la libération des prisonniers politiques constitue un objectif absolument central et non négociable » de l’administration américaine dans le cadre de ces discussions. 

En attendant des résultats concrets, reste la question d’un nouveau « 11J ». L’effondrement économique, les pénuries chroniques et les coupures d’électricité alimentent toujours un profond mécontentement populaire. Pour Javier Larrondo, le régime redoute plus que jamais une nouvelle explosion sociale. « S’il devait faire face aujourd’hui à une mobilisation d’une ampleur comparable à celle de 2021, le gouvernement cubain la réprimerait de la même manière, voire plus durement encore », prévient-il.  

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Francis Mateo

Francis Mateo est auteur, journaliste et grand reporter, passionné par le journalisme d'investigation et le travail de terrain. Spécialisé dans les affaires internationales, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique. Il est aussi correspondant en Espagne pour de nombreux titres de la presse française et méditerranéenne, et a publié plusieurs ouvrages d'enquêtes. Il est par ailleurs diplômé en Sciences Humaines (sociologie, psychologie et psychanalyse) de l'Université Paul Valéry de Montpellier.

Son dernier livre-enquête « Cuba… la patrie et la vie » (VA Éditions)

Son dernier entretien à lire sur Le Diplomate : https://lediplomate.media/2023/02/cuba-la-patrie-et-la-vie-ou-le-crepuscule-dune-dictature/angelique-bouchard/culture/

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