
Par Olivier d’Auzon
À la faveur d’une initiative discrète mais désormais officielle, le président togolais Faure Gnassingbé s’engage dans la médiation du conflit entre la République démocratique du Congo (RDC) et le mouvement rebelle du M23, sur fond de tensions persistantes avec le Rwanda. Selon Africa Intelligence (9 avril 2025), c’est sous l’impulsion de Luanda que le chef d’État togolais a pris langue à la fois avec Kinshasa et Kigali avant d’accepter ce rôle de médiateur.
Cette entrée en scène interroge sur les logiques diplomatiques à l’œuvre dans un conflit régional devenu chronique, et sur la capacité du continent africain à se doter d’architectures de paix efficaces.
Faure Gnassingbé : Entre discrétion et calcul diplomatique
Depuis plusieurs années, le président togolais s’efforce de repositionner son pays comme un acteur de la diplomatie de crise en Afrique, dans la lignée des médiations déjà amorcées au Mali ou dans certaines transitions ouest-africaines. Faure Gnassingbé cultive un style singulier : effacé dans la forme, mais stratège dans le fond. Il privilégie les canaux bilatéraux, évite les projecteurs et mise sur le temps long.
Dans le dossier congolais, il n’intervient ni comme président d’une puissance régionale, ni au nom d’une coalition multilatérale. Il s’infiltre dans l’espace laissé vacant par des institutions continentales affaiblies, tout en se posant en interlocuteur non-aligné, neutre dans une guerre où les perceptions diplomatiques sont piégées.
L’Union africaine, la CIRGL et l’EAC : Des formats multilatéraux en panne
La médiation togolaise révèle d’abord un vide. Celui laissé par l’échec ou l’essoufflement des processus menés par la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) ou encore l’Union africaine (UA).
- Le processus de Nairobi, censé réunir les acteurs de la région autour d’un cessez-le-feu durable, s’est enlisé. L’EAC a vu son influence s’éroder, notamment après la décision de Kinshasa de ne pas renouveler le mandat de sa force militaire régionale.
- La feuille de route de Luanda, portée par l’Angola et soutenue par l’UA, demeure formellement en vigueur, mais peine à se traduire sur le terrain par des avancées concrètes. La distance croissante entre Luanda, Nairobi et Addis-Abeba nuit à l’unité de voix du continent.
- L’Union africaine, enfin, n’a pas su imposer un cadre de dialogue contraignant. Le Conseil de paix et de sécurité (CPS), pourtant conçu pour gérer ce type de crise, souffre d’un manque de réactivité, paralysé par les rivalités diplomatiques entre États membres.
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Un petit État face à une grande crise : Les atouts de Lomé
Dans ce contexte, le Togo fait figure d’acteur de rupture. Sans ambition hégémonique, sans passé lourd dans les conflits des Grands Lacs, Lomé joue une carte rare : la parole non suspecte. La diplomatie togolaise, bien que modeste, repose sur une capacité à bâtir des relations personnelles, à ouvrir des canaux informels, et à contourner les logiques bureaucratiques.
Ce positionnement rappelle d’autres épisodes où de « petits États » africains — du Bénin sous Kérékou au Botswana à certaines périodes — ont pu jouer un rôle de stabilisateurs dans des conflits bien plus vastes que leur poids diplomatique.
Quels scénari d’issue pour la médiation togolaise ?
La démarche de Lomé ouvre la voie à plusieurs évolutions possibles :
a) L’accord de silence – une accalmie sans paix
Un gel des hostilités, sans accord politique global, pourrait permettre un retour à la table des négociations sous parrainage togolais. Ce scénario suppose un minimum de bonne foi de la part de Kinshasa et Kigali, ainsi qu’un arbitrage discret mais ferme.
b) L’échec et la reprise du conflit
La médiation pourrait échouer, faute de leviers, aggravant la méfiance entre les protagonistes. Kinshasa pourrait se raidir, Kigali se désengager diplomatiquement, et les violences s’étendre. L’échec de Lomé renforcerait le sentiment d’impuissance du continent.
c) Le réveil multilatéral
Enfin, la médiation togolaise pourrait provoquer un sursaut des organisations régionales. En s’imposant comme une initiative indépendante, elle pourrait forcer la CIRGL ou l’UA à relancer un processus rénové, avec une gouvernance renforcée.
Une leçon pour l’Afrique diplomatique
Au-delà du cas congolais, cette initiative pose une question stratégique essentielle : comment reconstruire une architecture africaine de paix efficace ? L’émergence de médiateurs comme le Togo démontre la valeur des diplomaties agiles et silencieuses, mais aussi les limites du système actuel. L’Afrique peut-elle affronter ses conflits autrement qu’en réagissant tard, ou en délégant aux puissances extérieures ?
Le pari togolais, s’il réussit même partiellement, marquerait une étape. Celle où une médiation africaine, ni militaire ni institutionnelle, mais politique et humaine, retrouverait sa pertinence.
Dans une guerre qui n’en finit pas, entre États blessés et rébellions mutantes, Faure Gnassingbé ne promet pas la paix. Il propose un détour, un espoir ténu, une tentative. Dans l’histoire de la RDC, marquée par l’interventionnisme et les trahisons diplomatiques, cela pourrait déjà être un commencement.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

