LIVRE – Le Grand Entretien avec Frédéric Encel,  La Guerre mondiale n’aura pas lieu

Frédéric Encel
Réalisation Le Lab Le Diplo

Frédéric Encel est un géopolitologue français, maître de conférences à Sciences Po Paris et essayiste reconnu pour ses analyses claires et didactiques. Spécialisé notamment sur le Moyen-Orient, il s’intéresse également aux grands équilibres géopolitiques internationaux. Son dernier ouvrage, La guerre mondiale n’aura pas lieu, Les raisons géopolitiques d’espérer (Odile Jacob, 2025), interroge l’idée d’une imminente troisième guerre mondiale, soutenant au contraire qu’un conflit d’ampleur planétaire reste peu probable malgré la multiplication des tensions actuelles.


Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, l’actualité internationale est marquée par la persistance de la guerre en Ukraine, la rivalité de plus en plus ouverte avec la Chine (souvent décrite comme un « piège de Thucydide »), ainsi que les répercussions sur l’Europe. Dans ce contexte, Le Diplomate a voulu rencontrer 
Frédéric Encel afin de comprendre son analyse et les thèses qu’il défend dans son livre.

Propos recueillis par Roland Lombardi 

Le Diplomate : Votre livre La guerre mondiale n’aura pas lieu défend l’idée qu’un conflit planétaire généralisé est peu probable. Dans quelle mesure les bouleversements géopolitiques, liés notamment au retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et à la persistance de tensions en Europe de l’Est et la guerre en Ukraine, confortent-ils ou remettent-ils en question votre thèse ?

Frédéric Encel : Je crois très sincèrement que tout cela valide et renforce mon hypothèse ! D’abord, Trump est effectivement très imprévisible voire fantasque. Mais je rappelle que l’imprévisibilité, parce qu’elle déboussole les stratégies et certitudes des adversaires ou concurrents, peut justement les convaincre de ne pas tenter l’aventure ; à cet égard, la question de savoir dans quelle mesure le président américain organise ou pas cette imprévisibilité importe au fond assez peu. J’ajoute que ses rodomontades sur l’annexion du Groenland ou la « Riviera Â» de Gaza ne sont pas crédibles du fait de l’injonction contradictoire trumpienne suivante : vouloir imposer une solution militaire et démographique sans dépêcher de soldats sur zone ! Ensuite, s’agissant de la guerre en Ukraine, je constate qu’elle aura jusqu’à présent incarné un conflit finalement assez localité, aucun des États belligérants n’entretenant de vraies alliances militaires. Et pour cause : la hantise de « l’Etat-14 Â» avec sa cascade de déclarations de guerre liée à l’entrelac des alliances militaires, ne prévaut absolument pas à l’heure actuelle, puisqu’en-dehors de l’OTAN (fort menacée du reste par Washington), il n’existe aucune alliance militaire multilatérale sérieuse au monde.

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LD : L’expression « piège de Thucydide » est souvent utilisée pour décrire la rivalité entre une puissance dominante (les États-Unis) et une puissance montante (la Chine). Estimez-vous que ce concept éclaire suffisamment la rivalité Washington–Pékin, surtout depuis que l’administration Trump a durci son discours et ses mesures à l’égard de la Chine ? Ou, au contraire, pensez-vous que la mondialisation et les interdépendances économiques (mises à mal par Trump !) limitent la probabilité d’un affrontement direct ?

FE : Un peu des deux, mais avec des nuances. Certes, les Etats-Unis semblent mettre tout en Å“uvre pour demeurer la première puissance mondiale, et la Chine en fait autant pour la dépasser ; c’est ce qui fait dire à mon confrère américain le professeur Graham Allison – sur l’expérience de la Guerre du Péloponnèse entre Athènes et Sparte – que le conflit est inéluctable. Je serais toutefois moins pessimiste pour deux raisons : d’une part, la dissuasion nucléaire n’existait pas jadis, d’autre part, on a vu empiriquement des schémas assez semblables ne pas déboucher sur la guerre, notamment au XIXe siècle entre Londres et Washington. Rien n’est donc mécanique. Quant à votre seconde question, elle est pratiquement philosophique : le « doux commerce Â» cher à Montesquieu, et a fortiori le commerce ouvert tous azimuts, permet-il d’éviter la guerre ? Hélas non, du moins pas systématiquement. L’exemple paradigmatique, terrible, de la France, du Royaume-Uni et de l’Allemagne en 1914 nous rappelle que des États entretenant des rapports économiques très fructueux peuvent néanmoins prendre le risque de tout anéantir…

LD : Depuis janvier 2025, Donald Trump a affirmé vouloir « rétablir la paix » en Ukraine, tout en maintenant une position ambiguë vis-à-vis de la Russie. Quel regard portez-vous sur cette approche ? Contribue-t-elle à apaiser la situation ou risque-t-elle, au contraire, d’alimenter de nouvelles tensions, notamment au détriment des intérêts européens ?

FE : Le nord de la boussole de Trump correspond au mercantilisme absolu, sans réelle idéologie. Il n’a ni allié ni ennemi, seulement des clients, des fournisseurs et des concurrents plus ou moins loyaux à ses yeux. A l’aune de cette représentation « lacostienne Â», on comprend mieux pourquoi Trump « abandonne Â» (à notre sens) l’Ukraine, un État dont le volume d’échanges ne dépassait pas le milliard de Dollars avant l’attaque russe et qu’il doit situer difficilement sur une carte, sachant qu’à l’inverse une reprise des relations économiques avec la Russie rapporterait bien davantage ! Dans le même esprit, financer la protection de l’Europe coûte bien trop cher aux Etats-Unis depuis bien trop longtemps, et le pays doit à présent se payer de ses efforts, notamment sur le… Groenland danois. A l’évidence, cela se fera sur le dos des Européens s’ils ne s’érigent pas enfin en puissance globale, dépassant leur ADN économique.

LD : Entre la guerre en Ukraine, la rivalité sino-américaine et la remise en cause de certaines alliances traditionnelles, l’Europe semble parfois en quête de cohésion et de stratégie commune. D’après vos analyses, comment l’Union européenne peut-elle préserver ses intérêts et son autonomie stratégique, tout en évitant de se retrouver piégée dans des logiques de blocs antagonistes ?

FE : Concrètement, nous devons nous muer en puissance non plus seulement économique mais aussi politique, ce qui inclut le volet militaire. Ce qui signifie au moins trois changements radicaux : 

1/ une Allemagne cessant d’avoir peur d’elle-même et de ne jurer que par le protecteur américain ; 

2/ une Europe orientale reconsidérant son « assurance-vie Â» américaine au profit d’une Europe-puissance ; 

3/ la prise de conscience par les Britanniques que leur « relation spéciale (Churchill) avec les Etats-Unis s’achève. 

J’ajoute que pour l’heure, sur étagère, seules deux puissances globales encore redoutables existent dans l’espace grand-européen, Paris et Londres. Le cadre de coopération militaire Lancaster House (2010) doit impérativement se renforcer le tandem constituer un premier moteur et un fer de lance de l’autonomie stratégique européenne. Sans la réunion de ces conditions, nous échouerons nous ferons dicter nos intérêts et nos valeurs.  

LD : Quid du Moyen-Orient ? En dépit, de la guerre à Gaza qui perdure, des tensions et d’une possible guerre israélo-américano-iranienne, vous rejeter également en bloc une « posture apocalyptique Â», pourquoi ? Et comment voyez-vous l’avenir de cette région à court, moyen et long terme ?

FE : La surmédiatisation du conflit israélo-palestinien – et ce n’est pas nouveau – est inversement proportionnelle à la volonté des puissances extérieures de s’y impliquer sérieusement. En clair, personne ne tient à mourir pour Jérusalem, ou la cause israélienne, ou la cause palestinienne. Et certainement pas les régimes arabes eux-mêmes ! Au fond, les crises successives et respectives du Moyen-Orient n’ont jamais mené le monde au bord du gouffre, et, par ailleurs, je note (à peu près seul malheureusement…) que les guerres de l’Afrique inter-lacustre, de la Corne de l’Afrique et du Soudan sont bien plus meurtrières… Pour revenir au conflit israélo-palestinien, j’ai toujours dit et écrit que la plus juste des solutions était celle des deux États. Mais une souveraineté palestinienne ne peut en aucun cas mettre en péril l’existence et la sécurité d’Israël. Pour l’heure, j’admets volontiers que le contexte est très défavorable à la reprise de pourparlers officiels, notamment sur cette base. Mais, jeune doctorant, j’ai personnellement connu le processus d’Oslo de 1993-2000, et je sais que cette perspective pourrait redevenir crédible. De toute façon, la posture apocalyptique n’a aucune valeur analytique. Comme le disait le prix Nobel de la paix Shimon Pérès, « l’optimiste et le pessimiste finiront tous deux par connaitre la mort, mais ils n’auront pas eu la même vie Â»â€¦

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