
Par Imen Chaanbi
Les crises contemporaines, qu’elles soient climatiques ou géopolitiques, bouleversent les équilibres mondiaux et révèlent de profondes inégalités sociales. Parmi les populations les plus affectées, les femmes occupent une position paradoxale : à la fois vulnérabilisées par ces crises, elles en sont également des actrices essentielles de la résilience.
Le changement climatique et l’instabilité géopolitique, loin d’être neutres, exacerbent des rapports de domination existants, notamment ceux fondés sur le genre. Bien que souvent marginalisées dans les sphères décisionnelles, les femmes s’imposent aujourd’hui comme des forces de transformation, redéfinissant les rapports de pouvoir dans un monde en mutation.
La double vulnérabilité des femmes face aux crises globales
Les femmes sont touchées de manière disproportionnée par les crises environnementales et politiques. Cette « double vulnérabilité » s’explique par la conjonction de facteurs biologiques, économiques, sociaux et culturels. Dans les zones de conflit, les femmes subissent des violences spécifiques, notamment sexuelles, utilisées comme instruments de guerre et de domination sociale. En République démocratique du Congo ou au Soudan, ces violences s’inscrivent dans des logiques patriarcales, où l’agression vise non seulement l’individu, mais aussi la communauté. Ces atteintes se prolongent par des conséquences sociales : marginalisation, difficulté d’accès aux soins, impunité des agresseurs. L’Afghanistan en est un autre exemple tragique, où le régime des Talibans impose une ségrégation de genre systémique, qualifiée d’ « apartheid sexiste »[1].
Simultanément, les effets du changement climatique affectent plus durement les femmes dans les pays du Sud, notamment celles responsables de la gestion des ressources domestiques. En Afrique subsaharienne, les pénuries d’eau et les sécheresses accroissent leur charge de travail et leur exposition à des risques sanitaires et sociaux. Le dérèglement climatique agit comme un « multiplicateur de menace », provoquant des migrations, déstabilisant les économies locales et rendant certaines régions invivables.
Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), jusqu’à 1,2 milliard de personnes pourraient être déplacées pour des raisons climatiques d’ici 2050. Ce phénomène concerne aussi les femmes, souvent contraintes de migrer dans des conditions précaires et dangereuses.
Ces deux formes de vulnérabilité se croisent et se renforcent, révélant des inégalités structurelles où le genre, combiné à la pauvreté et à la marginalisation politique, devient un facteur aggravant d’insécurité.
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Les femmes comme actrices de résilience et de transformation
Pourtant, loin de n’être que des victimes, les femmes participent activement à la réponse aux crises, souvent en dehors des cadres institutionnels. Elles jouent un rôle central dans la résilience communautaire, la gestion durable des ressources, et l’innovation sociale. Des initiatives comme les jardins villageois du Ferlo, au Sénégal, intégrés à la Grande Muraille Verte[2], illustrent cette capacité d’action. Ces projets agroécologiques, menés principalement par des femmes, permettent de lutter contre la désertification, d’améliorer la sécurité alimentaire et de renforcer l’autonomie économique des communautés rurales.
De manière plus globale, dans les communautés autochtones du Mexique, des collectifs féminins s’opposent à des projets miniers menaçant leur environnement et leur souveraineté territoriale. Ces femmes luttent à la fois pour l’écologie, les droits humains et la justice sociale. Leur mobilisation traduit une « géopolitique du genre » dans laquelle les enjeux climatiques et identitaires sont profondément liés. Ces actions ne sont pas anecdotiques : elles incarnent une forme de gouvernance alternative, souvent plus inclusive, plus durable et plus ancrée dans les réalités locales.
Cette capacité d’action féminine est néanmoins largement invisibilisée dans les sphères de décision internationales. Pourtant, leur rôle est décisif pour garantir la pérennité des solutions mises en place face aux bouleversements climatiques et géopolitiques.
Vers une gouvernance inclusive : Un impératif systémique
L’absence des femmes dans les processus décisionnels sur les questions climatiques et sécuritaires constitue une limite majeure aux politiques actuelles. Moins de 25 % des parlementaires dans le monde sont des femmes, et leur participation aux grandes conférences climatiques (COP) demeure marginale. Cette sous-représentation reflète des déséquilibres structurels dans la distribution du pouvoir. Pourtant, une transition écologique véritablement juste et durable implique une transformation profonde des rapports de genre.
L’élection de Claudia Sheinbaum à la présidence du Mexique constitue un exemple symbolique fort. Ancienne chercheuse au sein du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC), elle incarne la possibilité d’une convergence entre science, gouvernance et leadership féminin. Lors de son investiture, elle déclarait : « C’est un temps de transformation, un temps pour les femmes ». Ce message souligne que la lutte contre le changement climatique ne saurait se passer de la participation active des femmes à tous les niveaux de décision.
D’un point de vue géopolitique, cette transformation est stratégique. Intégrer une perspective de genre permet non seulement d’élargir le champ des solutions, mais aussi d’améliorer la prévention des conflits, de renforcer la cohésion sociale et d’augmenter la légitimité des politiques publiques. C’est en tenant compte des expériences et des savoirs situés (souvent portés par les femmes) que les réponses aux crises peuvent gagner en pertinence et en efficacité.
Face aux bouleversements majeurs que connaît notre monde, il est essentiel de déconstruire l’idée selon laquelle les crises climatiques et géopolitiques affecteraient indistinctement l’ensemble des populations. Les femmes y sont confrontées de manière différenciée, en raison d’inégalités préexistantes renforcées par les catastrophes. Toutefois, elles ne se contentent pas de survivre : elles agissent, transforment et innovent.
Reconnaître leur rôle central, c’est dépasser une vision victimisante pour adopter une approche véritablement intersectionnelle et inclusive. C’est aussi affirmer que l’efficacité, la légitimité et la durabilité des réponses aux crises ne peuvent être garanties sans elles. En somme, redessiner les équilibres géopolitiques et environnementaux ne peut se faire qu’en intégrant pleinement les femmes, dans leur pluralité et leur capacité d’action. La résilience du futur sera féminine, inclusive, et profondément politique.
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[1] Richard Bennett, le rapporteur spécial de l’Onu sur l’Afghanistan, a déclaré devant le Conseil des droits de l’homme réuni à Genève que le « système institutionnalisé d’oppression fondé sur le genre » des talibans serait constitutif d’un « crime contre l’humanité ».
[2] https://www.grandemurailleverte.org/
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Mrs Imen Chaanbi est consultante internationale en géopolitique et veille stratégique auprès des cabinets 5WE Consulting et Strategik IA. Cette experte passionnée par l’Afrique a contribué à la réalisation de projets dans plusieurs pays : Libye, Tchad, Niger, Cameroun, Maroc, Algérie, Tunisie, Togo, Bahreïn ou Arabie Saoudite.
Diplômée de la Sorbonne en droit des pays arabes et en droit des affaires internationales, elle est capable d’identifier, d’analyser les phénomènes géopolitiques et de maîtriser l’ensemble des enjeux politiques et diplomatiques liés aux phénomènes de la mondialisation.
Membre du collège académique au sein de l’Observatoire Géostratégique de Genève, cette conférencière intervient régulièrement auprès d’Instituts académiques et de Think Thank pour évoquer les enjeux géopolitiques, géoéconomiques et sécuritaires du continent africain. Considérée comme l’une des spécialistes des questions libyennes, elle a été la première française à intégrer l’Académie Internationale de Janzour. Elle par ailleurs rédigé les premiers ouvrages relatifs au marché libyen.
Secrétaire exécutive au sein de l’Organisation non gouvernementale Médiateurs Internationaux Multilingues, Imen Chaanbi est aussi auditrice à l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale.

