
Par Giuseppe Gagliano
Alors que le président français Emmanuel Macron posait le pied au Vietnam pour sa première visite officielle en près de dix ans, un accord historique a attiré tous les regards : Vietjet Air, principale compagnie aérienne privée vietnamienne, a signé un contrat avec Airbus portant sur l’acquisition de 20 avions gros-porteurs A330-900, pour une valeur estimée à 7 milliards d’euros (selon les prix catalogue, bien que des remises soient courantes).
L’annonce, faite en présence de Macron et du président vietnamien Luong Cuong, dépasse le simple cadre commercial : elle s’inscrit dans une stratégie géopolitique plus large visant à renforcer l’influence de la France en Asie du Sud-Est, en se présentant comme une « troisième voie » entre les pressions de Washington et Pékin. Avec cette nouvelle commande, Vietjet porte à 40 le nombre total d’A330neo achetés, consolidant à la fois son expansion mondiale et les relations économiques entre le Vietnam et l’Union européenne.
Une commande pour conquérir les cieux asiatiques et européens
Vietjet Air, connue pour ses vols low-cost et sa croissance fulgurante, voit grand. Avec une flotte actuelle de 115 appareils (tous d’Airbus, y compris sept A330-300 desservant l’Australie, l’Inde et le Kazakhstan), la compagnie a déjà démontré sa capacité à combiner tarifs attractifs et développement agressif. La commande de 20 A330-900, signée par la présidente de Vietjet, Nguyen Thi Phuong Thao, et le président d’Airbus International, Wouter van Wersch, s’ajoute à un premier contrat conclu lors du Singapore Airshow en 2024. Ces appareils, propulsés par les moteurs Rolls-Royce Trent 7000 et capables de parcourir jusqu’à 13 300 km sans escale, permettront à Vietjet d’augmenter la fréquence sur les routes très demandées de la région Asie-Pacifique et de lancer de nouvelles liaisons long-courriers vers l’Europe.
Nguyen Thi Phuong Thao a souligné que les nouveaux A330neo, grâce à leur efficacité énergétique et à leur conception innovante, « soutiendront l’expansion du réseau mondial de Vietjet, en assurant une connectivité accrue et un transport aérien durable pour des millions de passagers ». L’A330-900, doté de la cabine Airspace offrant plus d’espace, un éclairage avancé et des systèmes de divertissement dernière génération, répond parfaitement aux ambitions de Vietjet d’offrir plus de confort, y compris une classe affaires avec gastronomie vietnamienne. L’avion peut fonctionner avec jusqu’à 50 % de carburant d’aviation durable (SAF), avec l’objectif d’atteindre 100 % d’ici 2030, en cohérence avec les engagements écologiques d’Airbus et de la compagnie.
À lire aussi : HISTOIRE MILITAIRE – Il y a 50 ans, la chute de Saïgon
Un coup géopolitique sous couvert d’affaire commerciale
Cet accord dépasse la seule sphère de l’aéronautique. Conclu lors de la visite de Macron à Hanoï, il intervient dans un contexte de tensions commerciales croissantes. Le Vietnam, dont l’économie est fortement dépendante des exportations vers les États-Unis, subit des pressions de Washington pour réduire son excédent commercial, sous peine de voir appliqués des droits de douane pouvant aller jusqu’à 46 %. Dans ce contexte, Vietjet avait déjà signé en 2016 un contrat pour 200 Boeing 737 MAX (ultérieurement renégocié), dont les livraisons n’ont toujours pas commencé. L’accord avec Airbus, selon Reuters, est interprété comme un signal d’équilibre : le Vietnam cherche à diversifier ses partenariats, en évitant de dépendre uniquement des États-Unis ou de la Chine.
Macron, accompagné d’une délégation de plus d’une douzaine de chefs d’entreprise, a profité de sa visite pour promouvoir la France comme partenaire stratégique, au-delà de l’aéronautique : défense, énergie nucléaire, transport ferroviaire, satellites d’observation et vaccins Sanofi étaient également au programme. « C’est une nouvelle page dans les relations entre la France et le Vietnam, entre l’ASEAN et l’Union européenne », a déclaré le président français, insistant sur l’importance d’un ordre mondial fondé sur le droit, dans un contexte de « grands déséquilibres » et d’intimidations croissantes de la part des puissances rivales. Une allusion à peine voilée à la rivalité sino-américaine, la France se positionnant comme une alternative crédible pour un Vietnam tiraillé entre deux pôles.
Les enjeux : Un pont entre l’Asie et l’Europe
La commande de Vietjet représente non seulement un succès pour Airbus — qui, fin avril 2025, comptait plus de 1 800 commandes fermes pour la famille A330, émanant de plus de 130 clients dans le monde — mais aussi un symbole des ambitions vietnamiennes. Avec également 96 A320neo en commande, Vietjet se positionne comme un acteur de poids en Asie, rivalisant avec AirAsia ou IndiGo. L’ouverture de nouvelles routes vers l’Europe pourrait transformer Hanoï en hub stratégique, reliant l’Asie du Sud-Est aux marchés occidentaux, sans dépendre des itinéraires traditionnels dominés par Singapour ou Dubaï.
Néanmoins, l’accord n’est pas exempt de tensions. La rivalité entre Airbus et Boeing reflète des lignes de fracture plus larges : les États-Unis, selon Reuters, voient les achats de Boeing comme un moyen de réduire leur déficit commercial avec le Vietnam. En doublant ses commandes chez Airbus, Vietjet affiche une volonté d’autonomie stratégique, mais risque de compliquer ses discussions avec Washington. Par ailleurs, la capacité du Vietnam à financer une telle expansion dépendra de la poursuite de sa croissance économique, aujourd’hui menacée par d’éventuelles sanctions américaines et par les tensions en mer de Chine méridionale.
Un avenir en vol, mais sous condition
Le contrat de 7 milliards d’euros est une victoire pour Airbus et pour la diplomatie française, mais aussi un pari sur l’avenir du Vietnam en tant que puissance régionale. Vietjet, avec son hospitalité typiquement vietnamienne et ses tarifs compétitifs, construit un pont aérien entre l’Asie et l’Europe, en bousculant les équilibres géopolitiques établis. Mais le succès de cette stratégie dépendra de la capacité de Hanoï à maintenir le cap entre les pressions de Washington, Pékin et Bruxelles, tout en affirmant sa souveraineté dans un monde de plus en plus fragmenté.
Alors que Macron salue l’accord comme l’ouverture d’une « nouvelle page » des relations bilatérales, le véritable test se jouera dans les airs : les A330neo deviendront-ils le symbole d’une connexion globale réussie, ou resteront-ils le pari ambitieux d’un pays à la croisée des chemins géopolitiques ? Une chose est sûre : dans un monde dominé par les goulots d’étranglement économiques et stratégiques, le Vietnam entend bien voler de ses propres ailes — et la France, avec Airbus, est prête à lui fournir l’envol.
À lire aussi : ANALYSE – La présence de la Turquie en Libye : Économie, stratégie militaire et comparaison avec l’Italie
#VietjetAir, #Airbus, #A330neo, #MacronVietnam, #EmmanuelMacron, #Géopolitique, #AccordHistorique, #ContratAérien, #Vietnam, #FranceVietnam, #AsieDuSudEst, #AirbusVsBoeing, #StratégieDiplomatique, #VietjetAirbus, #AviationCommerciale, #GuerreCommerciale, #Aéronautique, #VisiteMacron, #FranceAsie, #HubAérien, #AérienDurable, #RivalitéIndoPacifique, #VolsLongCourriers, #RollsRoyce, #MacronHanoï, #TransportAérien, #AvenirDuVietnam, #IndoPacifique, #StratégieAérienne, #MarchéAsiatique, #ExpansionVietjet, #PuissanceRégionale, #SouverainetéVietnamienne, #EuropeAsie, #AccordAirbus, #DiplomatieÉconomique, #AirAsia, #IndiGo, #SEAHub, #CompétitionAérienne

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
Ouvrages en italien
Découvrez ses ouvrages en italien sur Amazon.
https://www.amazon.it/Libri-Giuseppe-Gagliano/s?rh=n%3A411663031%2Cp_27%3AGiuseppe+Gagliano
Ouvrages en français
https://www.va-editions.fr/giuseppe-gagliano-c102x4254171
Liens utiles
Biographie sur le site du Cestudec
http://www.cestudec.com/biografia.asp
Intelligence Geopolitica
https://intelligencegeopolitica.it/
Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis

