ANALYSE – Gaz, pots-de-vin et silences : L’affaire Congo derrière les succès africains d’Eni

Scène dramatique d'une raffinerie pétrolière Eni en Afrique, où d'immenses pipelines et des camions-citernes côtoient des échanges d'argent illustrant la corruption dans l'industrie énergétique. Une image puissante sur les enjeux du gaz africain et des investissements controversés.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe GaglianoPrésident du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Le district de Hinda, en République du Congo, est devenu l’épicentre du nouvel optimisme énergétique italien. C’est là, au cœur de la forêt africaine, qu’Eni a lancé un projet intégré de développement socio-économique, entre initiatives locales et grandes manœuvres géopolitiques. Mais derrière cet élan humanitaire se cache une histoire trouble de relations dangereuses, d’investissements stratégiques et de justice oubliée.

L’administrateur délégué d’Eni, Claudio Descalzi, a trouvé au Congo non seulement un défi industriel, mais aussi un lien personnel : Marie Madeleine Ingoba, son épouse, est une figure proche de la famille présidentielle de Denis Sassou-Nguesso, au pouvoir depuis 1979 (avec une brève interruption). Eni a massivement investi dans le pays : deux unités flottantes d’exportation de gaz naturel liquéfié, pour une capacité totale de 4,5 milliards de mètres cubes par an, constituent le cœur du projet Congo LNG. Le premier milliard est déjà produit depuis 2024, la deuxième unité étant prévue pour 2025. L’Italie voit dans le gaz africain une bouée de sauvetage face à sa dépendance au gaz russe, en oubliant les ombres qui planent sur ces ressources.

L’enquête et une transaction judiciaire discrète

En mars 2021, Eni a accepté de payer une amende de 11,8 millions d’euros dans le cadre d’une enquête du parquet de Milan sur une affaire de corruption internationale liée à ses activités au Congo. L’infraction initialement reprochée a été requalifiée en « incitation à donner ou promettre indûment », l’équivalent de l’ancienne concussion. Eni a conclu un accord sans reconnaître sa culpabilité, affirmant avoir été contrainte de se plier aux pratiques locales pour conserver ses licences.

Parmi les personnes poursuivies figurait également Roberto Casula, alors numéro deux du groupe. Mais pour tous les mis en cause, l’affaire a été classée pour prescription en février 2023. Une clôture silencieuse pour une enquête qui soulevait pourtant des questions préoccupantes sur les rouages des concessions dans l’Afrique francophone.

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La loi pétrolière et le jeu des participations

L’affaire prend racine en 2013, lorsque Sassou-Nguesso impose que les parts des concessions pétrolières ne soient plus attribuées à la société nationale SNPC, mais à des entreprises privées locales. Or, une seule société est alors active dans le secteur : Africa Oil and Gas Corporation (AOGC), fondée par Denis Gokana, conseiller du président pour les affaires pétrolières, et soupçonnée depuis longtemps d’être une caisse noire de la famille présidentielle. Eni fut la première à conclure un accord avec AOGC, obtenant ainsi le renouvellement de quatre licences clés : Djambala 2, Foukanda 2, Kitina et Makelekele.

Au même moment, alors qu’AOGC perd mystérieusement des parts dans un autre gisement stratégique, Marine XI, surgit une société inconnue jusque-là : World Natural Resources. Celle-ci est liée, selon les magistrats, à plusieurs individus proches d’Eni. Le parquet soupçonne que les pots-de-vin n’auraient pas pris la forme de virements ou de valises de billets, mais plutôt de parts de gisements pétroliers – des actifs qui assurent des revenus réguliers sur le long terme. Le mécanisme aurait également impliqué la rétrocession d’une partie des bénéfices à certains acteurs internes à l’entreprise ou à leurs proches.

Des documents bloqués et des classements opportuns

Des pièces décisives, notamment les documents saisis dans le bureau d’Alexander Haly à Monte-Carlo, n’ont jamais été transmises à Milan malgré plusieurs demandes d’entraide judiciaire. Claudio Descalzi a également été mis en examen pour non-déclaration de conflit d’intérêts, à cause du rôle supposé de son épouse dans des sociétés ayant bénéficié de 104 millions de dollars de contrats avec Eni entre 2012 et 2017. Une accusation qu’il a toujours réfutée, affirmant que ces opérations ne relevaient pas de ses compétences.

Après une perquisition au domicile de la famille Descalzi en septembre 2019, et plusieurs enquêtes sur les sociétés opérant au Congo dans lesquelles son épouse a été impliquée jusqu’à sa nomination à la tête d’Eni en mai 2014, la procédure a été classée sans suite en février 2023.

Le prix du silence

Aujourd’hui, tout cela est tombé dans l’oubli. L’accord judiciaire ne fait plus les gros titres. Les méthodes peu démocratiques du clan Sassou-Nguesso sont mises entre parenthèses. L’Italie attend impatiemment l’arrivée du gaz congolais dans ses ports, tandis qu’Eni est célébrée comme pilier de l’autonomie énergétique nationale. Mais ce gaz a une odeur âcre, qui en dit plus long que les communiqués officiels ne le laisseraient croire.

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