Le Grand Entretien avec Amélie Chelly : Quel avenir pour la République islamique d’Iran ? (PARTIE II)

Portrait d’Amélie Chelly devant le drapeau iranien, illustrant son entretien exclusif avec Le Diplomate sur l’avenir de la République islamique d’Iran après la Guerre des Douze Jours.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Dans cette suite d’un premier entretien paru il y a quelque mois dans nos colonnes, Le Diplomate reçoit de nouveau Amélie Chelly afin de décrypter l’actualité de l’Iran aujourd’hui, et faire un bilan après cinq mois et depuis la fin de « la Guerre des Douze Jours » …

Amélie Chelly est sociologue au CADIS (EHESS-CNRS)Elle est l’une des meilleures spécialistes de l’Iran contemporain, de l’islamisme et des régimes théocratiques. Forte de travaux de référence sur l’islam politique, elle analyse ici, avec la rigueur qui la caractérise, les ressorts d’un pouvoir pris entre réinvention et possible implosion.

Propos recueillis par la rédaction 

Le Diplomate : Depuis la guerre des Douze Jours, où en est la répression exercée sur la population en Iran ? 

Amélie Chelly : Un rapport réalisé par la Mission internationale indépendante d’établissement des faits en Iran, créée par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU en 2022, a été présenté devant l’Assemblée générale des Nations unies, jeudi 30 octobre. Il rend compte de l’accroissement des actes d’oppression sur la société civile iranienne. Cette année, la République islamique a atteint un triste record du plus grand nombre d’exécutions. En moyenne, on compte une personne pendue toutes les six heures, d’après le rapport. Le lien entre cette inflation de condamnations et la guerre des Douze jours inaugurée par l’attaque israélienne contre l’Iran en juin 2025 est évident.

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La répression qui s’abat aujourd’hui sur l’Iran n’a rien d’accidentel ou de surprenant : elle procède d’une logique ancienne, d’un réflexe fonctionnel de la République islamique. Dès les premières attaques israéliennes — dans la nuit du 13 au 14 juin 2025 — la population savait qu’elle ferait aussi les frais des violences de son propre gouvernement. Car la peur du régime n’est jamais seulement tournée vers l’extérieur : elle touche à la métaphysique du soupçon, à cette obsession de la trahison intérieure. Sous le prétexte d’une chasse aux espions, c’est le pays tout entier qui est livré à la question. Sous couvert d’identification de ceux qui auraient livré la géographie du pays à l’ennemi hébreu, la République islamique allait aussi se débarrasser des militants, opposants et autres grandes figures trop remuantes, notamment celles issues des minorités, parce que la plus grande peur iranienne consiste dans la perspective d’un effritement de l’intégrité territoriale. La population n’était pas dupe de l’inéluctable issue, si le regime change n’avait pas lieu,  l’État allait sévir sans rationalité. Comme chacun s’y attendait, arrestations, surveillances et violences allaient permettre d’éliminer, sous prétexte de lutte contre l’intelligence avec l’ennemi, toutes les personnes dérangeantes, aux premiers rangs desquelles figurent les relais les plus actifs du mouvement Femme, Vie, Liberté, comme Mehran Bahramian pendu le 6 septembre dernier, condamné pour moharebeh (« inimitié à l’égard de Dieu »), ainsi que des opposants ayant montré publiquement une sympathie pour l’attaque d’Israël. On pense, notamment, au célèbre militant Hossein Ronaghi, arrêté pour cette raison, qui s’était engagé dans une longue grève de la faim, particulièrement suivie par les Iraniens sur les réseaux sociaux et les médias de la diaspora.

            Les chiffres de 2025 sont probants : les exécutions s’accélèrent, faisant grimper les statistiques déjà gonflées par la répression du mouvement Femme, Vie, Liberté. Les condamnations pour trafic de drogue, qui représentent 40 % du total, ne suffisent pas à masquer l’effet de la guerre de juin 2025, ouverte par Tel Aviv. Dans les couloirs de la mort, nombreux sont ceux qui viennent d’un quartier de l’ouest de Téhéran, Ekbatan, dont la population s’était impliquée avec fièvre dans des manifestations contre le régime ces dernières années. 

            Depuis plusieurs mois, on observe un climat de grande tension, même au sein de la population. Les coupures d’électricité quotidiennes sont interprétées comme autant de libertés prises par le gouvernement pour se faire de l’argent sur le dos du peuple.

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Cette répression est-elle le symptôme d’un régime aux abois ?

            Cette répression n’est pas le signe d’une faiblesse de l’État. En tout cas pas au regard de l’intensité de la violence. La République islamique s’est déjà illustrée dans nombre d’écrasements brutaux de mouvements protestataires et n’a, jusqu’à présent, pas faibli au point qu’on voit poindre la perspective d’une chute du régime. Une vulnérabilité est en revanche perceptible sur un point : la vague de répression en cours ne mate pas l’esprit du mouvement initié avant la Guerre des Douze Jours, Femme, Vie, Liberté. Jamais encore les rues des villes, grandes ou moyennes, n’avaient offert au regard le spectacle de femmes confiantes, dévoilées, redéfinissant timidement la norme vestimentaire qui avait disparu dans la foulée de l’établissement de la République islamique en 1979. C’est le visible lui-même qui change de registre ; le quotidien devient événement et le geste se veut prophétie. Contrairement aux autres vagues de protestation qui avaient rythmé l’histoire de la République islamique, ce dernier élan, vieux de trois ans à présent, commencé par les femmes et rejoint par les hommes, a trouvé un point de non-retour et si les textes de lois ne suivent pas cet état de fait, cela n’y change rien. 

Effet pervers notable néanmoins : on observe une augmentation de meurtres de femmes dans le cadre familial (ce qu’on a de plus en plus tendance à appeler « féminicide », en Occident). Certaines maisons, très rigoristes, peuvent en effet régler dans le sang le sort d’une fille, d’une sœur, d’une mère, d’une épouse, si cette dernière embrasse la cause féministe en retirant son voile.

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Que reste-t-il des capacités nucléaires de l’Iran après la Guerre des Douze jours ?

            L’enthousiasme de Donald Trump à parler d’anéantissement total du nucléaire iranien s’est avéré en décalage avec le réel. De son côté, la presse iranienne d’État produit des articles aux titres surprenants, tels que : « L’Iran renforcé après la guerre contre l’entité sioniste » (IRNA, Islamic Republic News Agency, 23 août 2025) ou encore : « Les forces armées iraniennes sont pleinement prêtes à repousser toute éventuelle menace » (PressTV, 20 août 2025). Entre autoritarisme et goût traditionnel pour l’occultation, Téhéran laisse échapper peu de données sur la réalité des conséquences des attaques sur son arsenal, mais il est cohérent d’en envisager le considérable affaiblissement et, par conséquent, le ralentissement du développement d’un programme nucléaire reconstructible.

La Guerre des Douze jours a considérablement endommagé les centrifugeuses, mais la question du nucléaire ne se résume pas à elles. On ne sait répondre pour l’heure à la question fondamentale du volume de stocks d’uranium enrichi à 60% qui aurait été préservé. Certaines sources sérieuses évoquent le transfert de moins de 500 kilogrammes depuis le site de Fordo vers une installation dont l’emplacement est tenu secret. Une telle quantité ne permet pas seule de produire une arme atomique mais constitue une base qui rendrait la chose possible si la décision était prise de procéder à des étapes de transformation reposant sur un savoir qui n’a pas été emporté avec la vie d’un certain nombre d’ingénieurs nucléaires. C’est la raison pour laquelle il est envisageable de redouter que l’opération américano-israélienne puisse être la porte d’entrée vers une nucléarisation décomplexée : l’Iran pourrait estimer que l’agression, doublée du manque de considération que montre Donald Trump aux conventions et au droit international, fondent le droit de Téhéran à une nucléarisation clandestine décomplexée et à une sortie du TNP.

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Plus largement, que reste-t-il des capacités militaires de l’Iran, à l’issue de ce conflit ?

L’intensité des frappes menées contre l’Iran ne suffit pas à expliquer la survie de ses capacités létales. Bien que ses infrastructures militaires aient été sévèrement endommagées, le régime conserve une capacité de régénération remarquable, souvent sous-estimée par ses adversaires. Ce potentiel de résilience ne repose pas seulement sur des structures matérielles, mais sur un écosystème scientifique, technologique et institutionnel profondément enraciné dans le pays. Les réseaux académiques et militaires iraniens, loin d’avoir été démantelés, continuent de fonctionner à plein régime. Les universités du pays – y compris celles placées sous tutelle du ministère de la Défense ou intégrées aux Gardiens de la Révolution – demeurent des foyers d’innovation et de recherche. Elles forment chaque année des milliers d’ingénieurs, de physiciens et de spécialistes en technologies de défense, assurant une continuité humaine et scientifique qui compense, en partie, les pertes industrielles. À cela s’ajoutent les laboratoires civils et les instituts de recherche appliquée, souvent liés par des partenariats discrets à des structures militaires.

Par ailleurs, en 2023, L’Institut International pour les Études Stratégiques estimait que l’armement iranien était conséquent, mais obsolète. L’armement est en revanche compensé par les effectifs humains : selon Military Balance (2025), l’Iran disposerait de 610 000 membres militaires actifs (armée régulière et Gardiens de la révolution confondus). Face à un État hébreu jouissant de technologies de pointe et d’un soutien américain plus sophistiqué encore, (pensons à la bombe creusante GBU-57), l’Iran pourrait néanmoins compenser le déséquilibre armé grâce à l’aide de Moscou et à celle de Pékin. À cet égard, la récente participation d’un contingent iranien aux manœuvres de type ZAPAD-2025 (exercice militaire stratégique conjoint russo-biélorusse), aux portes de l’Europe, laisse assez peu de doute sur le caractère très relatif de l’isolement de Téhéran et sur son choix, certes contraint, d’un pivot vers l’Est. 

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