Le Grand entretien avec le colonel-général Ihor Smeshko – PARTIE 1

Le colonel-général ukrainien Ihor Smeshko s’exprime sur fond de drapeau national, symbole de résistance et de détermination face à l’agression russe.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Le colonel-général Ihor Smeshko est docteur ès sciences techniques, professeur d’analyse des systèmes et ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire d’Ukraine. Après sa première nomination comme attaché de défense de l’Ukraine aux États-Unis, il a occupé divers postes de tout premier plan au sein d’organismes et de comités gouvernementaux chargés de la sécurité nationale et de l’application des lois, notamment ceux de président du Comité conjoint du renseignement d’Ukraine, chef de la Direction principale du renseignement du ministère de la Défense, chef du Service de sécurité (SBU) d’Ukraine de 2003 à 2005 et secrétaire par intérim du Conseil de sécurité nationale et de défense. Smeshko est l’auteur des « Essais sur l’histoire de l’Ukraine ». Il a fondé le « Centre d’études et d’analyses stratégiques » et est le dirigeant du parti conservateur-démocrate ukrainien « Force et Honneur ».

Lors de la dernière élection présidentielle en Ukraine en 2019, Ihor Smeshko, alors nouveau venu en politique, s’est classé sixième et a obtenu plus d’un million de voix. Selon des sondages réalisés en janvier 2022, avant l’invasion russe à grande échelle, il occupait déjà la quatrième place dans les intentions de vote pour la présidentielle avec 9,6 % de soutien personnel, tandis que son parti « Force et Honneur » était crédité de 7,4 %, ce qui aurait pu en faire un parti parlementaire lors des élections suivantes.

Après l’invasion de 2022, il a annoncé qu’en tant que général de réserve, il suspendait ses activités politiques jusqu’à la fin de la guerre. Sa diplomatie publique et les présentations de ses ouvrages d’histoire ont conduit des médias russes à le dépeindre comme le général en chef des services spéciaux ukrainiens, prétendument à la tête d’une guerre informationnelle et d’opérations spéciales IPSO contre l’idéologie du « monde russe », laquelle, selon eux, « sape les fondements de la sécurité nationale et de la défense de la Russie ».

En exclusivité pour Le Diplomate média, il nous livre une longue et passionnante analyse réaliste (1ère PARTIE) de la guerre russe contre l’Ukraine, de ses origines et des défaillances du système de sécurité collective. Passé par l’enseignement et le renseignement, il revient aussi sur la bataille informationnelle durant ce conflit de plus de 3 ans…

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Entretien réalisé par Roland Lombardi

Le Diplomate : Pensez-vous que l’initiative de l’administration Trump est bonne et efficace ? Comment voyez-vous les grandes lignes d’un accord de paix qui puisse à la fois rétablir l’intégrité territoriale de l’Ukraine et offrir des garanties de sécurité durables pour la région et au-delà ?

Ihor Smeshko : Les initiatives de l’administration du président Donald Trump reflètent la crise du leadership aux États‑Unis, celle de la démocratie américaine, ainsi que l’inefficacité de l’OTAN qui, avant l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, était garante de la paix, de la liberté et de la démocratie, non seulement en Europe. Ces initiatives manquent de compréhension du fait que la guerre en Ukraine est une guerre pour la liberté et l’identité, et que ses conséquences seront fatales pour l’Europe comme pour les États‑Unis eux‑mêmes. Comme l’a justement rappelé récemment le sénateur américain Lindsey Graham, « la pureté morale compte aussi ».

Dans la lutte entre les démocraties et l’autoritarisme, on ne peut pas gagner sans idéologie ni principes moraux. Soit l’on défend la morale et les principes démocratiques, soit l’on adopte une approche purement affairiste et cynique, contribuant ainsi — fût‑ce inconsciemment — à la victoire d’un autoritarisme cynique. Le mépris du droit international, de la liberté et de la démocratie a plus d’une fois conduit l’humanité au désastre. Aujourd’hui, la possession d’armes nucléaires par des parties hostiles transforme cette lutte en question de survie pour notre planète.

Un plan de paix peut être mis en œuvre à condition que toutes les grandes puissances comprennent qu’elles portent une responsabilité collective pour la sécurité de la planète. Faute de quoi, leur sécurité propre, dans le monde contemporain, n’est qu’une illusion. Premièrement, elles doivent reconnaître leurs erreurs d’avoir sous‑estimé le rôle de l’Ukraine en Europe et en géopolitique. Deuxièmement, elles doivent reprendre l’application des normes existantes du droit international. Elles sont nécessaires non seulement pour honorer les garanties de sécurité données à l’Ukraine dans le Mémorandum de Budapest, mais aussi pour préserver la paix et assurer le développement évolutif de tous les pays du monde.

Sinon, la réaction en chaîne et l’effet domino ne seront pas arrêtés, et la boîte de Pandore que la Russie a ouverte en 2014 en annexant la Crimée ukrainienne ne sera pas refermée (« Général Smeshko : “Poutine place l’Europe au bord d’une troisième guerre mondiale” », par Laure Mandeville, Le Figaro, 20/03/2014). (https://www.lefigaro.fr/mon-figaro/2014/03/20/10001-20140320…ne-place-l-europe-au-bord-d-une-troisieme-guerre-mondiale.php)

Les contours du plan de paix étaient déjà visibles avant l’escalade de l’agression russe du 24 février 2022. Ils ont été publiés le 29 décembre 2021 sous le slogan : « Sans la sécurité de l’Ukraine, il n’y a pas de sécurité pour l’Europe ». Il restait deux mois avant l’invasion, et la mise en œuvre de ce plan aurait pu l’empêcher. L’objectif était de contrer l’initiative diplomatique du Kremlin et de saper ses arguments de propagande justifiant une nouvelle agression. La seule plateforme de pourparlers de paix aurait pu être le format des signataires du Mémorandum de Budapest de 1994, et les grandes lignes d’un accord de paix auraient dû être les suivantes. (https://sylaichest.org/ihor-smeshko-europe-cannot-be-secure-without-ukraines-security/)

Premièrement, il doit y avoir confirmation inconditionnelle des garanties de sécurité pour l’Ukraine au titre du Mémorandum de Budapest et adjonction à celui‑ci d’un accord additionnel. Cet accord aurait dû détailler de nouvelles procédures et mécanismes de mise en œuvre des garanties de sécurité, les mécanismes existants n’ayant pas fonctionné lorsque la Russie a saisi la Crimée en 2014. Ce nouveau mécanisme devait contenir une liste claire de toutes les formes d’assistance à l’Ukraine — dans les domaines diplomatique, informationnel, militaro‑économique et de la défense — que l’Ukraine aurait reçue automatiquement en cas de nouvelle agression. Le but principal de ces mesures aurait été d’assurer la protection de l’intégrité territoriale et de l’inviolabilité des frontières de l’Ukraine, telles qu’elles existaient au moment de l’octroi des garanties de sécurité en 1994.

Cette étape est la seule manière de restaurer le système juridique international détruit par la Russie en 2014. Je rappelle qu’il a maintenu la paix — pas seulement sur le continent — pendant 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’ajout d’un nouvel accord au mémorandum s’impose parce que son texte actuel, traité international à part entière et valide, s’est révélé insuffisant pour que certains responsables l’interprètent sans ambiguïté et l’appliquent sans réserve. Cela a conduit à la tragédie du peuple ukrainien, à une guerre de onze ans en Europe et à la destruction de tout l’édifice du droit international et des accords en matière de désarmement et de non‑prolifération nucléaire.

Dans le même temps, compte tenu des exigences formulées par la Russie à la veille de l’invasion de 2022, un nouveau traité pourrait confirmer le statut de neutralité de facto de l’Ukraine. Celle‑ci s’engagerait à retirer de sa Constitution la disposition relative à l’adhésion à l’OTAN. Cela se ferait conformément aux procédures prévues par la Constitution et la législation ukrainiennes en vigueur, et en parallèle de la mise en œuvre pleine et entière par la Russie de ses garanties de sécurité au titre du Mémorandum de Budapest et de la libération de l’ensemble du territoire de l’Ukraine.

L’OTAN elle‑même devrait devenir le nouveau garant collectif de la sécurité de l’Ukraine, en compensation de onze années de guerre non provoquée menée par la Russie contre elle et de l’accord de l’Ukraine à une neutralité active et à la non‑adhésion à l’OTAN. L’Alliance pourrait rejoindre les signataires et garants du Mémorandum de Budapest en signant un accord additionnel au mémorandum afin de dissuader la Russie d’une éventuelle nouvelle agression contre l’Ukraine.

Ainsi, la Russie recevrait la garantie qu’aucune infrastructure ni troupe de l’OTAN ne serait déployée sur le territoire ukrainien, et l’Ukraine, sans adhérer à l’Alliance, obtiendrait des garanties de sécurité et la protection de l’OTAN en cas de nouvelle agression contre elle. Cela s’accompagnerait d’engagements réciproques possibles de l’Ukraine à soutenir l’OTAN en cas d’agression contre des États membres de l’Alliance. (https://sylaichest.org/ihor-smeshko-europe-cannot-be-secure-without-ukraines-security/)

Deuxièmement, les États‑Unis devraient accorder à l’Ukraine le statut d’allié majeur non membre de l’OTAN, en reconnaissance de sa contribution exceptionnelle au renforcement des capacités de défense américaines par l’élimination volontaire du troisième arsenal nucléaire du monde. On sait que sa composante stratégique était dirigée précisément contre les États‑Unis et avait le potentiel de détruire le pays le plus puissant du monde. Un tel statut contribuerait à un partenariat stratégique plus approfondi dans le domaine militaro‑technique, crucial pour l’Ukraine, en aidant à son réarmement et à la restauration de la production d’équipements de défense grâce aux technologies modernes.

Troisièmement, il doit être confirmé que l’Ukraine, pays de neutralité active, possède le droit souverain de renforcer sa propre sécurité et sa défense par des accords bilatéraux et multilatéraux régionaux visant à renforcer la paix régionale et internationale, y compris, en particulier, des accords avec l’UE et les pays de l’OTAN pour la protection des valeurs communes européennes et démocratiques. À mon sens, ces grandes lignes d’un accord de paix possible restent pertinentes aujourd’hui.

Le non‑respect par la Russie du Mémorandum de Budapest a ébranlé la confiance dans les garanties internationales. Selon vous, quelles leçons en tirer pour renforcer l’efficacité de futurs accords de non‑prolifération et de désarmement ?

Merci pour votre question. Vous avez absolument raison. Le non‑respect du Mémorandum de Budapest signifie la mort juridique non seulement du Traité sur la non‑prolifération des armes nucléaires de 1968, mais aussi de tout autre nouvel accord sur la non‑prolifération et le désarmement nucléaire. Quel pays doté de l’arme nucléaire ou en passe de s’en doter suivra l’exemple de l’Ukraine ? C’est aussi la fin du leadership mondial des États‑Unis — en tant qu’autorité morale pour les peuples aspirant à la liberté et à la démocratie, et en tant que garant des accords internationaux signés sur le désarmement nucléaire et conventionnel.

C’est également la fin de la foi dans la fiabilité et la capacité opérationnelle de l’OTAN. La capacité de combat ne se mesure pas uniquement par des déclarations de volonté de défendre. Elle se démontre par la détermination et l’aptitude du leadership politico‑militaire à prendre des décisions rapides et opportunes quant à l’organisation et à la conduite des opérations, notamment à dissuader des agresseurs potentiels par l’affichage de la force, plutôt qu’à les encourager à l’agression par l’étalage de faiblesse.

L’Ukraine a prouvé en pratique son attachement à la sécurité internationale, à la stabilité stratégique et au désarmement nucléaire. Elle a déjà accompli une démarche historique sans précédent en éliminant le troisième arsenal nucléaire du monde. Personne dans l’histoire n’a fait une contribution aussi significative à la sécurité mondiale — ni avant ni après l’Ukraine. Par ce geste, l’Ukraine a incroyablement renforcé la défense des États‑Unis en particulier. L’arsenal d’armes nucléaires stratégiques de l’Ukraine avait le potentiel de détruire le pays le plus puissant du monde. En cas d’attaque de missiles lourds ukrainiens depuis le sud, au‑dessus du Mexique, les États‑Unis n’auraient eu aucune défense antimissile efficace.

L’Ukraine a agi ainsi par foi dans la moralité du chef du monde démocratique, qui proclamait depuis des décennies son engagement pour la liberté des peuples, le droit international et la démocratie. À la demande des États‑Unis, 176 missiles balistiques intercontinentaux super‑lourds ont été détruits et plus de 6 000 ogives nucléaires ont été transférées à la Russie. Des dizaines de vecteurs stratégiques ont été détruits, y compris les bombardiers les plus lourds du monde, Tu‑160 et Tu‑95, dont l’Ukraine possédait plus de 40 exemplaires. Toutes les armes nucléaires tactiques et des dizaines de bombardiers de première ligne Tu‑22, ainsi que leurs vecteurs, ont été éliminés.

Pour les États‑Unis, l’élimination de cette menace a économisé aux contribuables américains des milliers de milliards de dollars en dépenses de défense et de dissuasion. Cela a été obtenu au détriment des capacités de sécurité et de défense de l’Ukraine. Cela a été reconnu publiquement par l’ancien président américain Bill Clinton, sous l’administration duquel le désarmement nucléaire de l’Ukraine a eu lieu. L’Ukraine a perdu son propre arsenal d’armes de dissuasion — qui vaudrait, lui aussi, des milliers de milliards de dollars aujourd’hui — sans aucune compensation réelle. N’est‑ce pas là une illustration supplémentaire des mots attribués à Henry Kissinger : il peut être dangereux d’être l’ennemi de l’Amérique, mais être son ami est fatal.

Il est donc clair que l’efficacité de tout futur accord de désarmement et de non‑prolifération dépendra entièrement de l’application de ceux déjà signés. Cela vaut d’abord pour l’Ukraine, chef de file mondial du désarmement nucléaire, et donc pour l’exécution du Mémorandum de Budapest. Son non‑respect, en particulier par des pays démocratiques, porte un coup à l’image de l’ensemble des démocraties. Il sape également tout le système du droit international fondé sur la Convention de Vienne sur le droit des traités de 1969.

Si les dispositions du Mémorandum de Budapest, signé selon la Convention de Vienne et constituant un traité international à part entière, ne sont pas mises en œuvre, sur quelle base de droit international pourra‑t‑on signer de nouveaux accords ? Par exemple, qu’en est‑il du nouveau « mémorandum » que le président Poutine a accepté de préparer, sur suggestion du président Trump, pour discussion en vue de mettre fin à la guerre ?

Et quelles garanties y a‑t‑il que la Russie respectera ce nouveau mémorandum alors qu’elle a violé brutalement le Mémorandum de Budapest signé auparavant ? Le refus de reconnaître la validité du Mémorandum de Budapest, qu’elle a elle‑même signé, revient à rejeter la Convention de Vienne et à inaugurer une ère de force brute plutôt que de droit international.

Je rappelle qu’en violant le Mémorandum de Budapest et les frontières de l’Ukraine, la Russie a aussi détruit les Accords d’Helsinki de 1975. Cela a déclenché un « effet domino » quant à la possibilité de détruire toutes les frontières en Europe établies après la Seconde Guerre mondiale. Ne pas rétablir l’Ukraine dans ses frontières reconnues revient à considérer les Accords d’Helsinki comme un autre « château de cartes ». Cela signifie que n’importe quel pays peut désormais détruire son voisin, pourvu qu’il en ait la puissance.

Enfin, le non‑respect du Mémorandum de Budapest donne à l’Ukraine le droit juridique de se retirer du Traité sur la non‑prolifération des armes nucléaires. Les deux traités sont interconnectés et forment un tout pour l’Ukraine. Le nom complet du Mémorandum de Budapest est : « Mémorandum sur les garanties de sécurité en lien avec l’adhésion de l’Ukraine au Traité sur la non‑prolifération des armes nucléaires ». L’absence des garanties de sécurité promises à l’Ukraine en constitue un fondement légitime. Même l’ancien droit anglo‑saxon reconnaissait que toute partie à un accord ayant fourni ses propres prestations a un droit légitime à une compensation équitable. Pas de garanties – pas d’engagements de non‑prolifération.

Ainsi, la question du rétablissement de l’intégrité territoriale de l’Ukraine est directement liée au régime international de non‑prolifération nucléaire, à la sécurité globale et à l’avenir du désarmement nucléaire. Le retrait de l’Ukraine de ce traité signifierait la fin de son fonctionnement effectif. Aucun pays au monde n’échangera plus jamais la possession ou la possibilité de posséder des armes nucléaires contre des garanties de sécurité quelles qu’elles soient et n’adhérera au traité de non‑prolifération.

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La guerre en Ukraine a révélé les limites du système actuel de sécurité collective, notamment à l’ONU. Quelles réformes institutionnelles ou évolutions recommanderiez‑vous pour prévenir et gérer efficacement de tels conflits à l’avenir ?

Comme nous l’avons déjà dit, l’occupation de la Crimée par la Russie a détruit depuis 2014 le système juridique international issu de la Seconde Guerre mondiale. L’ONU s’est trouvée plongée dans une profonde crise institutionnelle. L’agression de la Russie contre l’Ukraine, l’un des membres fondateurs de l’ONU, n’a pas reçu de réponse adéquate de l’Organisation, alors que, selon sa Charte, elle était tenue d’« adopter des mesures collectives efficaces pour prévenir et réprimer tout acte d’agression ».

Les actions de l’agresseur, la Russie, en près de onze années de guerre, n’ont pas reçu de réponse adéquate ni même une seule résolution adéquate. L’organisation internationale, créée pour empêcher les guerres, n’a pas privé l’agresseur de son droit de veto au Conseil de sécurité en tant que partie au conflit armé. Elle n’a recouru à aucun des mécanismes de l’ONU pour imposer la paix, alors que sa Charte le prévoit. Sans parler du fait qu’elle n’a même pas menacé la Russie de revoir la procédure de son adhésion à l’ONU — laquelle s’est produite sur la base de la proclamation unilatérale de la Fédération de Russie comme seul successeur de l’URSS, en contradiction avec la réalité et en violation de la Charte et des normes du droit international.

La sortie de cette situation passe par la restauration de l’architecture de sécurité internationale dans les nouvelles conditions d’affrontement réel entre pays autoritaires et pays démocratiques. Il faut commencer par renforcer les accords bilatéraux et multilatéraux, d’abord au sein de l’Union européenne et de l’OTAN. Nous devons nous unir autour d’une idéologie commune, avec pour objectif la protection de la liberté, de l’État de droit, des droits de l’homme et des valeurs démocratiques. Nous devons tenir compte des réalités de la politique de l’administration américaine actuelle et compter avant tout sur des forces européennes unies pour créer un système de sécurité collective efficace et autosuffisant pour le continent.

La France, puissance nucléaire et membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, pourrait jouer un rôle majeur dans la sécurité européenne. Comment voyez‑vous la contribution française au maintien de la paix et des garanties de sécurité en Ukraine après la guerre ?

L’Ukraine apprécie hautement l’aide que la France a fournie et continue de fournir dans la lutte contre l’agression russe. L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie est un tournant qui doit stimuler des changements dans le système européen de sécurité collective. La France a joué historiquement un rôle de premier plan dans la formation de la culture européenne et des valeurs, ainsi que des formes modernes de démocratie et des idées d’humanisme universel. Elle a aussi combattu la tyrannie, les armes à la main, pendant des siècles. Elle a aujourd’hui toutes les raisons de rejoindre le Royaume‑Uni, l’Allemagne, l’Italie et d’autres pays européens influents pour diriger une nouvelle coalition de démocraties européennes.

Notre époque confirme une fois de plus le génie et la clairvoyance du général de Gaulle, qui plaidait pour l’autonomie stratégique de la France, y compris par la possession de l’arme nucléaire. Il fut l’un des premiers à avertir les Européens que « l’Amérique n’a pas d’amis, elle n’a que des intérêts » et que « l’Europe, c’est les Européens. On ne peut pas la construire sous le parapluie américain ». Il appelait de ses vœux et promouvait la création d’une Europe unie, indépendante des États‑Unis comme de l’URSS d’alors. Sa maxime, « l’indépendance véritable ne peut exister sans indépendance de la défense », est un principe directeur pour les Européens d’aujourd’hui.

L’Ukraine pourrait investir dans cette nouvelle coalition l’un de ses atouts humains les plus précieux : un haut niveau d’éducation et des valeurs chrétiennes, avec une population à 97 % de souche européenne et à plus de 90 % de chrétiens pratiquants.

Les soldats et officiers ukrainiens sont considérés parmi les meilleurs professionnels depuis le XVIIe siècle. Selon Voltaire, l’Ukraine cosaque était alors l’un des pays les plus démocratiques d’Europe. L’armée ukrainienne compte aujourd’hui plus d’un million de soldats ayant l’expérience du combat moderne, avec une réserve d’effectifs d’ampleur comparable. Avec le réarmement approprié, elle pourrait figurer parmi les cinq premières au monde en puissance de combat globale. L’Ukraine, plus grand pays d’Europe par sa superficie, se classe première ou deuxième en Europe et environ cinquième au monde pour le ratio des gisements et ressources naturelles explorés par habitant, devant les États‑Unis, la Chine et l’Inde.

La nouvelle coalition, conduite par les démocraties européennes établies, pourrait inclure des pays membres de l’OTAN comme d’autres démocraties qui reconnaissent déjà la nécessité d’établir une alliance politico‑militaire efficace avec une nouvelle armée de coalition. Cette armée doit être capable de défendre le continent européen contre toute menace moderne de manière autonome, sans les États‑Unis. Un tel pas pourrait, à son tour, inciter les États‑Unis à repenser leur rôle dans le système de sécurité mondiale. La dernière poussée d’isolationnisme aux États‑Unis découle de l’érosion des institutions démocratiques, y compris dans ce qui fut, jusqu’à récemment, le porte‑étendard de la démocratie. C’est, à son tour, la conséquence du déclin de la qualité des élites, de l’amincissement de la classe moyenne et de la baisse de la culture politique des électeurs. Ces tendances menacent toute démocratie, même stable.

Le slogan « Make America Great Again » séduit ceux qui aiment les réponses simples à des questions complexes mais ne voient pas l’ensemble, seulement des fragments. Surtout, ils ne comprennent pas en quoi résidait la véritable grandeur des États‑Unis : dans les idéaux de liberté et de démocratie insufflés par les pères fondateurs de la Constitution américaine, idéaux venus d’Europe, notamment du siècle des Lumières en France. En trahissant l’Europe et ces idéaux, les États‑Unis perdent leurs racines culturelles et spirituelles — qu’ils ne pourront remplacer par rien. L’autoritarisme comme forme de gouvernement est souvent perçu comme naturel en Asie. Dans la lutte idéologique contre le confucianisme et l’islamisme agressif, les États‑Unis n’ont aucune chance de survivre sans les idéaux européens de liberté, d’humanisme et de démocratie.

À cet égard, il convient de rappeler l’avertissement de Zbigniew Brzezinski : la démocratie n’est ni un donné ni l’état naturel de la société, mais un système complexe qui exige un soutien et une discipline constants. La liberté n’existe que là où elle est soutenue par des institutions fortes et des mécanismes juridiques ; autrement, elle cède la place au chaos. Brzezinski avertissait aussi que les États ne périssent pas par les guerres, mais par la dégradation des élites. « Quand la classe dirigeante devient incapable de gouverner, le pays s’affaiblit, quelles que soient les menaces externes. »

Enfin, une autre contribution que la France pourrait apporter à la formation d’une nouvelle armée de coalition des démocraties européennes serait de développer une nouvelle procédure de prise de décision en matière de défense, différente de celle actuellement en vigueur à l’OTAN. L’exemple en est l’action et la détermination du général de Gaulle qui, comprenant la nocivité de l’ancien modèle de gouvernement pour la France, a assumé la charge de créer la Ve République. La procédure de décision existante à l’OTAN est démocratique, mais même dans la République romaine antique, en temps de guerre, les procédures de gouvernance se déplaçaient vers la responsabilité personnelle de deux consuls, et non de trente.

Depuis 2014, la Russie mène une guerre informationnelle très active contre l’Ukraine. Quels outils l’Ukraine devrait‑elle privilégier pour contrer cette propagande à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières ?

La Russie a lancé une guerre non déclarée, d’abord informationnelle, non seulement contre l’Ukraine mais aussi contre l’Occident collectif, dès 2005. Le Kremlin n’a pas pardonné à l’Ukraine la défaite de son protégé Ianoukovitch à l’élection présidentielle de 2004. Il en a ouvertement accusé les États‑Unis et les pays occidentaux, tandis que Ianoukovitch et son entourage imputaient leur défaite au président d’alors, Koutchma, et à l’opposition au sein du Service de sécurité d’Ukraine. Dès le début, la Russie a mené cette guerre non déclarée sous forme hybride : d’abord secrète et subversive, par les services spéciaux russes, sans usage direct de la force militaire. Depuis, l’Ukraine et les pays occidentaux ont été attaqués dans les sphères informationnelle, politique et économique.

Les services de renseignement ukrainiens et occidentaux, ainsi que les dirigeants politico‑militaires occidentaux, ont choisi d’ignorer l’agression du Kremlin et le début de la préparation psychologique de la population russe à une confrontation ouverte avec l’Occident. Les raisons en furent diverses. Mais nous avons commencé à perdre du temps, il y a vingt ans, pour nous préparer à repousser avec succès l’agression militaire contre l’Ukraine. Malheureusement, depuis lors, aucune stratégie de riposte à la Russie n’a été élaborée, ni les mesures nécessaires prises pour renforcer l’armée, réarmer, fortifier le complexe militaro‑industriel et préparer psychologiquement la société à se défendre contre une éventuelle attaque.

De surcroît, la propagande russe a été autorisée à opérer sans entrave dans l’espace informationnel, non seulement en Ukraine mais aussi dans les pays occidentaux. La falsification de l’histoire, la privatisation de la victoire de la Seconde Guerre mondiale, la diabolisation des démocraties de « l’Occident collectif » et la création de mythes sur un « nazisme ukrainien » ont été les premières armes du Kremlin dans la guerre de l’information — près de dix ans avant la transition de la Russie vers l’agression militaire contre l’Ukraine.

L’histoire falsifiée est devenue une arme majeure dans la tentative du président Poutine de détruire l’Ukraine. Par exemple, mon petit livre « Essais sur l’histoire de l’Ukraine », traduit en langues européennes, dont le français, a provoqué l’hystérie sur les chaînes fédérales russes et a été qualifié d’opération spéciale d’information et psychologique contre la Russie.

La réécriture de l’histoire est un vecteur de légitimation de la politique du Kremlin. Comment l’Ukraine peut‑elle répondre à cette instrumentalisation de l’histoire, sans tomber dans le piège d’une contre‑propagande simpliste ?

Vous avez parfaitement raison. La propagande russe falsifie activement et dissimule des faits historiques. Elle diffuse des théories pseudo‑scientifiques pour justifier l’invasion de l’Ukraine, le génocide des Ukrainiens et la tentative de détruire la nation et l’État ukrainiens. L’usage par le Kremlin de récits historiques mensongers mérite bien plus d’attention internationale qu’il n’en reçoit actuellement. À cet égard, il est parlant que le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, ait reproché à la Russie, face au président Trump, d’avoir envoyé à Istanbul des « personnes non sérieuses » pour négocier, dirigées par « un certain historien », Medinski. (https://www.atlanticcouncil.org/blogs/ukrainealert/fake-history-is-a-crucial-weapon-in-vladimir-putins-bid-to-destroy-ukraine/)

Marie Yovanovitch, diplomate de carrière et ancienne ambassadrice américaine de longue date en Ukraine, témoigne également du fait que, depuis l’époque de l’Empire russe, la Russie a réussi à dissimuler la véritable histoire de la Rus‑Ukraine. Elle a reconnu que l’establishment américain, formé dans les meilleures universités des États‑Unis, ne savait rien de l’histoire de l’Ukraine à l’effondrement de l’URSS. Pendant des décennies, la Maison Blanche a regardé l’Ukraine à travers le prisme de ses relations prioritaires avec le Kremlin, se guidant sur des récits mythiques inventés par l’historiographie et la propagande de Moscou au sujet de la Russie et de l’Ukraine.

Aujourd’hui encore, beaucoup en Occident ignorent l’histoire millénaire de l’Ukraine et de son ancien peuple européen. L’Ukraine moderne n’est en aucun cas le « petit frère » de la Russie. Bien au contraire : la Russie moderne a émergé des anciennes terres vassales de l’État médiéval de la Rus, centré sur l’ancienne Kyiv, capitale de l’Ukraine actuelle. Avant la conquête de ces terres par les Mongols au XIIIe siècle, c’est de Kyiv, et non l’inverse, que le christianisme et des éléments de culture et de gouvernance européennes sont parvenus dans ces terres vassales. Moscou, en tant que ville, n’existait même pas encore, et il n’y avait pas d’État moscovite séparé. Par exemple, des pièces d’or étaient frappées à Kyiv dès le Xe siècle, tandis qu’en Moscovie on n’en frappe qu’à partir du XVIIIe siècle. (https://blogs.pravda.com.ua/authors/smeshko/6855275c668a7/)

Depuis le Moyen Âge, la Rus‑Ukraine a été le bouclier de l’Europe contre les conquérants asiatiques. Ses grands princes et rois étaient apparentés à presque toutes les dynasties d’Europe. La Moscovie est apparue comme État indépendant au XVe siècle, sur les ruines de l’Empire mongol des Chinggisides ; auparavant, elle était un ulus de la Horde d’Or. La guerre actuelle contre l’Ukraine peut à juste titre être considérée comme une nouvelle tentative de conquête néo‑mongole de l’Europe.

Pour l’instant, on peut peu faire pour « dézombifier » et changer l’opinion publique en Russie. En revanche, il faut une lutte plus efficace contre la désinformation russe sur l’histoire de l’Ukraine en Occident. Elle vise à délégitimer la lutte de l’Ukraine et le combat de son peuple pour son identité et sa survie, et pourrait réduire le soutien occidental au moment où l’Ukraine en a le plus besoin. Ce serait sans conteste une tragédie non seulement pour l’Ukraine, mais pour tout l’Occident.

L’heure de vérité est arrivée. Les Européens doivent enfin comprendre que le véritable objectif de la guerre de la Russie contre l’Ukraine est d’établir un contrôle sur toute l’Europe. Cela est confirmé par des documents américains déclassifiés, notamment une conversation entre le président américain Clinton et le président russe Eltsine lors de leur rencontre à Istanbul, le 19 novembre 1999. Eltsine y demande directement à Clinton de « simplement donner l’Europe à la Russie ». Le dialogue s’est poursuivi ainsi :

Eltsine : « Les États‑Unis ne sont pas en Europe. L’Europe devrait être l’affaire des Européens. La Russie est à moitié européenne et à moitié asiatique. »


Clinton : « Alors vous voulez aussi l’Asie ? »


Eltsine : « Bien sûr, bien sûr, Bill. À terme, nous devrons nous mettre d’accord sur tout cela. »
Clinton : « Je ne pense pas que les Européens aimeraient beaucoup cela. »
Eltsine : « Pas tous. Mais moi, je suis Européen. Je vis à Moscou. Moscou est en Europe, et cela me plaît. Vous pouvez prendre tous les autres États du monde et leur fournir la sécurité. Je prendrai l’Europe et je leur fournirai la sécurité. Enfin, pas moi ; la Russie… Bill, je suis sérieux. Laisse l’Europe à elle‑même. L’Europe ne s’est jamais sentie aussi proche de la Russie qu’aujourd’hui. Nous n’avons aucune divergence de vues avec l’Europe, sauf peut‑être sur l’Afghanistan et le Pakistan. »

Le potentiel informationnel de la véritable histoire de la Rus‑Ukraine offre une base puissante pour démystifier les mythes du Kremlin. Le fait que le plus grand pays eurasiatique du monde tente d’approprier l’histoire et l’identité nationale de son voisin européen, tout en dissimulant sa propre composante, majoritairement autoritaire et asiatique, doit être exposé et nommé. Cela doit constituer une tâche stratégique pour toutes les autorités de l’État en Ukraine.

L’un des pas cruciaux pour reprendre l’initiative dans la guerre de l’information contre la Russie est la diffusion mondiale de l’idée nationale ukrainienne contemporaine, qui met en lumière les différences historiques et culturelles entre les peuples ukrainien et russe et leurs aspirations en matière d’État. À titre d’exemple, la version de l’idée nationale formulée en 2018 reflète les repères nationaux‑spirituels et historico‑culturels des Ukrainiens, forgés tout au long de l’histoire de notre peuple, dans trois dimensions — spirituelle, socio‑économique et étatique :

1) Dieu, la Liberté, la Famille et l’Ukraine ont toujours été et resteront les valeurs spirituelles suprêmes du peuple ukrainien ;

2) La Culture, la Science, la Terre et la Propriété, équitablement partagées entre les citoyens et l’État, nourriront à jamais l’Ukraine ;

3) L’Électivité, la Justice sociale, la Légalité et l’Armée protégeront toujours les droits des Ukrainiens à la vie, à la liberté et au bonheur, et défendront l’unité et l’indépendance de l’État ukrainien.

Quelles initiatives concrètes — en matière de médias, de législation ou d’éducation — recommanderiez‑vous pour renforcer la résilience des sociétés face aux fausses nouvelles et préserver la crédibilité des faits ?

Malheureusement, les fausses nouvelles ont l’impact le plus fort sur les personnes au faible niveau d’éducation, de culture et de protection sociale — celles qui sont incapables d’analyser les faits et préfèrent des réponses simples à des questions complexes. Au moins en partie pour pouvoir expliquer leur situation insatisfaisante en blâmant autrui plutôt que leur propre inaction face au mal réel. Pour lutter contre les fausses nouvelles, il faut améliorer, d’abord et avant tout, la culture politique des électeurs — surtout dans les pays démocratiques. Car la politique de l’information est le quatrième pilier du pouvoir d’État, aux côtés de l’économie, de l’armée et de la diplomatie.

Par exemple, l’un des principaux problèmes de l’Ukraine contemporaine est que, malgré un peuple parmi les plus épris de liberté et travailleurs d’Europe et des soldats professionnels solides, elle a presque perdu son élite politique. Depuis 1991, nous avons traditionnellement élu des gouvernements de plus en plus faibles sur le plan professionnel, tandis que nos électeurs sont devenus de plus en plus sensibles aux fausses nouvelles et à la manipulation de l’information, qu’elle vienne des médias progouvernementaux, pro‑russes ou des clans oligarchiques. Cela tient au fait que, pour le peuple ukrainien — qui n’a pas eu d’État pleinement constitué pendant plus de 300 ans avant 1991 — plus le pouvoir paraît simple et accessible, plus il est proche. L’intelligence, l’éducation et, surtout, une aristocratie innée rebutent, suscitant méfiance, colère, envie, voire hostilité parmi la majorité du « peuple simple ».

Un environnement parfait, assurément, pour le « black PR », les fausses nouvelles et « l’assassinat informationnel », si l’objectif est d’empêcher les meilleurs talents nationaux et les représentants de l’intelligentsia morale d’accéder au pouvoir politique. En l’absence de médias indépendants et professionnels, tout devient une question technique pour les stratèges politiques au service du pouvoir en place ou des clans oligarchiques néo‑féodaux locaux.

Que faire pour combattre ces phénomènes ? Mission impossible sans soutien de l’État à l’éducation, la science et la culture ; sans une nouvelle illumination dans les universités et les écoles ; et sans amélioration de la culture politique des électeurs. Cela vaut d’autant plus que l’autoritarisme, grâce aux oligarques, frappe déjà à la porte, y compris dans les démocraties. L’État doit veiller à limiter l’influence des oligarques sur les médias, et les partis fondés sur l’idéologie démocratique doivent dénoncer d’éventuels abus de pouvoir des forces politiques qui utiliseraient les médias uniquement à leurs propres fins.

Pour renforcer la stabilité de la société dans son ensemble, il faut de nouvelles lois conformes aux lois objectives de la vie démocratique. Les formes de démocratie évoluent, changent et exigent des ajustements adaptés. N’oublions pas que nous sommes entourés d’États hostiles, autoritaires et non démocratiques, ainsi que d’idéologies hostiles à la véritable démocratie. L’une d’elles est l’idéologie du globalisme libéral, qui ouvre en réalité la voie à un autoritarisme global en répandant le chaos dans le monde.

Selon les lois modernes de la démocratie, au moins deux partis parlementaires structurants et engagés sont nécessaires à son existence stable et durable dans un pays. Ces partis doivent être fondés sur l’idéologie démocratique, attachés à l’État de droit et à ses procédures, et non sur le désir caché de l’un d’eux de s’emparer du pouvoir en utilisant seulement les procédures et le populisme politique pour bâtir une autocratie.

Tout cela fait défaut aujourd’hui en Ukraine. L’absence de tels partis signifie l’absence d’initiateurs et de porteurs de l’idéologie de la démocratie et d’une politique d’information d’État pro‑ukrainienne. Il en résulte une carence de médias de masse indépendants et professionnels dont les propriétaires seraient attachés à l’idéologie de la démocratie plutôt qu’à leurs intérêts propres. Leur véritable objectif devrait être d’occuper une position publique claire — et non de la simuler pour couvrir leur volonté de conquérir le pouvoir en coopérant avec les autorités et les oligarques, en distribuant une dose de vérité et en la manipulant à des fins non étatiques…

Quant au professionnalisme et à la stabilité des autorités de l’État, qui doivent garantir la lutte contre les fausses nouvelles, la désinformation et même la propagande hostile, ils doivent reposer sur un système légalement défini de protection des experts non partisans servant dans les structures gouvernementales concernées.

Ils seront ainsi protégés et libres de toute influence politique illégale de la part de dirigeants — élus ou nommés — temporaires. Ce sont eux, professionnels de carrière et non partisans, qui doivent préserver et protéger la Constitution et les intérêts nationaux du pays, et non le programme politique des partis vainqueurs de la dernière élection. Ils sont les dépositaires de la mémoire institutionnelle, du professionnalisme et de la continuité des traditions nationales — pas des nouveaux programmes de partis qui changent après chaque scrutin…

Vous avez vous‑même publié des travaux et essais sur l’histoire de l’Ukraine. En quoi votre perspective historique éclaire‑t‑elle la situation actuelle et contribue‑t‑elle à la défense de l’identité ukrainienne ?

Aujourd’hui, le Kremlin falsifie activement l’histoire, répandant propagande et théories pseudo‑historiques fondées sur l’affirmation que les Ukrainiens et les Russes ne font « qu’un seul peuple » et ont « une histoire commune », et que, par conséquent, la guerre entre la Russie et l’Ukraine est une « affaire familiale interne ». Moscou cherche à justifier son crime contre l’Ukraine, les Ukrainiens et l’humanité, à dissimuler la vérité sur l’attaque contre l’Ukraine, l’annexion de 20 % de son territoire et la tentative de détruire la nation et l’État ukrainiens. C’est, sans exagération, une tentative de génocide d’un des plus anciens peuples d’Europe, avec l’appropriation de son nom historique, de ses documents d’origine, de ses terres et de ses ressources naturelles. Et, à travers le prisme de faits historiques falsifiés, la Russie ne lave pas seulement le cerveau de sa propre population, mais mène une guerre informationnelle en Occident pour désinformer les électeurs occidentaux et bloquer le soutien de leurs gouvernements à l’Ukraine dans sa lutte contre l’agresseur. (https://www.atlanticcouncil.org/blogs/ukrainealert/fake-history-is-a-crucial-weapon-in-vladimir-putins-bid-to-destroy-ukraine/)

Bien que je puisse être considéré comme un technocrate — et je suis fier d’avoir été professeur d’analyse et de synthèse de systèmes techniques complexes (dans le domaine des systèmes de guidage d’armes de haute précision) pendant près de 30 ans — l’histoire fut mon premier amour « scolaire » (avec les mathématiques).

J’ai publié un petit livre compact, « Essais sur l’histoire de l’Ukraine », en réponse à la guerre de l’information et aux opérations spéciales d’information et psychologiques actuellement menées activement par le Kremlin. Il est composé de publications séparées sur des sujets historiques parues depuis 2010. Le livre a été publié en trois éditions en ukrainien et a été traduit en anglais, français, bulgare et russe. Il est devenu un best‑seller sur Amazon. Bientôt, il paraîtra en allemand, espagnol et polonais.

Des présentations du livre ont eu lieu dans plusieurs parlements et à de nombreux salons du livre en Occident. En particulier, la présentation de sa traduction en bulgare au parlement de Sofia, quelques jours avant le vote d’une éventuelle crise gouvernementale, a clairement contribué à prévenir l’émergence d’un « syndrome anti‑ukrainien » dans un pays ami, semblable à la Hongrie et à la Slovaquie. Cette présentation a été précédée de nombreux entretiens que j’ai donnés sur la véritable histoire de l’Ukraine sur les principales chaînes de télévision bulgares.

Dans une certaine mesure, ce livre est une sorte d’antidote dans la lutte contre la nouvelle idéologie impériale russe et la falsification de la vérité historique. Il constitue, en substance, l’un des moyens de contrer la guerre de l’information et les opérations psychologiques actives menées par le Kremlin — contre l’Ukraine et l’Occident. C’est aussi un exemple de diplomatie publique, de « soft power », et de contre‑propagande sur le champ de bataille informationnel. L’importance de ce dernier point a été récemment affirmée avec courage par le directeur du renseignement extérieur français (DGSE), Nicolas Lerner.

Il a été le premier des chefs des services de renseignement de l’OTAN à reconnaître ouvertement que « la Russie prépare idéologiquement une possible intervention militaire » contre l’OTAN. Cette menace est existentielle pour l’ensemble de l’Europe. Son fondement est l’idéologie néo‑impériale et antidémocratique du Kremlin, basée sur une perception fallacieuse du monde, la falsification de l’histoire et, possiblement, la volonté d’achever ce que la Horde d’Or n’a pas réussi au XIIIe siècle : diviser et subjuguer l’Europe et imposer à ses peuples des formes de gouvernement dictatoriales d’origine asiatique en nouveaux vassaux. Ce scénario ne rappelle‑t‑il pas les sympathies et le comportement de certains pays de l’UE qui soutiennent de facto la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine ?

Les « Essais sur l’histoire de l’Ukraine » comprennent également une section séparée qui formule l’idée nationale moderne de l’Ukraine ainsi que trois lois fondamentales de construction des démocraties dans les conditions actuelles. Je crois que cela pourrait constituer la base de la stratégie de reconstruction post‑guerre de l’Ukraine et de son développement ultérieur en tant que pays autosuffisant, économiquement et militairement fort — l’un des piliers de la sécurité européenne au XXIe siècle.

À lire aussi : Objectifs de la Russie en Ukraine et contre-stratégie occidentale


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