
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Depuis plus de vingt ans, l’Afrique est le théâtre d’une guerre contre le terrorisme menée par les États-Unis, rarement médiatisée, mais dont les effets sur le terrain sont ravageurs. Cette stratégie, qui devait apporter stabilité, sécurité et renforcement des capacités locales, s’est transformée en un engrenage incontrôlable de violence, d’instabilité politique et de catastrophes humanitaires. Un récent rapport du Africa Center for Strategic Studies – un centre de recherche affilié au Pentagone – dresse un bilan sévère : loin d’avoir réduit la menace, l’approche militaire américaine a, dans de nombreux cas, exacerbé la crise.
Plus de guerre, plus de morts : Le paradoxe américain
Entre 2013 et 2025, les décès liés à la violence jihadiste ont augmenté de 60 %. Au total, ce sont près de 155 000 Africains qui ont perdu la vie du fait d’activités terroristes, principalement en Somalie et dans la bande sahélienne, où chaque région compte plus de 49 000 morts. Cette explosion de la violence coïncide avec une intensification des activités militaires américaines : bases avancées, drones, troupes spéciales, formations et transferts d’armement.
Loin de freiner la progression des groupes islamistes, cette stratégie semble leur avoir offert un terreau fertile. Le territoire contrôlé par ces groupes s’étend aujourd’hui sur 950 000 km² – l’équivalent de la Tanzanie. Al-Shabaab, en Somalie, a vu ses revenus atteindre 200 millions de dollars par an, soit un niveau comparable à celui des États fédérés somaliens eux-mêmes.
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La doctrine du Pentagone en accusation
L’échec n’est pas seulement opérationnel. Il est conceptuel. La doctrine sécuritaire américaine repose sur une logique d’assistance militaire à des États partenaires jugés « alliés » dans la lutte contre le terrorisme. Or, nombre de ces régimes ont utilisé les financements et les armes américaines non pas pour lutter contre les groupes armés, mais pour réprimer des minorités ethniques ou des opposants politiques.
Comme le souligne Stephanie Savell, directrice du Costs of War Project, les aides américaines ont parfois directement contribué à l’intensification des violences internes, notamment au Burkina Faso, au Mali et au Niger. Résultat : une instabilité chronique, des cycles de représailles sanglantes, et des États en voie de désintégration.
Drones, mercenaires et coups d’État : Le revers de l’AFRICOM
Depuis 2002, l’US Africa Command (AFRICOM) a multiplié ses opérations : frappes de drones, missions de formation, déploiement de conseillers, soutien logistique. Mais le résultat est glaçant : au moins 15 officiers formés par les États-Unis ont participé à une douzaine de coups d’État sur le continent africain. Au Mali et au Burkina Faso, ces renversements successifs de gouvernements élus ont détruit les institutions.
Le cas du Niger est emblématique : en 2023, un putsch dirigé par cinq officiers formés par les États-Unis a renversé le président démocratiquement élu. Depuis, les violences ont quadruplé et les civils en paient le prix fort. Et pourtant, selon l’AFRICOM, les objectifs « communs de sécurité » sont toujours poursuivis. Cette dissonance est au cœur du problème.
L’échec d’une stratégie militarisée de développement
Le désastre ne s’arrête pas à la sphère sécuritaire. En marginalisant la diplomatie et les efforts de développement, les États-Unis ont vidé leur stratégie de tout contenu politique. Dans une région où l’extrême pauvreté, l’exclusion sociale et l’absence d’infrastructures nourrissent l’adhésion aux groupes armés, le choix du tout-militaire s’apparente à un aveuglement idéologique.
Selon les Nations Unies, près de 30 millions de personnes dans le Sahel auront besoin d’une assistance humanitaire d’urgence d’ici fin 2025. Mais seulement 8 % des 4,3 milliards de dollars nécessaires ont été mobilisés. Des organisations ont déjà dû réduire l’aide alimentaire et médicale à 8,8 millions de personnes, les plus vulnérables. Et ce, alors même que les États-Unis ont réduit les budgets de l’USAID et des agences onusiennes.
Le coût humain d’une guerre sans fin
Le rapport de l’Africa Center est explicite : les interventions américaines ont aggravé la crise sécuritaire plutôt que de la résoudre. Dans certaines zones, les forces locales soutenues par Washington sont devenues elles-mêmes responsables de violations massives. Au Mali, 82 % des morts civiles en 2024 ont été causées par les forces de sécurité. Au Burkina Faso, ce chiffre atteint 41 %. Loin d’être des stabilisateurs, ces acteurs deviennent parfois eux-mêmes des agents du chaos.
Une guerre structurellement inefficace
Dès 2007, un rapport confidentiel du Pentagone alertait déjà sur les lacunes de l’approche sécuritaire en Afrique de l’Est. Mais il a fallu attendre 2025 pour que le Département de la Défense publie une évaluation formelle de ses programmes dans le Sahel. Katherine Ebright, juriste au Brennan Center for Justice, résume : « Il y a eu trop peu de contrôle parlementaire, et aucun mécanisme sérieux pour évaluer l’efficacité des actions militaires américaines ».
Ce manque de supervision a permis à l’AFRICOM de multiplier les frappes, d’étendre son influence, de collaborer avec des partenaires peu recommandables, sans jamais rendre compte des résultats. L’impunité bureaucratique, ajoutée à l’obsession de la projection de puissance, a produit un système autarcique incapable de tirer les leçons de ses échecs.
Les coûts géopolitiques et géoéconomiques
Le retrait de l’investissement diplomatique, la marginalisation des sociétés civiles et la focalisation sur l’approche militaire ont affaibli durablement l’influence américaine en Afrique. Le vide créé est aujourd’hui occupé par d’autres puissances : Russie via Wagner, Chine via les infrastructures, Turquie via la coopération religieuse et sécuritaire. Le chaos sécuritaire devient un levier géopolitique pour les concurrents de Washington.
De surcroît, les économies locales – agricoles, pastorales, informelles – sont dévastées par la guerre. Les corridors commerciaux sont bloqués, les populations déplacées par millions, les jeunes enrôlés par nécessité ou radicalisés par désespoir. C’est tout un tissu social et productif qui est déchiré.
Changer de cap : Diplomatie, développement, légitimité
Le rapport conclut sans ambages : les solutions militaires à elles seules sont incapables d’endiguer la crise. Tant que les causes profondes – pauvreté, gouvernance déficiente, injustice sociale – ne seront pas abordées, le terrorisme prospérera. Le temps est venu pour les États-Unis d’abandonner la logique de la force au profit d’un engagement politique, économique et culturel sur le long terme.
Le défi est immense. Mais l’alternative est claire : continuer sur la voie actuelle reviendrait à légitimer une guerre infinie, coûteuse en vies humaines et contre-productive sur le plan stratégique. La guerre contre le terrorisme en Afrique ne peut pas être gagnée par les armes seules. Elle ne sera gagnée – si elle l’est un jour – qu’avec la paix.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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