Le Grand Entretien du Diplomate avec David Rigoulet-Roze : « La “guerre des 12 jours” constitue un épilogue temporaire et non-définitif du fait du maintien du régime iranien » – PARTIE 1

Portrait du géopolitologue David Rigoulet-Roze devant les drapeaux israélien et iranien, sur fond d’explosions, symbolisant la guerre des 12 jours entre Israël et l’Iran en 2025.
Réalisation Le Lab Le Diplo

La « guerre des 12 jours Â» constitue un tournant majeur dans l’équation géopolitique moyen-orientale. Géopolitologue, enseignant et expert du Moyen-Orient, David Rigoulet-Roze est chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques  (L’Harmattan). Pour Le Diplomate media, il analyse dans un long entretien ce conflit sans précédent entre Israël et l’Iran. (PARTIE 1)

Propos recueillis par Baptiste Neuville 

Pourriez-vous tout d’abord rappeler dans quel contexte « cette guerre des 12 jours Â» entre l’Etat d’Israël et la République islamique d’Iran a éclaté ? 

Cette « guerre des 12 jours Â» (13 juin-25 juin 2025) constitue en quelque sorte le dernier acte attendu d’un scénario régional qui s’est déroulé dans le prolongement de la catastrophe du 7 octobre 2023 et qui a conduit l’Etat hébreu à engager un combat multi-fronts. Yoav Gallant déclarait en décembre 2023 qu’Israël était confronté sur sept théâtres différents dans le cadre de la guerre en cours à Gaza et que Tsahal Ã©tait déjà militairement engagé sur six d’entre eux : « Nous sommes dans une guerre sur plusieurs fronts. Nous sommes attaqués depuis sept zones différentes : Gaza, le Liban, la Syrie, la Cisjordanie, l’Irak, le Yémen et l’Iran Â» avait-il expliqué lors d’une réunion de la commission des Affaires étrangères et de la Défense à la Knesset. Et d’ajouter : « Nous avons déjà réagi et agi dans six de ces domaines, et je le dis de la manière la plus claire : quiconque agit contre nous est une cible potentielle, il n’y a d’immunité pour personne Â». C’est ce qu’a prouvé la frappe du 1er avril 2024 attribuée à Israël contre l’annexe de l’ambassade iranienne à Damas ayant éliminé les deux principaux gradés de la Force Al-Qods, la branche des Pasdarans (« Gardiens de la révolution Â») à l’étranger, en l’occurrence le général de brigade Mohammad Reza Zahedi en charge de la Syrie et du Liban et son adjoint  n Syrie, Mohammad Hadi Haji Rahimi ainsi que cinq autres officiers. Cette frappe non revendiquée ne pouvait pas rester sans réponse de la part de Téhéran et amènerait l’Iran à intervenir pour la première fois directement avec des attendus insoupçonnés au niveau régional. Ce fut le cas dans la nuit du 13-14 avril lorsque, pour la première fois, l’Iran prit la décision de viser directement Israël dans le cadre de l’opération dite True Promise I/« Promesse honnête Â» (Wada-e Sadiq en persan) en lançant quelque 350 drones et missiles chargés au total de 60 tonnes d’explosifs, interceptés à 99 % par les systèmes de défense anti-aérienne et le soutien des alliés occidentaux (essentiellement américains) mais aussi – ce qui est sans précédent – arabes comme la Jordanie. Cette réplique iranienne entraîna de fait une contre-réplique israélienne, certes « calibrée Â», mais stratégiquement significative, le 19 avril, en visant sans être interceptée une base aérienne importante des Gardiens de la Révolution située à proximité de sites nucléaires iraniens. Un message reçu pour ce qu’il était. Cette rhétorique d’une guerre multi-fronts a été officiellement validée par le Premier ministre, Benjamin Netanyahu qui, lors d’une cérémonie officielle à Jérusalem, le 5 août 2024, avait lancé un avertissement on ne peu plus clair : « L’Iran et ses mandataires cherchent à nous entourer d’un étau de terreur sur sept fronts. Leur agression visible est insatiable, mais Israël n’est pas impuissant. Nous sommes déterminés à nous opposer à eux sur tous les fronts, dans toutes les arènes, loin et près de chez nous. Quiconque assassine nos citoyens, quiconque porte atteinte à notre pays sera tenu pour responsable. Il en paiera un prix très élevé Â». 

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Y a-t-il eu un point de bascule annonçant cette « guerre de 12 jours Â» ? 

Entretemps était intervenue une rupture profonde du paradigme d’affrontement entre l’Iran et Israël, voire au-delà. Rompant avec sa politique traditionnelle de réponse asymétrique face à Israël et de « patience stratégique Â», Téhéran a, pour la première fois depuis l’arrivée au pouvoir du régime islamique en 1979, attaqué directement l’Etat hébreu le 13 avril 2024, au travers du lancement, depuis son territoire, de 350 missiles et drones d’attaque contre le territoire israélien. Par le passé, l’Iran préférait utiliser les groupes qui lui étaient affiliés (notamment en Syrie, Irak et Liban) pour attaquer les intérêts israéliens en jouant sur le principe de plausible deniability (« déni plausible Â»). Cette doctrine semble désormais révolue, Téhéran se laissant désormais la possibilité d’utiliser tant l’action indirecte que directe pour frapper l’Etat hébreu. Les autorités politiques et militaires iraniennes ont en effet souligné que, « désormais, si le régime sioniste attaque, il fera l’objet à nouveau d’une contre-attaque depuis l’Iran ; une nouvelle équation a été établie avec cette opération Â» selon les termes du chef d’état-major des Forces armées iraniennes, Mohammed Hossein Baqeri, lequel sera tué le 13 juin 2025 le premier jour des frappes israéliennes de la « guerre des 12 jours Â» sur l’Iran. Cette « nouvelle équation Â», véritable rupture stratégique dans le conflit opposant les deux pays constituait un acte de signalement stratégique, même si Téhéran a constaté qu’il était bien plus vulnérable aux raids aériens israéliens qu’Israël ne l’était de son côté face aux attaques de missiles et drones iraniens. L’élimination ciblée d’Ismaël Haniyeh, le chef du bureau politique du Hamas le 31 juillet, à Téhéran, et plus encore celle d’Hassan Nasrallah Hassan Nasrallah tué le 27 septembre suivant dans une frappe israélienne sur le quartier général du Hezbollah avec à ses côtés le brigadier général Abbas Nilforoushan, adjoint du chef des gardiens de la révolution et commandant iranien du régiment al-Qods, l’unité d’élite des gardiens de la révolution, en charge du Liban et de la Syrie après l’élimination le 1eravril dernier du général de brigade Mohammad Reza Zahedi, justifiait pour l’Iran une nouvelle réplique à la mesure de l’affront subit. Cette seconde réplique directe (True Promise II) de l’Iran est finalement intervenue le 1er octobre avec le lancement de quelque 180 missiles balistiques dont certains supposés « hypersoniques Â». Lors de l’attaque du 1er octobre, Téhéran avait principalement utilisé des missiles balistiques Fattah-1 (« victorieux Â» en persan) et Kheybarshekan (« briseur de forteresse Â» en persan), ces deux modèles à carburant solide disposant chacun d’une portée estimée à 1 400 kilomètres. Lors de l’attaque d’avril 2024, la majorité des missiles déployés à l’époque étaient des Emad (« pilier Â» en persan) à carburant liquide, qui présentent un taux d’échec de 50 % et une précision variant entre 500 mètres à 1 kilomètre. Les missiles à propergol solide permettent des tirs rapides et simultanés sur plusieurs cibles, accentuant ainsi la pression sur les systèmes de défense adverses. En revanche, les versions plus avancées des missiles balistiques iraniens réduisent la marge d’erreur à seulement 20 mètres. Au niveau du nombre, Washington a décrit l’attaque du 2 octobre comme « presque deux fois plus importante » que celle d’avril 2024. Contrairement à cette dernière, qui utilisait principalement des drones et des missiles de croisière plus lents, permettant aux systèmes de défense de réagir plus efficacement, et « seulement Â» 120 missiles balistiques, pas moins de 200 missiles balistiques auraient été tirés sur Israël le 1er octobre 2024. Téhéran a affirmé qu’environ 80 % de ses missiles auraient réussi à percer les défenses israéliennes, une affirmation démentie par les Forces de défense israéliennes (FDI), qui affirment avoir intercepté la majorité des projectiles grâce à son système anti-missiles multi-couches – Iron Dôme/« Dôme de fer Â» (Kipat Barzel en hébreu) contre les roquettes, David’s Sling/« fronde de David Â» (Kéla Daviden hébreu) contre les drones et missiles de croisière et Arrow-2 et 3/« flèche Â» (Hetz en hébreu) contre les missiles balistiques -, avec en outre en de ses alliés. Avec cette nouvelle frappe, Téhéran ne pouvait que s’attendre à une inévitable réplique israélienne encore calibrée mais « Ã©largie Â» dans ses cibles qui est intervenue le 26 octobre 2024. L’opération, baptisée Days of Repentance (Yami Tchouva en hébreu signifiant « Jours de repentance Â») et définie en étroite concertation avec les Etats-Unis qui ne voulaient pas de frappes sur des cibles pétrolières et/ou nucléaires, a impliqué en trois vagues successives des dizaines d’avions de l’armée de l’air israélienne (une centaine), dont des avions de combat comme les F-35, des ravitailleurs et des avions espions, dans une opération « complexe Â» menée à environ 1 600 kilomètres d’Israël. Parmi les cibles militaires visées figuraient des trois dernières batteries de défense aérienne S-300 – laissant à l’avenir l’Iran sans défense anti-aérienne crédible -, et des sites de fabrication de missiles balistiques de longue portée – ceux précisément utilisés lors de la précédente attaque iranienne contre Israël. L’Iran avait ostensiblement annoncé une contre-réplique à venir. Un haut responsable du Corps des gardiens de la révolution islamique avait en effet averti le 18 février 2025 que l’Iran lancerait une opération True Promise III contre Israël au « moment opportun Â» : elle aura finalement lieu, en juin 2025, comme réplique iranienne à l’opération israélienne Rising Lion/« réveil du Lion Â» (Am K’Lavi en hébreu) en lançant sur l’Etat hébreu quelque 55 missiles balistiques et plus de 1000 drones explosifs dont un certain nombre parviendront à percer le système de protection du ciel israélien. Mais le recours au balistique par Téhéran s’était jusque-là toujours fait de manière complémentaire avec la mobilisation en parallèle de ses proxys régionaux sur l’ensemble des « fronts Â», désormais au nombre de « sept Â» selon les éléments de langage du gouvernement israélien. Ces « sept fronts Â» (à Gaza, au Liban, en Syrie, en  Israël (al milhwar al mouqawama en arabe/Mehvâr-é Moqâvemat en persan) regroupant dans le combat contre Israël et autour du Hamas sunnite, la myriade de mouvements non sans un certain paradoxe exclusivement chiites, comme le Hezbollah au Liban, les milices pro-iraniennes en Syrie (la Liwa Fatemyoun composée de chiites afghans et la Liwa Zainebiyoun composée de chiites pakistanais) et en Irak (nébuleuse de la résistance islamique en Irak avec les Hachd al-Chaabi dont le Kataeb Hezbollah et leHarabkat Hezbollah al-Nujaba constituent les groupes pro-iraniens les plus radicaux) ainsi que les Houthis zaydites du Yémen. 

En quoi l’Iran constitue-t-il l’ultime « front Â» pour Israël ? 

Mais c’est la République islamique d’Iran et son programme nucléaire soupçonné de « militarisation Â» qui constitue en réalité l’ultime « front Â» pour l’Etat hébreu par la « menace existentielle Â» que ce programme représente depuis longtemps. Pour Israël, l’Iran représente la « tête de la pieuvre Â» qui est la cible essentielle, par-delà ses tentacules qui seraient ses mandataires. Cela renvoie directement à la nouvelle doctrine stratégique, dite doctrine Octopus (la « pieuvre Â») formulée explicitement en juin 2022 par l’ancien Premier ministre Naftali Bennett dans un entretien accordé le 16 juin 2022 : « Nous mettons en Å“uvre la doctrine Octopus Â». En précisant alors : « Nous ne jouons plus [seulement] avec les tentacules [mandataires] de l’Iran. Nous avons créé une nouvelle équation en visant la tête [de la pieuvre] Â». C’est ce qui est réalisé avec la « guerre des 12 jours Â» entraînant une réplique iranienne Promise III sur Israël. Mais cela passait préalablement par la désintégration méthodique, en plusieurs séquences dans le prolongement du 7 octobre 2023, de l’« axe Â» de ladite « résistance Â» à Israël (al milhwar al mouqawama en arabe/Mehvâr-é Moqâvemat en persan) pour dévaluer stratégiquement la « première ligne de défense Â» projective de l’Iran, patiemment construite sur plus de deux décennies et destinée à constituer un élément de dissuasion, associé au développement de l’outil balistique, pour pallier un déficit militaire structurel en matière conventionnelle. Cela a commencé d’abord par la confrontation avec le Hamas dans la guerre à Gaza après la catastrophe du 7 octobre 2023, puis avec la confrontation sur le « front nord Â» avec le Hezbollah du 23 septembre 2024 au 25 octobre 2024, la chute du régime de Damas le 8 décembre 2024 privé du soutien du Hezbollah en Syrie, et la série de frappes israéliennes effectuées contre les Houthis à partir de décembre 2024 dans la cadre de l’opération White City/« Ville blanche Â» (Haïr Alevana en hébreu) et Sons of Vineyard/« Sons du vignoble Â» (Tslilei Hakerem en hébreu) ayant visé les infrastructures portuaires et aéroportuaires de la milice houthie. La guerre des 12 jours constitue à cet égard l’épilogue temporaire – car non-définitif du fait du maintien du régime iranien – de cette guerre multi-fronts.

La publication du dernier rapport de l’AIEA a fait état d’un avancement significatif du programme nucléaire iranien.  Pourriez-vous nous dire, avant le déclenchement du conflit, où en était l’Iran en matière d’enrichissement d’uranium ? 

Le dernier rapport de l’AIEA en date du 17 mai 2025 a établi que le total d’uranium hautement enrichi s’élevait alors à 408,6 kilogrammes, soit une augmentation de 133,8 kilogrammes sur les trois mois précédents (à comparer à une hausse de 92 kilogrammes sur la période précédente). Quant à la quantité totale d’uranium enrichi, elle dépassait désormais de 45 fois la limite autorisée – de 3,67 % – par l’accord conclu en 2015 avec les grandes puissances, s’élevant à 9 247,6 kilogrammes. Â« Cette hausse considérable de la production et l’accumulation d’uranium hautement enrichi par l’Iran, le seul Etat non-détenteur d’armes nucléaires à produire une telle matière nucléaire, suscitent une forte inquiétude Â», a ainsi écrit l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) dans son rapport. Ce document avait été divulgué alors que Washington et Téhéran menaient des discussions depuis plusieurs semaines pour tenter de trouver un accord et stopper cette escalade nucléaire. L’AIEA avait, en outre,  déploré la coopération « moins que satisfaisante Â» de l’Iran, selon le rapport circonstancié, préparé par l’instance onusienne à la demande cette fois des Occidentaux lors de leur résolution critique du 21 novembre 2024. Cela semblait conforter la conviction occidentale que Téhéran souhaite acquérir l’arme atomique. Une visée toujours démentie par l’Iran qui n’en peut mais. Ladite résolution du 21 novembre 2021 avait été approuvée par 19 des 35 membres du conseil des gouverneurs de l’AIEA. Trois pays, dont la Russie, avaient voté contre, et douze s’étaient abstenus. Les diplomates occidentaux avaient, à cette occasion, dressé un réquisitoire sévère contre l’Iran. Les Occidentaux s’étaient auparavant succédé à la tribune pour dénoncer l’escalade de la République islamique. Ses activités nucléaires sont Â« profondément troublantes Â», avait lancé l’ambassadrice américaine Laura Holgate, jugeant Â« le niveau de coopération avec l’instance onusienne bien en deçà des attentes Â». l’UE-3 (Berlin, Paris et Londres) avait abondé en ce sens, rappelant que l’Iran avait amassé suffisamment d’uranium hautement enrichi pour Â« quatre armes nucléaires Â». Et d’ajouter avec une fermeté sans précédent : Â« Son comportement pose une menace pour la sécurité internationale Â» et Â« le système mondial de non-prolifération Â». A l’instar de la précédente résolution en date du 5 juin 2024, le texte rappelait Téhéran à ses Â« obligations légales Â», en vertu du traité de non-prolifération (TNP) ratifié en 1970. Â« Il est essentiel et urgent Â» que le pays fournisse des Â« réponses techniques crédibles Â» Ã  propos de la présence de traces d’uranium inexpliquées – à 83,7 % – sur deux sites non déclarés, spécifiaient les auteurs du texte, réclamant à l’AIEA Â« un rapport complet Â» d’ici au printemps 2025. Outre ce litige de longue date, l’Iran avait déjà fortement restreint, depuis 2021, sa coopération avec l’Agence, débranchant des caméras de surveillance et retirant l’accréditation d’inspecteurs expérimentés, tout particulièrement occidentaux. « L’Iran, à plusieurs reprises, n’a soit pas répondu, soit pas fourni de réponses techniquement crédibles aux questions de l’agence et a nettoyé Â» des lieux, « ce qui a entravé les activités de vérification de l’agence Â» dans trois sites non déclarés, à savoir Lavisan-Shian, Varamin et Turquzabad, écrit encore l’instance onusienne dans ce second rapport. Le ministère iranien des Affaires étrangères avait dénoncé le rapport de l’AIEA, l’accusant d’avoir « Ã©té rédigé à des fins politiques Â». Pour Téhéran, il Â« ne présente pas une évaluation complète et précise des facteurs ayant un impact sur la situation actuelle Â», avait affirmé le ministère dans un communiqué, accusant l’AIEA de « s’appuyer sur des sources d’information peu fiables et trompeuses fournies par le régime israélien Â». Dans son rapport circonstancié, l’AIEA, précise que l’Iran est le seul État non doté d’armes nucléaires à enrichir de l’uranium à un niveau élevé (60 %). Ennemis depuis quatre décennies, Téhéran et Washington avaient tenu le 23 mai 2025 à Rome un cinquième cycle de pourparlers sous la médiation du sultanat d’Oman. Le négociateur iranien Abbas Araghchi et son interlocuteur américain Steve Witkoff s’étaient quittés sans avancée notable mais se disaient encore prêts à de nouvelles discussions. Aucune date n’avait toutefois été fixée pour la relance de ces négociations. Les négociations achoppent en réalité sur la question du maintien de l’enrichissement d’uranium in situ : les États-Unis demandent que l’Iran y renonce totalement, tandis que Téhéran refuse catégoriquement en faisant valoir le fait qu’il s’agit d’une question de souveraineté nationale. De son côté, le bureau du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a fait valoir que « malgré les innombrables avertissements de la communauté internationale Â», l’Iran était « totalement déterminé à achever son programme d’armement nucléaire Â» et que cela constituait une « menace existentielle Â» pour l’Etat hébreu. C’est sur la base de ce rapport d’une sévérité inédite que le Conseil des gouverneurs de l’AIEA avait adopté le 12 juin 2025 une résolution condamnant l’Iran pour « non-respect » de ses obligations nucléaires, nouvel avertissement avant un éventuel renvoi du dossier au Conseil de sécurité des Nations unies. Le texte, élaboré par Londres, Paris et Berlin (E3) associés à Washington, avait été approuvé par 19 pays sur 35 – 19 voix pour, 3 contre (la Russie, la Chine et le Burkina Faso) et 11 abstentions (dont l’Afrique du Sud, l’Inde, le Pakistan, l’Egypte, l’Indonésie ou le Brésil). La résolution adoptée appelait Téhéran à « remédier d’urgence au non-respect » des engagements pris en vertu du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP). L’instance onusienne estimait qu’elle n’était « pas en mesure de garantir que le programme nucléaire iranien est exclusivement pacifique » et estimait que le stock accumulé depuis novembre 2021 et établi par le rapport de l’AIEA en mai 2025 était suffisant pour être en mesure de fabriquer « plus de neuf Â» engins nucléaires. Selon les termes de la Résolution, cette situation « soulève des questions qui relèvent de la compétence du Conseil de sécurité des Nations unies », seul organe habilité à rétablir des sanctions internationales, celles qui avaient levées après l’accord de 2015, selon le texte de la résolution qui faisait explicitement planer la menace d’un renvoi du dossier devant l’ONU si Téhéran ne faisait pas un geste dans les semaines à venir. Or, à la suite du vote de la résolution, dans un geste de défiance déclaré, l’organisme iranien chargé de l’énergie atomique (l’OIEA) aurait annonçait son intention d’ouvrir une nouvelle usine d’enrichissement de l’uranium et d’augmenter la production de matières fissiles enrichies. Et ce, alors même qu’un nouveau cycle de négociations entre Washington et Téhéran devait débuter le 15 juin suivant à Oman, dans un contexte de tensions géopolitiques accrues liées aux rumeurs d’une attaque imminente d’Israël contre l’Iran qui n’étaient pas que des rumeurs puisqu’Israël décida de lancer ses frappes dès le lendemain du vote de la résolution, soit le 13 juin sans attendre le résultat hypothétique d’une sixième cycle de négociations auquel les Israéliens n’ont jamais accorder de crédit et pensaient au contraire que l’Iran jouait la montre pour arriver à l’expiration formelle de l’accord de 2015, le JCPOA, en rendant caduque la résolution 2231 qui l’encadrait, laquelle avait intégré sur une initiative française un mécanisme redoutable – le snapback  (le « cliquet Â») – prévoyant le rétablissement automatique possible des sanctions internationales à la demande explicite d’un membre des 5+1 des Etats-parties signataires dudit accord (Etats-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France et Allemagne) en cas d’infractions caractérisées de l’Iran sur la base d’un rapport circonstancié de l’AIEA sans possibilité de veto des autres Parties-Etat signataires. On parle d’ailleurs de « veto inversé Â» pour caractériser ce mécanisme inédit.

Sous quel délai l’Iran aurait-il pu fabriquer ses premières bombes ? 

La réponse à la question de savoir à quel point l’Iran était proche de la bombe demeure peu aisée. En effet, La conception d’une arme nucléaire ne s’improvise pas en quelques semaines. Mais la problématique du stock d’uranium enrichi potentiellement à 90 % soit à un seuil militaire demeure crucial. Cela renvoie à la notion de breakout-time défini par l’accord du 14 juillet 2015 qui avait établi un an de marge de garantie aux Etats-Parties signataires pour évaluer les attendus d’une éventuelle stratégie d’enrichissement accéléré de l’Iran à partir du seul taux autorisé de 3,67 % prévu par ledit accord. Or, c’est précisément ce breakout-time qui était pulvérisé par l’accroissement du stock d’uranium enrichi désormais à 60 % au moins dans aucune justification d’un usage civil. Le 24 janvier 2025, Rafael Grossi, le chef de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), avait déjà averti devant les députés du parlement européen que l’Iran n’avait pas encore pris la décision de fabriquer d’arme nucléaire mais que les Iraniens avaient « amassé suffisamment d’uranium pour fabriquer plusieurs armes nucléaires, mais ils n’en ont pas une seule pour le moment Â». Et de préciser que l’élaboration d’un engin nucléaire nécessiterait une conception et des essais Â». De fait, il ne suffit pas de disposer de la quantité nécessaire d’uranium enrichi à 90 %, soit le seuil militaire, pour concevoir un engin nucléaire. Il faut ensuite réaliser la weaponization  (« militarisation Â») d’un engin qui implique précisément des essais à partir de la mise au point d’un détonateur nucléaire très complexe, à savoir le dispositif d’ingénierie qui provoque l’explosion nucléaire du noyau d’uranium de la bombe. Mais cette étape n’est plus réellement un problème technique. Elle relève essentiellement d’une décision politique qui, pour l’heure, n’aurait pas encore été prise mais qui, si elle devait l’être, serait théoriquement réalisable sur un horizon d’une année. C’est là que l’on retrouve l’enjeu du breakout-time car l’étape finale, celle de la « vectorisation Â», soit le fait de l’agencer sur un vecteur balistique pour assurer l’emport de la charge nucléaire n’apparaît pas la plus complexe à réaliser pour Téhéran. En effet, on sait que de ce point de vue, ce n’est plus réellement un problème pour Téhéran qui a largement développé sa filière balistique ces dernières années, d’ailleurs en contravention avec les contraintes établies par la résolution 2231 encadrant l’accord sur le nucléaire du 14 juillet 2015.  Et trois mois plus tard, dans un entretien accordé au journal Le Monde en date du 16 avril 2025 il expliquait : « C’est comme un puzzle, ils (les Iraniens) ont les pièces et ils pourraient éventuellement un jour les mettre ensemble. Il reste du chemin à parcourir avant d’y parvenir Â». En précisant : « Si l’Iran possède le matériel suffisant pour fabriquer plusieurs bombes, il ne dispose pas encore de l’arme nucléaire. Mais ils n’en sont pas loin, il faut le reconnaître Â»[1]. En juin 2025, la question a donné lieu à une dramatisation de la question pour justifier des frappes contre l’Iran débutées le 13 juin. Le Premier ministre a qualifié, le 18 juin en qualifiant le recours d’Israël à la force, comme une action préventive contre une menace « vitale » et « imminente Â». Dans une allocution vidéo diffusée au tout début des bombardements, Netanyahou y expliquait que l’Iran disposait désormais de suffisamment de stocks d’uranium pour fabriquer neuf bombes, que Téhéran avait pris des mesures sans précédent, ces derniers mois, pour militariser cet uranium enrichi et qu’il pourrait fort bien se doter de la bombe « dans un très bref délai – un an ou même quelques mois ». Les services de renseignement israéliens estiment que l’Iran disposait, avant le déclenchement des frappes israéliennes, des capacités techniques de produire une arme en « deux semaines seulement Â». Selon des informations relayées par le New York Times, cette évaluation aurait été partagée par le Mossad auprès de leurs homologues américains. Cela explique pour partie les déclarations américaines postérieures et contredisant la synthèse des prudentes évaluations globales des différentes agences cde renseignement américaines. Interrogé le 17 juin sur le consensus au sein des agences de renseignements américaines selon lequel Téhéran n’aurait pas pris la décision de fabriquer une bombe atomique, le président Donald Trump avait affirmé, à bord de l’Air Force One qui le ramenait du G7 : « Je me fiche de ce qu’elle a dit, je pense qu’ils étaient très proches » de l’avoir, en parlant de sa directrice du renseignement national, Tulsi Gabbard qu’il a pourtant personnellement nommée. Le directeur de la CIA, John Ratcliffe, collant au verbatim présidentiel, a ainsi déclaré le 18 juin suivant que l’Iran était « très proche Â», utilisant ;’expression imagée one yard («à un mètre Â») de posséder l’arme nucléaire sans plus de précisions, lesquelles sont venues de la porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, lors d’un point de presse le 19 juin suivant : « L’Iran pourrait produire une arme nucléaire en l’espace de « quelques semaines ». Et d’indiquer « L’Iran a tout ce qu’il faut pour se doter de l’arme nucléaire. Il lui suffit d’une décision du Guide suprême, et il lui faudrait quelques semaines pour achever la production de cette arme ». Des éléments de langage préparant sans doute la décision du président américain Donald Trump qui allait entreprendre une action militaire contre la République islamique qui interviendrait durant la nuit du 21-22 juin suivant.

Les premières frappes israéliennes ont spécialement visé des hauts responsables du système sécuritaire iranien au sein de l’armée mais plus encore du corps des gardiens de la révolution ? 

L’opération Rising Lion/« Le réveil du Lion » ((Am K’Lavi ou Am Kelavia en hébreu) sur l’Iran n’a pas seulement consisté à cibler des infrastructures militaires et nucléaires, mais aussi de manière simultanée des personnes considérées comme des High Value Target (HVT) appartenant notamment à la structure de la hiérarchie militaire, tout particulièrement les hauts commandants des Gardiens de la révolution – les Pasdarans qui sont la véritable force militaire du régime iranien – sur le modèle appliqué en octobre 2024 contre le Hezbollah au Liban, ainsi que les scientifiques de haut niveau ayant contribué de manière déterminante au programme nucléaire. Durant ces frappes, Israël a éliminé au moins une trentaine de hauts responsables des Gardiens de la révolution iraniens et du programme nucléaire. L’offensive a débuté le 13 juin par l’élimination des trois plus hauts commandants iraniens : Parmi les premières victimes figure le général Mohammad Hussein Bagheri, commandant en chef de l’ensemble des forces armées iraniennes et considéré comme le chef militaire le plus haut gradé d’Iran. Bras droit du guide suprême Ali Khamenei, il jouait un rôle clé dans la chaîne de commandement des forces armées iraniennes. Sa mort a constitue une perte majeure pour l’état-major iranien. Le Guide suprême iranien, Ali Khamenei, avait rapidement réagi en nommant un nouveau chef d’état-major des forces armées, Abdolrahim Mousavi. Il était jusqu’à présent commandant en chef d’Artesh, l’armée iranienne. Mais les cibles principales ont concerné le Corps des Gardiens de la révolution : Hussein Salami, chef des Gardiens de la révolution, l’armée parallèle et « garde prétorienne Â» du régime. La télévision d’Etat iranienne l’avait mis en scène ordonnant à ses forces de lancer l’opération True Promise I Â« Promesse honnête Â» (Wada-e Sadiq en persan) contre Israël, lors de l’attaque massive de drones et missiles lancée mi-avril 2024 sur le territoire israélien, la première de ce type menée par la République islamique contre son ennemi juré. Début mai, il avait menacé Â« d’ouvrir les portes de l’enfer Â», en cas d’attaque des Etats-Unis ou d’Israël, sur fond de tensions croissantes avec l’Iran. Mais aussi Gholam Ali Rashid, commandant de l’’état-major d’urgence des Gardiens. Il a dirigé Khatam-al-Anbia, le centre de commandement des forces armées. Sous les ordres directs de l’Etat-major général, ce quartier général central a pour mission attitrée de planifier et coordonner les opérations militaires conjointes. Il officiait donc au même titre que Bagheri. Golam Ali Rashid s’était par le passé fait remarquer en qualifiant diverses organisations comme le Hezbollah du Liban, les Houthis du Yémen et le Hamas de Gaza, non pas seulement d’alliés, mais de « bras direct des forces armées iraniennes ». Son successeur, Ali Shadmani, aurait été tué le 17 juin dans une frappe nocturne. En tant que l’un des plus gradés de l’armée iranienne et l’un des plus proches du Guide suprême, Ali Khamenei, Ali Shadmani occupait les fonctions de chef d’état-major en temps de guerre et de chef du commandement d’urgence des forces armées iraniennes. Il avait été nommé à son poste il y a quatre jours après la mort de son prédécesseur au début de l’offensive israélienne. Un autre membre de l’état-major, le général Mehdi Rabani, appartenait aux Gardiens de la révolution et qui était chef d’opération-adjoint des forces armées, et donc responsable de la planification et de la logistique fait aussi parie de liste des hauts commandants éliminés. La branche aérospatiale des Gardiens de la révolution a également subi de lourdes pertes. Le commandant de cette branche aérospatiale, Amir Ali-Hajizdeh, qui avait dirigé le programme des missiles en Iran, et était chargé d’assurer la protection de l’espace aérien du pays et de mener des attaques à l’étranger, a été tué avec six autres dirigeants, incluant Davoud Sheikhian, chef de la défense aérienne, Mohammad Baqeri, responsable des missiles sol-sol, et Taher-Pour, commandant des drones. Le commandant de l’armée de l’air des Gardiens, Amir Ali Hadjisadeh, a également été tué. Il s’était opposé au programme de missiles. C’est lui qui avait dû « gérer Â» les conséquences de l’attaque accidentelle, le 8 janvier 2020, d’un avion de ligne ukrainien, qui avait fait 176 victimes. C’est aussi l’appareil de renseignement des Gardiens de la révolution qui a été décimé avec l’élimination de cinq hauts responsables : Mohammad Kazemi, chef du service de renseignement des Gardiens de la révolution, son adjoint Mohsen Mahagheg, Gholam-Reza Merhabi, chef adjoint dur service de renseignement de l’état-major des forces armées, Mohsen Baqeri, dirigeant du renseignement de la force al-Qods, et son adjoint Abou al-Fazel Nikhoai. Enfin, Aminpour Joudaki présenté comme ayant dirigé « des centaines Â» d’attaques de drones sur Israël et Behnam Chahriyari, « responsable de tous les transferts d’armes du régime iranien à ses mandataires au Moyen-Orient Â» auraient également été tués par les frappes israéliennes. L’armée israélienne a aussi annoncé avoir tué Saïd Izadi, un commandant des Gardiens de la Révolution, en charge de la coordination avec le Hamas. Outre des dirigeants de haut rang du corps des Gardiens de la révolution, d’autres hauts responsables iraniens ont été visés. Ali Shamkhani, ancien chef du conseil de sécurité nationale iranien, devenu conseiller stratégique du Guide suprême, avait été annoncé comme faisant partie des tués mais il aurait survécu à de gares blessures et a réapparu le 25 juin dernier, lors d’une célébration intitulée « Victoire divine Â» organisée par Téhéran pour la victoire auto-proclamée sur Israël, en présence des principaux responsables militaires avec, à ses côtés, Esmaïl Qaani, le chef de la force Al-Qods des Gardiens de la révolution, également donné pour mort mais présent à la cérémonie étrangement en costume civil.

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[1] Cf. Â« Entretien de Rafël Grossi avec Jacques Follorou Â», on Le Monde, 16 avril 2025 (https://www.lemonde.fr/international/article/2025/04/16/rafael-grossi-directeur-de-l-aiea-sans-nous-tout-accord-sur-l-iran-n-est-qu-une-feuille-de-papier_6596609_3210.html).


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