
Depuis plusieurs années, Emmanuel Razavi scrute les zones d’ombre du Moyen-Orient et les ramifications de la géopolitique iranienne. Grand reporter franco-iranien, spécialiste du renseignement iranien, il publie aujourd’hui La Pieuvre de Téhéran, un ouvrage explosif cosigné avec son confrère Jean-Marie Montali, ex-directeur du Figaro Magazine et spécialiste du Moyen-Orient. Fruit d’un travail de terrain, et de l’analyse de documents classifiés, le livre lève le voile sur les mécanismes d’infiltration mis en place par la République islamique au cœur des sociétés européennes.
Du renseignement à l’influence culturelle, des associations aux médias, Emmanuel Razavi et Jean-Marie Montali décryptent une stratégie d’État fondée sur la subversion douce et la manipulation des récits. Une guerre discrète, mais redoutablement efficace, menée loin des regards.
Dans cet entretien exclusif accordé au Diplomate Média, Emmanuel Razavi revient sur les ressorts de cette guerre d’influence, ses implications pour les démocraties occidentales, et le rôle que doivent jouer les journalistes dans un monde où la frontière entre information, propagande et manipulation devient de plus en plus poreuse. Un livre éminemment important sur la République islamique d’Iran, qui est aujourd’hui cœur de l’actualité brûlante moyen-orientale notamment lors de sa guerre « des 12 jours » avec l’État hébreu, il y a quelques semaines, et les tensions actuelles avec l’administrations Trump au sujet du programme nucléaire iranien…
À lire aussi : ANALYSE : Les méthodes opérationnelles du Mossad dans l’Assassinat d’Ismail Haniyeh
Propos recueillis par Angélique Bouchard
Le Diplomate : Votre ouvrage évoque une « stratégie globale d’infiltration » menée par les services iraniens sur le sol européen. À quelles logiques géopolitiques ou idéologiques obéit, selon vous, cette politique d’influence transnationale ? Qu’en est-il de cette stratégie aux États-Unis et est-elle aussi efficace qu’en Europe ?
Emmanuel Razavi : Lorsqu’en 1979, l’ayatollah Khomeini prend le pouvoir en Iran et proclame la République islamique, il met la main sur une centaine d’ambassades iraniennes à travers le monde. Il va les utiliser pour faire de la stratégie d’influence, mais aussi positionner ses espions, souvent sous couverture diplomatique, dans de de nombreux pays. Ils vont avoir pour mission de recruter des agents d’influence. Ils vont opérer de véritables castings, en regardant dans un premier temps des débats télévisés, en écoutant des émissions de radio, ou en assistant à des conférences, lors desquels s’expriment des chercheurs universitaires, d’anciens diplomates, ou des journalistes spécialistes du Moyen-Orient. Ensuite, ils vont tenter d’approcher ceux qui leur paraissent les plus intéressants. Comme ils savent que les idées de la République islamique ne sont pas faciles à faire passer en Europe, ils vont faire en sorte d’amadouer certains de ces spécialistes en jouant sur une corde sensible et bien vue en occident : la cause palestinienne. Au fil des années, ils vont utiliser ceux qui acceptent de travailler avec eux pour faire passer des éléments de langage favorables aux proxys palestiniens de Téhéran comme le Hamas ou le FPLP, mais aussi comme le Hezbollah libanais. Parmi ces agents d’influence, on trouve des universitaires et des journalistes auxquels les ambassades iraniennes facilitent l’obtention de visas pour l’Iran. En retour, ces experts tiennent des discours bienveillants à l’égard du régime des mollahs, passant sous silence ses exactions, ou les minimisant, ce qui est toute de même choquant. La République islamique n’est en effet pas un état comme les autres. Contrairement à d’autres pays qui font de l’influence, la stratégie d’influence iranienne s’accompagne parallèlement, depuis 46 ans, d’actions terroristes, et de prises d’otages. C’est aussi un narco-état. Sans parler des exactions commises contre les opposants iraniens.
Une chose encore, qui est très importante pour répondre parfaitement à votre question sur l’idéologie qui anime les mollahs iraniens : La constitution de la République islamique d’Iran d’octobre 1979 dit que « l’armée de la République islamique et le Corps des Gardiens de la révolution seront chargés non seulement de la sauvegarde et de la protection des frontières, mais également du fardeau de la mission idéologique, c’est-à -dire le jihad dans la voie de Dieu, et la lutte dans la voie de l’expansion de la souveraineté de la loi de Dieu dans le monde. ». Dans la constitution iranienne, le jihad est donc un devoir sacré.
Comment sont organisés les services spéciaux de la République islamique d’Iran et comment expliquez-vous une certaine efficacité à l’étranger, comme vous l’expliquez très bien dans votre ouvrage, et paradoxalement, leur échec retentissant et limite humiliant, sur le sol national face aux opérations israéliennes durant la guerre « des 12 jours » ? Est-ce une faille structurelle, politique ou doctrinale ?
Le Corps des Gardiens de la Révolution islamique dispose d’une unité spéciale en charge des opérations extérieures : la Force Al Qods. Spécialisée dans la guerre non conventionnelle, c’est elle qui a pour mission d’organiser des assassinats ciblés et des attentats à l’étranger. Elle dispose aussi en son sein de plusieurs services distincts, qui ont la charge de faire du renseignement, de l’Influence, de l’infiltration, de la guerre cyber, de la cyber-influence, du transfert de blanchiment de fonds ou encore de l’encadrement de proxys de Téhéran comme le Hezbollah. Depuis environ 10 ans, les agents de la Force al Qods du Corps des gardiens de la Révolution islamique ont pris le relai des services de renseignement iraniens qui opéraient via le réseau des ambassades iraniennes dans le monde. Ce qui fait qu’aujourd’hui, ils sont déployés dans les grandes capitales européennes comme Paris, mais aussi dans des villes de province. Un exemple : au printemps 2024, un agent de haut niveau de la force al Qods, Bashir Biazar, a été arrêté à Dijon par la police française, puis expulsé vers l’Iran. Il avait pour mission de surveiller les opposants vivant au sein de la diaspora iranienne dans la capitale bourguignonne. Il faisait aussi de l’influence auprès des milieux universitaires. Plus récemment, un franco-iranien répondant au nom de Shahine Azamy a été interpellé par la police française. Il est aujourd’hui poursuivi pour apologie du terrorisme. Des photographies le montrent posant aux côtés de responsables du ministère des affaires étrangères iraniens à Téhéran. Or, ce ministère fait partie du système d’espionnage et d’influence de la République islamique et des services secrets iraniens en Europe et aux Etats-Unis. Il était aussi présent aux obsèques de Hassan Nasrallah, l’ex-chef du Hezbollah au Liban. Il y a quelques semaines, il a défendu ouvertement, lors d’une interview télévisée, la République islamique d’Iran contre Israël. Or, je rappelle que Téhéran détient des otages français, et finance des organisations terroristes comme le Hezbollah, le Hamas et le FPLP.
Bref, pour finir de répondre à votre question, le constat que nous avons fait avec Jean-Marie Montali, c’est que les services du contre-espionnage français sont excellents dans le domaine de la lutte contre l’influence iranienne. Dans les faits, ils en maitrisent tous les mécanismes. Ils sont aussi très informés des Français qui collaborent avec le régime iranien, et les observent avec attention. Leur compétence est tout aussi élevée en matière de lutte contre le terrorisme iranien. Comme d’autres services européens, ils sont parvenus à déjouer plusieurs projets d’attentats ces dernières années, ce qui a contribué à déstabiliser les services iraniens. Actuellement, la Force al Qods sous-traite ses projets d’assassinats ciblés à des voyous qui évoluent notamment dans les milieux du narcobanditisme. Il y a parmi eux des magrébins, mais aussi des Afghans qui ont été recrutés par la Force al Qods.
Comment nos services savent-ils tout cela ? Et bien parce que plusieurs espions opérant pour des services de renseignement européens ont infiltré, comme le Mossad, le régime iranien et ses proxys. Nous racontons l’histoire de Matthieu Ghadiri dans notre livre, qui fut le premier agent français à infiltrer les services secrets iraniens en 1984. Son histoire est extraordinaire.
À lire aussi : Le Grand Entretien avec Amélie Chelly : Quel avenir pour la République islamique d’Iran (PARTIE I)
Vous vous appuyez sur des documents classifiés et des témoignages de première main. Dans un contexte de guerre informationnelle croissante, comment avez-vous vérifié la fiabilité et la solidité de vos sources ?
Nous avons travaillé à partir de photographies, de vidéos, mais aussi de documents émanant de sources officielles. Lorsqu’un document nous apparaissait douteux, nous le montrions à de spécialistes. Nous avons aussi interrogé d’ex-agents français et américains infiltrés à l’intérieur de l’Iran, et au sein de proxys du Corps des Gardiens de la Révolution islamique. En plus de leurs témoignages, nous avons également parlé via messagerie cryptée et VPN avec des personnes qui travaillent actuellement pour le régime iranien, mais qui ont choisi de retourner leur veste, ainsi qu’avec d’anciens personnels diplomatiques ayant officié dans des ambassades iraniennes. Nous avons également rencontré des membres de la résistance iranienne appartenant à des groupes d’opposition qui font aussi du renseignement. Enfin, nous avons récupéré des listes de gens ayant participé à de soirées très confidentielles avec des diplomates iraniens chargé de faire du recrutement, mais aussi des photographies de proches du régime donnant des conférences dans les locaux du parti communiste à Paris. Notre enquête est extrêmement sourcée.
L’ouvrage décrit des mécanismes d’infiltration dans des sphères aussi diverses que les milieux scientifiques, associatifs ou médiatiques. Quelles formes prend aujourd’hui la guerre d’influence iranienne dans ces milieux ?
Dans le contexte actuel, il s’agit pour les services secrets iraniens de faire passer l’idée que si le régime des mollahs tombe, alors le Moyen-Orient sera en proie en chaos. Alors qu’il est au bord de l’effondrement, que des milliers de militaires ont fait défection, et qu’il réprime plus que jamais sa population par peur d’un nouveau mouvement populaire qui le ferait tomber, il a besoin de donner aux occidentaux l’illusion qu’il est encore fort. Dès lors, ses agents d’influence diffusent des éléments de langage bien définis, dont nous donnons des exemples dans notre livre. Par exemple, ils expliquent que si le régime tombe, alors l’Iran deviendra l’Irak ou la Lybie, ce qui est évidemment idiot. Car la sociologie iranienne n’a rien à voir avec celle de ces deux pays. La psyché politique de l’Iran est très différente de celle des pays arabes. En effet, la plupart des mouvements d’opposition iraniens sont laïques et démocratiques, et sont contre toute forme de partition du pays. Personne n’est devin quant à l’avenir de l’Iran, c’est une certitude, et au Moyen-Orient, on peut se dire que toute forme de transition peut s’avérer complexe. Mais en Iran, on est pour l’instant très loin du chaos dont parlent les relais de Téhéran et les Cassandres.
Vous évoquez également la présence d’agents d’influence opérant parfois à leur insu. Comment reconnaît-on ce type de profil, et comment l’Occident peut-il y répondre sans basculer dans la paranoïa ou le soupçon généralisé ?
Dans ce cas précis, on ne parle pas d’agents, mais plutôt de relais. Il y a toujours eu des idiots utiles œuvrant pour tel ou tel pays, par idéologie ou naïveté. Certains sont compromis sexuellement, d’autres par la simple flatterie ou des facilités qui leur sont faites. Le seul moyen de lutter contre cela, c’est de sensibiliser au maximum nos spécialistes aux risques de compromission qu’ils encourent.
Dans un climat de tensions régionales exacerbées depuis octobre 2023 et surtout depuis l’affrontement direct avec Israël, vous soulignez un regain d’activité des réseaux liés aux services iraniens. Estimez-vous que l’Europe prenne vraiment la mesure de ces nouvelles menaces hybrides ?
Notre enquête nous a convaincus que les services de renseignement européens, la France en tête, sont particulièrement bien informés quant à la menace iranienne, et savent l’anticiper, même si le risque zéro n’existe pas. Le véritable problème se situe plutôt au niveau politique. Et là , je dois dire que nous avons encore de grands progrès à faire.
Peut-on encore aujourd’hui parler de naïveté ou de complaisance dans certains cercles politiques ou intellectuels occidentaux à l’égard du régime iranien ? Et si oui, à quoi l’attribuez-vous ?
Oui, bien sûr qu’il y a une forme de complaisance naïve. Mais elle est aussi parfois rémunérée. Un exemple : Nos chercheurs ne sont pas assez payés. Si la majeure partie d’entre eux sont intègres, certains se laissent facilement retourner en échange de quelques milliers d’euros, ou de voyages pris en charge. Sincèrement, s’il s’agissait de la Suisse ou de l’Espagne, il n’y aurait pas grand-chose à dire. Mais là , on parle de la République islamique d’Iran, qui est un État hostile à la France, qui a commis des attentats chez nous et détient des otages français. Ce n’est pas acceptable.
Une question d’actualité. Quelle est votre analyse sur le bilan de la guerre « des 12 jours », comment décryptez-vous la stratégie de Trump et aujourd’hui qu’en est-il du régime des mollahs ? Téhéran crie victoire. Le régime est-il moribond comme l’affirment certains analystes ou au contraire est-il revigoré ? Comment ont vécu ce conflit l’opposition en exil et les Iraniens de la rue ?
Le régime iranien est à bout de souffle. Il est d’abord fracturé en interne par un affrontement politique très dur entre les réformateurs, issus des milieux d’affaires et qui baignent dans la corruption, et les conservateurs, qui restent très attachés à l’idéologie du Jihad mondial tel qu’il est préconisé dans la constitution. Ensuite, il y a en Iran une large partie de la population qui ne veut plus du régime. Un Iranien sur deux vit en dessous du seuil de pauvreté. Deux tiers du territoire manquent d’eau potable. L’électricité fait cruellement défaut, et l’hiver dernier, les gens n’avaient pas de quoi se chauffer. Les Iraniens sont éreintés. Alors que l’Iran devrait être l’un des pays les plus riches de la planète, les islamistes au pouvoir l’ont pillé, et se sont enrichis aux dépens de la population.
Après, concernant les bombardements, les Iraniens auxquels j’ai parlé avaient des avis différents, notamment selon qu’ils s’étaient retrouvés sous les bombes ou pas, ou qu’ils avaient de la famille en danger. De plus, comme dans tous les pays, il y a une pluralité d’opinions en Iran. Ce qui est certain, c’est que beaucoup ont eu très peur des attaques, et étaient paniqués. Mais cela ne suffit pas à rendre l’opinion publique iranienne favorable aux mollahs. Ce temps-là est fini. Quant aux forces d’opposition iraniennes, elles entretiennent pour la plupart de bonnes relations avec Israël et les Etats-Unis. Comme je vous l’ai dit : contrairement à ce que prétend le régime, les Iraniens n’ont pas fait cause commune autour de lui. Il est fréquent de les entendre dire que la République islamique est « un régime d’occupation. » Le régime se sait plus fragile que jamais, infiltré par différents services secrets israéliens et occidentaux, et c’est la raison pour laquelle la répression est terrible. Les mollahs et les dignitaires du régime craignent l’avenir.
Faisons un peu de prospective, comment voyez-vous la suite, l’avenir de la République islamique ?
La moyenne d’âge en Iran est de 32 ans. Selon une étude de l’Institut GAMAAN et de la FONDAPOL publiée début juillet, 81 % des Iraniens s’opposent à la notion même de république islamique. La majorité d’entre eux ne croient plus dans le port du Hijab en tant que prescription religieuse, ce qui était pourtant l’un des piliers du régime. En clair, il y a une rupture sociologique importante entre la société iranienne et ceux qui la gouvernent. La République islamique est donc condamnée à moyen terme, à condition bien sûr que les démocraties occidentales cessent toute forme de complaisance envers elle.
À lire aussi : ANALYSE – États-Unis : l’Afrique rayée des cartes du Département d’État ?
#Iran, #GuerreDeLInformation, #EmmanuelRazavi, #JeanMarieMontali, #LaPieuvreDeTeheran, #IranGate, #EspionnageIranien, #Hezbollah, #Hamas, #Renseignement, #InfluenceIranienne, #SoftPower, #Mollahs, #ForceAlQods, #GardiensDeLaRevolution, #ProxysIraniens, #GuerreCognitive, #Subversion, #IslamPolitique, #Terrorisme, #FranceIran, #DiasporaIranienne, #Cyberinfluence, #RenseignementFrançais, #IsraëlIran, #TrumpIran, #RépubliqueIslamique, #Geopolitique, #LeDiplomate, #LivreChoc, #ManipulationDesMédias, #Espionnage, #DGSI, #CIA, #Mossad, #Désinformation, #CyberJihad, #StratégieIranienne, #MiddleEastCrisis, #IranIsraelConflict

Diplômée de la Business School de La Rochelle (Excelia – Bachelor Communication et Stratégies Digitales) et du CELSA – Sorbonne Université, Angélique Bouchard, 25 ans, est titulaire d’un Master 2 de recherche, spécialisation « Géopolitique des médias ». Elle est journaliste indépendante et travaille pour de nombreux médias. Elle est en charge des grands entretiens pour Le Dialogue.

