Grand Entretien avec Frédéric Pichon — Moyen-Orient : entre cessez-le-feu fragile et recomposition régionale, quel avenir pour le Liban et la Syrie ?

Grand Entretien avec Frédéric Pichon — Moyen-Orient : entre cessez-le-feu fragile et recomposition régionale, quel avenir pour le Liban et la Syrie ?

lediplomate.media — imprimé le 02/06/2026
Frédéric Pichon
Réalisation Le Lab Le Diplo

Le Moyen-Orient oscille entre l’espoir d’un accord et la menace d’une reprise des combats. Les négociations entre Washington et Téhéran, suspendues puis relancées, semblent proches d’aboutir à un protocole d’accord de soixante jours incluant une réouverture du détroit d’Ormuz, tandis que le dossier nucléaire reste en suspens. Au Liban, Israël continue de frapper le Hezbollah malgré les cessez-le-feu successifs, et la FINUL a été touchée. En Syrie, le gouvernement de transition d’Ahmad al-Charaa tente de s’imposer sur un territoire fragmenté, pendant qu’Israël occupe le plateau du Golan et frappe le territoire syrien. Les monarchies du Golfe, elles-mêmes touchées par les frappes iraniennes, cherchent à naviguer entre les blocs sans s’y soumettre. Dans ce contexte de recomposition totale, quelle lecture faire de l’échiquier régional ?

Pour analyser cette crise aux multiples fronts, Le Diplomate Média reçoit Frédéric Pichon, docteur en histoire contemporaine de l’École pratique des hautes études, diplômé et ancien élève de Sciences Po Paris. Il enseigne la géopolitique en classes préparatoires. Il est l’auteur deSyrie, pourquoi l’Occident s’est trompé (Le Rocher, 2014) et Syrie, une guerre pour rien (Cerf, 2017).

Propos recueillis par Le Diplomate Média

Le Diplomate : Les négociations entre Washington et Téhéran semblent sur le point d’aboutir à un protocole d’accord de soixante jours incluant une réouverture du détroit d’Ormuz et une prolongation du cessez-le-feu, mais le nucléaire reste en suspens et des frappes américaines ont encore eu lieu la semaine dernière malgré la trêve en vigueur. Comment qualifieriez-vous l’état réel du cessez-le-feu : véritable désescalade ou simple pause avant une reprise des combats ?

Frédéric Pichon : Il me semble que ce cessez-le-feu est bien fragile. En effet, il s’agit d’une forme de reculade pour Trump. Et la question du nucléaire iranien n’est pas réglée. Tout se passe comme si Trump voulait retarder au maximum le retour au JCPOA de 2015, négocié par Obama et qu’il avait lui-même dénoncé en mai 2018. Enfin, il y a la question de l’escalade israélienne au Liban qui pourrait faire capoter l’accord avec l’Iran. De ce point de vue, la politique de Netanyahou commence à poser un problème à Washington…

Le blocus du détroit d’Ormuz par l’Iran depuis le 28 février a provoqué une crise énergétique mondiale avec le baril au-delà de 115 dollars. Comment ce blocus est-il perçu depuis les pays du Proche et du Moyen-Orient eux-mêmes ? A-t-il vraiment infligé une pression suffisante sur les États-Unis pour modifier leur stratégie, ou s’est-il avéré finalement contreproductif pour Téhéran ?

Il me semble qu’il faut poser le problème différemment. En effet, les États-Unis se sont retrouvés en position de devoir débloquer un détroit qui n’était pas bloqué avant leur intervention. Et cette imprudence a coûté très cher certes à l’Iran, mais surtout aux monarchies du Golfe que les Etats-Unis ont été impuissants à protéger véritablement. Pour l’Arabie Saoudite, la garantie américaine est devenue un problème et éloigne toujours plus le Royaume de la signature des accords dits d’”Abraham”. 

À lire aussi : ÉCONOMIE – Industries de défense, politique de la concurrence de l’Union Européenne et Antitrust des Etats-Unis : Asymétries juridiques, enjeux industriels et autonomie stratégique(S’ouvre dans un nouvel onglet)

Les monarchies du Golfe ont été elles-mêmes frappées par des missiles iraniens depuis le début de la guerre, mais leur positionnement reste prudemment ambigu. Veulent-elles réellement la destruction de la puissance iranienne, ou cherchent-elles avant tout à préserver leurs économies et leurs régimes dans un Moyen-Orient en plein bouleversement ?

Le Prince Turki al Fayçal a été on ne peut plus clair lors d’une interview récente dans Asharq Al-Awsat : Israël est en train de devenir l’acteur dominant de la région et c’est inadmissible. Pour Riyadh, un Iran trop faible ne permettrait pas la politique d’équilibre que souhaite l’Arabie. C’est d’autant plus étonnant que le prince Turki, qui fut le maître espion du Royaume pendant des années, était un chaud partisan d’un rapprochement avec Israël et participait même à des événements organisés par les opposants iraniens du MEK ! Pour les autres pays, en particulier les Emirats, il semble que l’alliance avec l’Etat hébreu ne souffre pas de remise en cause, d’autant que la fédération peut s’appuyer sur un acteur autre que les Etats-Unis, en l’occurrence la France. Mais il est sûr que la séquence va laisser des traces : Dubaï, grande place financière (où d’ailleurs les Iraniens ont déposé des milliards de dollars) a été ruinée en quelques jours. La finance a besoin de stabilité et de sécurité et a une propension à fuir très vite les situations compliquées. Il a suffi de quelques drones et missiles iraniens. 

Malgré les cessez-le-feu successifs, Israël continue de frapper quotidiennement le Liban, une position de la FINUL a été touchée le 6 mars et le Hezbollah a repris ses tirs dès le 2 mars. Le pays peut-il survivre à ce nouveau conflit en tant qu’État souverain, ou risque-t-il de s’effondrer une fois de plus sous la pression des forces qui le traversent ?

Ce qui se passe au Liban est malheureusement une réédition des multiples crises que ce pays a connu depuis sa création. Un État impuissant à contrôler la violence légitime dans son propre pays et un voisin bien décidé à déployer sa force militaire sans proportionnalité ni souci d’une solution politique. L’Etat libanais, tenu à bout de bras par les Etats-Unis qui organisent des négociations avec l’Etat hébreu, pourrait sortir encore plus affaibli du fait du non-respect du cessez-le-feu par Israël et le Hezbollah, qui a causé la mort de près de 450 personnes depuis l’entrée en vigueur de la trêve le 17 avril. Dans ces conditions, le président Aoun se retrouve à cautionner un interlocuteur qui apparaît comme déloyal, au risque de le payer politiquement. Cela s’appelle le baiser de la mort… Le Parti de Dieu appelle d’ailleurs les autorités libanaises à se retirer des négociations avec Israël. 

La Syrie d’Ahmad al-Charaa se trouve dans une situation paradoxale : le pays amorce une transition politique fragile notamment avec le massacres d’Alaouites, les tensions avec les Kurdes et l’attentat contre une église de Damas, pendant qu’Israël occupe le Golan et continue de frapper le territoire syrien. Comment analysez-vous la capacité du nouveau pouvoir à Damas à tenir face à ces pressions simultanées, et quelles perspectives pour les minorités que vous défendez ?

La Syrie d’Ahmad al Charaa connaît un parenthèse étrange, durant laquelle le nouveau pouvoir syrien semble porté à bout de bras par les Etats-Unis et quelques pays européens, nonobstant les massacres communautaires qui ont accompagné sa prise de pouvoir. La mutation est spectaculaire : l’ancien djihadiste passé par Daech et Al Qaïda est désormais devenu fréquentable. Lui-même a contre lui une partie de sa base, beaucoup plus radicale, qui souhaiterait une véritable république islamique. Mais la progressive islamisation de la société syrienne est inéluctable, ce qui explique les exactions (et les départs en masse) dont sont victimes les minorités druzes et alaouites en particulier. Cela dit, il faut être réaliste : le pays est exsangue et est à la merci de ses bailleurs extérieurs. Penser que Al Charaa puisse avoir la moindre marge de manœuvre vis-à-vis de l’extérieur est une vue de l’esprit. Alors pour le moment, il voyage (il sera présent au prochain G7 à Paris), mais tout cela n’a aucune importance : les grandes puissances, revenues très vite à Damas, ont engagé une course de vitesse pour imposer leur hégémonie sur la Syrie.

Vous avez passé des années à dénoncer l’aveuglement de la politique syrienne de la France, que vous qualifiiez de « naufrage diplomatique ». Avec la guerre en Iran, E. Macron a envoyé le Tonnerre au Liban, apporté un aide humanitaire et contacté B. Netanyahou. Cette activation de la diplomatie française vous semble-t-elle pertinente et à la hauteur des enjeux ? Ou la France reste-t-elle une puissance secondaire dans un jeu décidé entre Washington, Téhéran et Tel-Aviv ?

La projection de forces à proximité de la zone était destinée à prouver les capacités militaires françaises et il faut reconnaître que c’était une réussite sur le plan symbolique et aussi politique : peu de nations en sont capables. En revanche, toutes les condamnations, demandes de réunion du CSNU et avertissements n’ont pas servi à grand-chose dans le cas du Liban. Toutes ces initiatives sont a priori louables, mais depuis quelques années, la diplomatie française a excellé au Liban dans l’art de poser des actes dont on sait qu’ils ne produisent rien. Du reste, Netanyahou refuse la médiation française. La diplomatie est-elle juste faite pour se donner bonne conscience ? Il faudrait cesser de donner l’illusion qu’on fait quelque chose pour éviter, précisément, de faire quoi que ce soit qui aurait des chances de produire des effets…

Donald Trump affirmait en mai que les « hostilités avec l’Iran sont terminées », tout en menaçant quelques jours plus tard de bombarder à nouveau le pays « sous peu » si les négociations échouent. Vous qui avez longtemps analysé les contradictions de la politique occidentale au Proche-Orient : quelle est, selon vous, la véritable logique de Trump dans cette région ? Cherche-t-il réellement une stabilisation, ou joue-t-il une partition transactionnelle dont l’Iran et le Liban font les frais ?

Si quelqu’un comprend ce que fait Trump dans la région, il faudra nous l’expliquer. Mon hypothèse est qu’il a sûrement été entraîné dans cette aventure par le gouvernement israélien et qu’il tente de s’en dépêtrer tout en sauvant la face. Mais le mal est fait : pour l’économie mondiale, pour la région du Golfe tout entière et surtout pour son propre électorat. JD Vance, son dauphin putatif, part ainsi avec un net désavantage politique pour lui succéder.

Enfin, si cet accord de soixante jours avec l’Iran devait être signé, il ne réglerait ni le dossier nucléaire, ni la question du Hezbollah, ni la reconstruction du Liban, ni la stabilisation de la Syrie. À quoi pourrait alors ressembler ce Moyen-Orient que vous observez depuis plus de vingt ans ? Et quel rôle la France pourrait-elle encore y jouer si elle ne retrouve pas, comme vous l’avez souvent réclamé, le courage de sa diplomatie ?

Il est étonnant de voir que beaucoup d’analystes (dont votre serviteur) et même certains services de renseignement avaient semblé se détourner de la région au motif que l’avenir du monde se jouait en Asie orientale, voire en Afrique subsaharienne. Or cette crise a rappelé la centralité du Moyen-Orient dans les équilibres mondiaux : tout simplement parce qu’il continue de cumuler à un niveau inégalé un faisceau de goulets d’étranglements, de ressources et de problématiques identitaires ancestrales qui sont les ingrédients d’une conflictualité quasi assurée. Il y a donc une nécessité pour notre pays d’être présent, culturellement, économiquement, militairement mais surtout politiquement. La France dispose de leviers incomparables dans la région, que peu de puissances possèdent : des liens culturels intenses, des accords de défense ou d’armement, des forces prépositionnées et des entreprises de taille mondiale. Mais politiquement, il faut se battre avec les armes des autres, Etats-Unis compris, qui souvent ne connaissent que la force et une certaine dose de réalisme (voire de cynisme) qui font toujours défaut à notre diplomatie. Sur la question du Liban par exemple, il eût été souhaitable que la France, qui est l’un des principaux pays contributeurs de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) prenne des positions autres que symboliques, afin de parvenir à faire respecter le cessez-le-feu et empêcher véritablement Tsahal de vider le Sud Liban de ses habitants.

À lire aussi : ENTRETIEN –  Frédéric Pichon, spécialiste de la Syrie : « Je pense que l’Iran est au bord de l’effondrement »


#FredericPichon, #MoyenOrient, #Liban, #Syrie, #Iran, #Israel, #Hezbollah, #CessezLeFeu, #Geopolitique, #Diplomatie, #ProcheOrient, #DetroitDOrmuz, #Téhéran, #Washington, #Netanyahou, #Trump, #AhmadAlCharaa, #Golan, #FINUL, #ONU, #JCPOA, #NucleaireIranien, #ArabieSaoudite, #Golfe, #EmiratsArabesUnis, #France, #DiplomatieFrancaise, #CriseLibanaise, #GuerreEnSyrie, #SecuriteRegionale, #AccordsDAbraham, #Tsahal, #Riyad, #Damas, #Beyrouth, #AnalyseGeopolitique, #LeDiplomateMedia, #EntretienGeopolitique, #RecompositionRegionale, #RelationsInternationales

Retour en haut